LA SITUATION COMMERCIALE ACTLELLE E\ FRANCE
sur la consommation. Quand un usinier a acquitté chaque année la patente, l'impôt foncier, la taxe mobilière, celle des portes et fenêtres, avec leurs centimes additionnels qui dépassent souvent le principal, plus la longue série des impôts indirects sur l'huile, le \in, le pétrole, la bougie, les chevaux et voitures, les allumettes, etc., etc., sans parler des contributions périodiques comme l'enregistrement, le timbre et les taxes successorales, il faut bien que les prix de revient s'en ressentent. De même, l'ouvrier qui paie sur presque tout ce qu'il mange et boit, tant à la commune par l'octroi (nos industries sont le plus souvent établies dans les villes), qu'à l'État, par les accises, doit réclamer des augmentations de salaire ou réduire sa consommation. Et toutes les personnes de fortune médiocre sont, du reste, dans le même cas. C'est là, on n'en peut douter, une position défavorable pour l'industrie qui produit et pour le commerce qui distribue les marchandises. Il va sans dire que l'agriculture souffre de la même gène, puisqu'elle fournit sa large part des recettes budgétaires.
Cette situation est d'autant plus grave que la concurrence internationale a pris une large extension. Prescjne partout se sont développées des industries qui n'existaient pas autrefois. Souvent elles ont été créées dans des conditions très artificielles qui les rendent peu viables ; mais comme elles sont alors soutenues par une barrière de douane hérissée de droits excessifs, ces industries vivent et alimentent au moins le marché intérieur. Ailleurs, des circonstances naturelles ont favorisé un mouvement analogue, mais dans ce cas les concurrents nouveaux apparaissent sur tous les marchés pour nous disputer une clientèle qui dc^ient de plus en plus exigeante. En présence d'un pareil état de choses, nos fabricants et nos commerçants devraient avoir les mains libres autant que possible, et c'est le contraù-e qui est vrai: nos lois compliquées et surannées, nos lourds impôts, les paralysent dans une mesure grave.
U faut bien dire aussi que très souvent les industriels et négociants français ne sont pas à la hauteur des circonstances. .J'ai montré ailleurs en détail les défectuosités de notre organisation commerciale; les intéressés ont beaucoup à faire par leur
propre initiative pour surmonter les difficultés présentes, tant intérieures qu'extérieures, et ils ne devraient pas oubUer qu'avant tout, en premier lieu, ils doivent compter sur eux-mêmes pour ouvrir les voies et conserver ou développer leur position, puis après... encore sur eux-mêmes; en troisième lieu... toujours sur leur action personnelle, et enfin sur le gouvernement! Le ministre précédent du commerce, homme jeune, instruit, actif, formé en dehors des routines et des superstitions administratives, l'a dit hautement et avec une hardiesse qui n'est pas sans nécessiter un certain courage dans un pays comme le notre, où les gouvernants sont essentiellement enclins à promettre beaucoup et sans cesse, quitte à ne pas tenir. M. Lebon promet peu, tient beaucoup, et engage les gens à agir; c'est là une manière de faire assez nouvelle, qui pourrait produire des fruits précieux si elle était imitée, et qui mérite en tous cas des louanges sincères do la part de tous ceux qui ont foi et confiance dans le self-help, formule anglaise qui se traduit fort bien par notre vieux proverbe : Aide-toi, le ciel l'aidera.
Mais en attendant que notre fameux « arsenal législatif » soit rajeuni et simplifié, nos impôts allégés et nos hommes d'affaires mieux dressés à l'initiative individuelle, il est bien certain que nous luttons difficilement contre certains de nos rivaux. Déjà, avant 1870, plusieurs industries se plaignaient fort, à tel point qu'une enquête avait été organisée pour vérifier leurs dires, après la guerre, une vive reprise dissimula pendant un an ou deux les difficultés les plus graves, mais dès 1874 ou 1875 , elles se firent sentir de nouveau, avec une acuité d'autant plus grande qu'un autre élément de trouble venait d'apparaître : la crise monétaire. C'est là encore une question grave que j'ai déjà traitée en détail (1) ; j'y reviendrai cependant tout à l'heure, brièvement, car elle est de la plus haute importance, et donne lieu aux discussions les plus confuses. Ces influences multiples exercèrent en peu d'années une action profonde sur la fabrication, la culture et le commerce, si bien que des plaintes s' élevant de toutes parts, le
(1) La Science sociale, mars lS9i; La question monétaire, Paris, Giard et Brière, 1895; Revue de Paris, 15 juin 1895.