‹ La science socialeChapitre 3 sur 28 · LIBRAIRIE PLON X O U II RI T HT C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

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10, RUE (i A R A ,\ C 1 È R E

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PREFACE

Ce livre était en préparation et annoncé sous le titre; La question sociale dans V histoire ^ morale politique, lorsqu’on me proposa de fonder une Faculté libre des sciences sociales. J’en rédigeai le programme comme suit : les études seraient divisées en trois sections ; dans la première on enseignerait les formes de la méthode en usage dans les sciences exactes et leur application à l’étude des faits économiques et sociaux; dans la seconde, les doctrines principales seraient exposées par des partisans de ces doctrines, car j’eslimc qu’on n’en saurait connaître les causes profondes ni le but véritables à travers la critique toute négative des adversaires ; enfin la moitié des cours dont se composerait l’ensemble de renseignement, serait consacrée exclusivement à des études et à des travaux de législation comparée (1).

(1) Voici le pi-ogramme détaillé : Skctio.v of:s .aiktiiüdks : méthode générale, monographie, statistique, histoire sociale. Skc’J'iün dks doc- TRiiVKS : économie politique; doctrine de F. Le Play; doctrine d’Auguste Comte; socialisme théori<|U(' ; sociologie chrétienne; doctrines

VI r I

P RK F AGE.

La condition première et fondamentale de l’apaisement social est la création d’une législation ouvrière. J’ai écrit dans mon livre la Politique : « Ce n’est pas par des lois incohérentes, aussi contradictoires en ellesmêmes que contradictoires entre elles, que renaîtront l’ordre et la paix sociale, mais c’est par un Code de travail parfaitement ordonné en toutes ses parties et spécifiant la responsabilité des actes de tous les travailleurs, que ces travailleurs manient la bêche ou spéculent avec des millions... Les spéculations véreuses, l’usure commerciale, l’exploitation du travail d’autrui sont des ruines, non des progrès... I^a source de tous les progrès est certainement l’initiative individuelle; il faut que les limites où cette liberté se transforme en sujétion du plus faible au plus fort, du plus honnête à celui qui l’est moins, du plus loyal au plus retors.

sociales cl ccoiioiiii([ncs allcniandcs ; doclriucs sociales et écoiioniiqucs anglaises. vSectio.v de lécisl.itio.v co.^ii’.auée : Télat social d(\s peuples dans scs rap|)orLs avec leurs inslitiitions et leur liisloirt^ politique; législation industrielltî et ouvrière comparée ; législation comnu'rciale comparée; les larif’s douaniers (*t les traités d(* commerct* dans leur action sur la production et la consommation nationales; la circulation monétaire, s(*s causes, s(\s elTets, ses cris(*s et sa législation; les sociétés coopératives de production et de consommation ; les caisses (répargne et les institutions de prévoyance ; l(*s assurances contre les risques pro- J’essionnels, les maladies, la vieillesse ; rinstruction publique coniparée et son action sur les dilficultés sociales et ouvrières; rorgauisatioii fiscale des JOtats et son rôle dans la qiuîstioii sociale ; retliiiograpliie au point de vue de la vie iamiliale et sociale; le travail dans les colouies, leur constitution sociale et leur orgaiiisatiou adiriinist rative.

PRÉFACE

soient fixées... L’homme ne possède pas à l’egard de son prochain la liberté du mal (1). .Je ne me dissimulais pas néanmoins les difficultés immenses que présente de nos jours la création d’un code du travail. L’observation d’une méthode rigoureuse appliquée à l’étude des faits économiques et sociaux, y est non moins nécessaire que la connaissance des doctrines auxquelles ces faits ont donné naissance. L’examen consciencieux des efforts accomplis dans les divers États, par les gouvernements, les Chambres, les associations, les particuliers, pour mettre un terme aux crises sans cesse renaissantes au sein des peuples de la civilisation moderne, est le complément indispensable de l’une et l’autre étude.

Ce domaine immense, abandonné jusqu’ici à l’imagination des réformateurs ou à l’empirisme des politiques et des liommes d’Etat, doit être ouvert désormais à la science.

Celle-ci nous révèle l’existence d’une morale j)olitique- On a écrit des ouvrages sans nombre sur la morale sociale, comme sur la morale individuelle; jamais on n’a songé qu’il pouvait y avroir une morale qui, fondée sur les mêmes princi])es, n’en est pas moins différente de l’une et de l’autre. Si excellentes que paraissent les in-

(1) Voir La politique ^ principes, critiques, réformes, p, 2T2 et suiv.

PRÉFACE

stitutions et si grande que soit la valeur morale des hommes qui les dirigent, dès que ces institutions et ces hommes ne répondent pas aux besoins et aux nécessités des masses populaires, les oppositions éclatent dans les intérêts et dans les opinions, et des doctrines contraires surgissent, qui stimulent des ambitions hostiles ; les divisions augmentent, les l’ancunes croissent, les haines se forment, jusqu’à ce que, en dépit de tous les efforts politiques, ou plutôt par suite de ces efforts mêmes, il naisse l’anarchie d’en haut, le césarisme, ou l’anarchie d’en bas, la démagogie, l’une et l’autre symptômes de la désorganisation lente et de la disparition finale

des Etats.

La morale sociale enseigne que l’entente commune, les affections réciproques, la force des coutumes, l’identité des aspirations, sont les causes de la puissance des peuples et la source première de toute civilisation.

La morale individuelle nous montre que l’accord des idées , des sentiments et des actes de chacun et de ceux des uns avec ceux des autres, est la loi immuable du bonheur particulier comme du bien-être général.

Le même principe prévaut dans la morale politique. La politique, résumant les moyens et les formes par lesquels les peuples se donnent des gouvernements et se

PREFACE

maintierment comme Etats, renferme deux facteurs: les chefs et la masse. Tant que les idées, les sentiments et les actes des chefs répondent, sciemment ou d’instinct, aux conditions d’existence de la masse, la puissance et le bien-être des peuples ne cessent de grandir ; mais, si grande que soit la valeur individuelle des chefs et si complète la soumission de la masse, du moment que leur accord se rompt, les Étals se désorganisent, les gouvernements se perdent, entraînant la déchéance. Ainsi parle la morale politique.

Aussi faut-il la distinguer avec soin des applications que l’on peut faire de la morale individuelle à la conduite des hommes d’État. La morale politique a pour fondement, non la science politique, mais la science sociale. Elle dépasse autant les capacités et les énergies particulièi es qu’elle reste en deçà des lois qui régissent l’avènement et la disparition des civilisations. Elle tient le milieu entre la morale individuelle et la morale sociale, formant en quelque sorte la ligne de partage des eaux partout la même, si hautes ou si basses que soient les montagnes.

Dans la première partie de ce livre, j’expose les règles de la méthode des sciences exactes dans leurs rapports avec l’étude des faits économiques et sociaux 5 c’est le résumé des leçons faites à la nouvelle faculté,

fondée sous le titre de Collège libre des sciences sociales.

TTTJtSr

LA

PREHIÈRE PARTIE

MÉTHODE ET PRINCIPES

Ouverture du collège libre des sciences sociales. — Les sciences spéculatives et les sciences exactes. — La règle des jugements justes. — Sens et portée d'un jugement juste en science sociale. — Objet du collège. — Modes et formes de son enseignement.

Messieurs,

L’œuvre à Jaquelle nous vous avons conviés, et pour laquelle nous vous demandons voire concours, a paru aux uns — et je vois parmi eux des esprits éminents — impossible à réaliser, sinon absurde; d’autres — et de savants économistes sont du nombre — l’ont jugée hardie, téméraire même et dangereuse. Nous avons réuni dans un enseignement d’ensemble les doctrines les plus opposées, la sociologie d’Auguste Comte

et la sociologie catholique, le socialisme révolutiou-

naire et les principes de l’économie politique classique, la doctrine de Le Play et le socialisme d’État, l’étude des révolutions et celle de l’organisation du travail.

Loin de nous la pensée de vous proposer la conciliation de ces théories div^erses : cela n’aboutirait qu’à la confusion ou à l’éclectisme ; mais chacune de ces doctrines ayant ses racines dans notre situation sociale et dans l’état actuel des esprits, nous avons le devoir de les connaître et de les étudier. Déclarer les difficultés insolubles avant d’en avoir fait une élude sérieuse, est une présomption, comme il est injuste de taxer la recherche de cette solution d’acte téméraire. Un naturaliste qui rejetterait du champ de ses observations les tigres et les serpents, sous prétexte que ce sont des animaux dangereux, nous ferait sourire. Jouirions-nous des découvertes de Pasteur et de ses disciples s’ils s’étaient refusés à étudier les ferments de la rage et du croup ? Si donc, à notre tour, nous voulons approfondir la science des hommes, soyons hommes nousmêmes, et que la crainte d’un danger imaginaire ne nous arrête pas dans l’étude féconde des crises sociales. Il en est d’elles comme des maladies de l’organisme : la science ne parvient à les combattre qu’après en avoir approfondi les causes. L’empirisme est aussi insuffisant en sociologie qu’en médecine.

Les États de la civilisation moderne souffrent tous du

METHODE ET PRIXGIPES.

même mal ; tous sont atteints clans leur prospérité, menacés clans leur paix intérieure, qu’ils possèdent des millions de kilomètres carrés eu terres et forêts vierges, des mines d’or et d’argent, ou que leur sol soit épuisé par une culture séculaire, que leur population soitd’une densité excessive ou clairsemée sur des landes stériles. Dans chaque pays, des doctrines contraires divisent les esprits; partout la haine surgit entre les classes, devant l’incapacité des hommes de pensée ou d’action à trouver le remède désiré. Les différents remèdes auxcjuels on a recours, loin d’apaiser les divisions, tendent à exaspérer oppositions et rancunes : assurances obligatoires contre les accidents, la maladie, la vieillesse, sociétés eu participation aux béuélîces, sociétés coopératives de consommation, impôts sur le revenu et sur les successions, syndicats ouvriers, syndicats de patrons, bourses de travail, habitations salubres et à bon marché, — vains palliatifs ! Dans tous les Etats de la civilisation moderne le mal grandit de jour eu jour, le mécontentement se développe sans interruption. Déjà la crise ouvrière se double d’une crise agricole, les crises commerciales et financières se succèdent, et, comme dernière expression de la profondeur des troubles dans les relations, éclate la crise monétaire.

Quel spectacle différent présentent les (juestions internationales ! Celles qui, il y a quelques années encore.

auraient mis l’Europe en feu, se trouvent résolues comme par enchantement. Telles les difficultés qu’avait fait naître la guerre entre la Chine et le Japon. Pourquoi la seule question sociale serait-elle déclarée insoluble ?

Les grandes puissances ont pu se partager le continent noir tout entier sans luttes ni contestations, et elles demeureraient incapables de fixer les rapports entre le capital et le salaire, entre les ouvriers et les patrons ? Ke permettons pas que l’on doute à ce point du génie moderne et de l’intelligence humaine.

Notre œuvre, donc, loin d’être téméraire, est prudente et sage. Nous l’entreprenons en pleine confiance, et, pour la mener au succès, nous faisons appel à toutes les bonnes volontés, à toutes les convictions sincères, à tous ceux qui s’inquiètent de l’avenir.

Les études seront divisées provisoirement en deux sections seulement, ayant pour objet, l’une, la méthode, l’autre, les doctrines. Les professeurs conserveront une liberté absolue dans l’interprétation de leurs cours, comme les élèves seront libres de suivre les cours dans leur ensemble ou partiellement. Nous ne formons pas une école ni une faculté^ nous ne préparons d’une manière particulière à aucune carrière et nous ne faisons pas passer d’examens. Nous ne sommes qu’un collège ayant pour objet de favoriser la découverte d’une

ilETHODE ET PRINCIPES.

solution à nos difficultés sociales, en ouvrant aux recherches des voies plus sûres.

Après avoir étudié les diverses doctrines, vous reconnaîtrez que chacune a sa raison d’étre, mais qu’aucune encore ne contient la solution pleine et entière des difficultés qu’elle espère résoudre. Aussi, Messieurs, ne nous adressons-nous ni à des disciples ni à des partisans. C’est devant des juges que nous nous présentons, dans l’espérance de vous voir devenir un jour — munis d’un savoir de plus eu plus vaste et précis — nos maîtres ès sciences sociales.

La première règle de méthode que je vous donne est de ne pas suivre de préférence les cours conformes à vos goûts et à vos idées, mais d’écouter avec le plus de soin ceux qui sembleront opposés à ce que vous avez appris à apprécier. Un de mes maîtres, qui ne fut point sociologue mais médecin, le professeur Malgaigue, disait des élèves attachés à une école et à une manière de voir qu’ils étaient de l’espèce des grues qui traversent les airs sur une ligne, l’une derrière l’autre. C’est par la comparaison des doctrines, et en apprenant à appliquer aux faits sociaux les règles de la méthode des sciences exactes, que vous nous aiderez à faire de la sociologie une science exacte par l’évidence de ses principes et la fixité de ses lois. A l’alchimie on vit succéder la chimie, à l’astrologie, l’astronomie; — il faut qu’à la

sociologie succède la science sociale. En vue de ce but, toutes les méthodes et tous les faits devront être soumis à la critique. Les problèmes les plus complexes, comme les plus élémentaires, sont solubles du moment que nous possédons les données nécessaires à leur solution ; mais si nous nous privons d’une seule de ces données pour y suppléer par l’imagination, nous rendons cette solution impossible, comme nous faussons le total d’une addition en altérant l’un de ses chiffi'es. Nos efforts tendront donc à réunir toutes les données ; c’est avons, nos collaborateurs d’aujourd’hui et nos maîtres de demain, d’en tirer les conclusions utiles.

Votre tâche sera difficile. La science sociale est la plus complexe, et vous aurez tout d’abord à la ramener aux principes rigoureux qui, dans les sciences exactes, ont fait réaliser de si admirables progrès. Descartes et Pascal n’ont pas eu de successeurs en philosophie , tandis que dans les sciences physiques et mathématiques, leurs travaux — la géométrie analytique, le calcul des probabilités, les expériences sur la densité de l’atmosplière, la théorie sur les rayons lumineux — ont été poursuivis de génération en génération, engendrant toujours de nouvelles découvertes.

Quelle est la cause de cette différence?

L’objet des sciences spéculatives est le beau, le bien, le juste ou l’utile. Chaque homme conçoit ces choses

AIÉTHODI-: ET PRIXCIPES. T,

d’une façon qui lui est propre, selon son caractère particulier, le milieu dans lequel il est né, l’éducation et l’instruction qu’il a reçues ; s’il est doué de quelque vigueur intellectuelle, il en lire des principes qu’il applique ensuite aux faits et aux événements, créant une doctrine et, s’il a de l’autorité, formant des disciples. Mais les caractères changent, le milieu se modifie, l’éducation et l’instruction deviennent autres, et les principes sont interprétés différemment.

Dans les sciences exactes, les principes ne sont admis que comme des hypothèses. Il n’est pas un astronome ou un ])hysicien qui prétende connaître la nature des foi’ces et des corps dont il parle. 11 se contente de déterminer comment ces forces et ces corps agissent les uns sur les autres, et, abandonnant les hy])othèses et les définitions premières, poursuit l’observation des faits et des phénomènes en obéissant aux impulsions naturelles et instinctives de sa pensée.

On a cru trouver la cause des progrès réguliers et constants des sciences exactes dans le fait qu’elles sont des sciences expérimentales, à l’encontre des sciences spéculatives, qualifiées de sciences abstraites. Or, la science des mathématiques, la plus exacte des sciences, en est en même temps la plus abstraite, tandis que la science sociale, dont les éléments sont la vie et la législation des peuples, est non moins expérimentale

que l’étude du corps humain ou de la strueture des végétaux.

La vraie raison de l’infériorité actuelle des sciences spéculatives est la difficulté, souvent insurmontable, d’émettre des jugements justes sur les matières dont elles traitent. La logique de Port-Royal, dont vous connaissez tous le nom, mais que peu d’entre vous ont étudiée parce qu’on a cru bon de rayer du programme des éludes ce lir^re, modèle à la fois de style et de bon sens, — la logique de Port-Royal enseigne qu’en tout jugement le sujet doit être pris selon son extension, et Vattribut selon sa compréhension seulement. Cette règle est le principe même du jugement humain. Lorsque je dis : Le lion est un animal, je l’affirme de tous les lions, sans distinction, je prends le sujet dans son extension. D’autre part, je ne dis pas que les lions sont tous les animaux, mais des animaux à l’instar de tous les autres ; c’est l’atlribut dans sa compréhension. Voyons maintenant comment on applique dans les sciences exactes cette règle d’un si simple bon sens. Quand le pbycisien affirme que la pesanteur est force, il étend le sujet pesanteur à tous les corps imaginables, qu’ils soient solides, liquides ou gazeux. Quant à l’attribut Jorce, il le conçoit toujours de la même manière, qu’il s’agisse de lumière, de chaleur, d’électricité ou de pesanteur. De même, quand le chimiste qualifie l’oxygène de corps

.AIÉTHODE ET PRINCIPES.

simple, il l’entend, conformément à la règle de Port- Royal, de toute espèce d’oxygène, sons quelque forme qu’il se présente, dans l’air, dans l’eau, dans la rouille, dans les acides ou les bases, et l’atfribut simple est appliqué par lui de la même façon au platine, à l’or, à l’argent : tous des corps simj)les, au même titre que l’oxygène.

Cette fidélité des sciences exactes à observer les règles élémentaires du jugement nous explique à la fois la sûreté et continuité de leurs progrès et l’abîme qui les sépare des sciences spéculatives, où les jugements incomplets ont produit une anarchie et un désordre de plus en plus grands

Preuons-en un exemple. On réj)ète comnuinénient que la question sociale consiste dans les revendications et le mécontentement des classes ouvrières. Ce jugement paraît éclatant d’évidence. Eli bien ! il ne j)orte aucun des caractères du jugement exact. Le sujet, la question sociale, n’est pas pris selon son extension entière, et l’attribut, les revendications et le mécontentement des classes ouvrières, n’est pas conçu suivant sa compréhension véritable. C’est à peu près comme si nous disions : « Les chevaux sont des poissons, parce qu’ils savent nager. 5>

Examinons l’attribut, les revendications et le mécontentement des classes ouvrières. 11 n’est pas de congrès

international qui ne révèle des divergences profondes entre les revendications ouvrières dans les divers pays. Les Trades-U nions en Angleterre, ont des tendances presque contraires à celles des socialistes allemands, et les revendications de ces derniers diffèrent du tout au tout des revendications, politiques plutôt qu’économiques et sociales, des ouvriers français. En Autriche, l’opposition est dirigée surtout contre les Israélistes. En Amérique, les Knigts qf labour poursuivent un but })resque anarchique. En Espagne, la révolte prédomine ; en Italie, l’émigration ou le brigandage.

Ce ne sont donc point les revendications et le mécontentement des classes ouvrières qui déterminent les caractères uniformes de la question sociale, puisque ces revendications et ce mécontentement diffèrent, prenant dans chaque pays des formes correspondant à son état économique et social. D’autre part, on ne peut prétendre que la question sociale consiste dans l’état économique et social de chaque pays, les peuj)les heureux et ])i osj)ères ne connaissant pas de question sociale ; ce qui nous oblige à prendre le sujet dans son extension entière : — Quels sont les états sociaux et économiques qui font naître la question sociale, sous quelque forme que ce soit ?

Tolstoï dit au sujet des œuvres de Maupassant : « Il est étrange que les écrivains français fassent des

MÉTHODK ET PIUX'CIPES.

paysans, leurs compatriotes, des êtres grossiers, des manières de brutes. Si la masse du peuple, le fond de la nation était réellement composé de pareils individus, le rôle de la France dans THistoire serait aussi inexplicable que l’éclat de sa civilisation. \ous trouvons dans cette observation la raison d’être de notre question sociale. Comment se fait-il que des hommes éclairés, des lettrés, de qui tout l’art consiste à })eindre les hommes et leurs caractères, ne comprennent pas mieux les classes populaires, n’en jugent que par l’extérieur rude et inculte? Notre classe dirigeante tout entière est dans la même ignorance. 11 semble qu’il n’existe plus ni lien moral ni lien intellectuel entre les classes qui devraient être dirigeantes et les travailleurs. S’il en résulte des œuvres littéraires sans vérités, il en résulte également la question sociale.

Vers la fin du seizième siècle, Henri 11 exprime le regret de voir la noblesse abandonner ses terres ; sous Louis XIll, Montchrétien, dans sou Traité cV économie ‘politique , renouvelle ces doléances. Sons Louis XIV, la noblesse de France paraissait avoir atteint le comble de la puissance et de l’éclat; en fait, les principales charges publiques se trouvaient déjà entre des mains bourgeoises. Au siècle suivant, la noblesse s’était complètement déclassée, étant devenue incaj)able de conduire les affaires publiques. La conséquence fut la

Révolution, qui mérita le nom de grande parce qu’elle fut à la fois politique et sociale.

Si nous remontons plus haut , nous voyons notre vieille noblesse féodale nous offrir le même sjoectacle. Elle avait eu entre les mains non seulement la direction de la culture des lex'res, mais encore l’administration, la justice, la police et la défense du pays. Elle fut écrasée dans les batailles de Courtrai, de Crécy, de Poitiers, d’Azincourt, pour avoir méconnu la puissance des milices bourgeoises; elle vit éclater la Jacquerie dans les campagnes, pour s’être isolée dans ses châteaux, dans son luxe et dans ses privilèges, abandonnant à la royauté l’accomplissement de ses devoirs. La royauté, les assumant, attira à elle simultanément les sentiments d’affection et de dévouement populaires qui avaient donné à la noblesse féodale sa puissance et sa raison d’être ; la féodalité disparut. Cette révolution sociale prit le nom de guerre de Cent ans.

Si, de notre histoire, nous remontons à l’histoire romaine, grecque ou égyptienne, nous rencontrons le même phénomène, la question sociale surgissant chez les peuples avec le déclassement de l’élément dirigeant. A Rome, la crise commence avec les triomphes de la jeune Réjxublique : la noblesse s’empare des terres conquises, rompant les liens qui la rattachaient à son antique clientèle, les paysans de la campagne romaine.

MÉTHODE ET PRIXCIPES. 13

La richesse afflue dans la cité , mais la concurrence avec la production servile des terres conquises ruine les petits laboureurs romains. Ceux-ci se réfugient dans la cité, deviennent des sans-lravail. C’est la plèbe romaine. Avec les Gracques, la révolution sociale éclate, l’ous eu connaissez la fin ; Ja disparition de la République, l’avènement de l’Empire, les excès des Néron et des Caligula.

Trajan inaugure le règne des empereurs provinciaux, et, avec les Antonins, l’Empire retrouve deux siècles de paix. C’est le coté politique de l’époque. Le côté social en fournit l’explication. Au sein des colonies romaines s’étaient formées des villes fortes et llorissantes ; une classe de notables s’était constituée. Cette noblesse provinciale soutint la vie sociale, c’est-à-dire la coordination des efforts dans l’immense empire. Mais, à son tour, par suite de ses richesses et de sa prépondérance, elle perdit ses ra])ports directs avec ses colons, ses affranchis, ses esclaves. On peut, jour par Jour, suivre sa déchéance : les charges publiques lui semblent lourdes, elle les fait retomber sur les petits propriétaires, les curiales ; les charges militaires lui deviennent pénibles, elle les abandonne aux chefs barbares; bientôt elle ii’a plus ni rôle ni pouvoir, n’ayant plus aucune notion des nécessités de la politique intérieure et de la défense de l’Empire.

Lors donc que nous disons : ‘c La question sociale consiste dans les revendications et le mécontentement des classes ouvrières 55 , nous émettons un jugement incomplet, car la question sociale — si nous prenons le sujet dans son extension, conformément aux règles de la logique — consiste dans l’éloignement des classes, produisant l’inintelligence réciproque de leurs conditions d’existence. Les luttes sociales, les révoltes, les émeutes, les révolutions en sont habituellement, mais non toujours, les effets.

Dans aucune science. Messieurs, les jugements incomplets ne présentent plus de dangers, les jugements justes plus de difficultés que dans la science sociale ; parce que les sujets y sont les plus vastes que l’esprit humain puisse embrasser — ce sont les institutions et la législation des peuples — et que les attributs y sont les plus com[)lexes à déterminer, s’appliquant à des masses composées de millions d’hommes, à leurs besoins de chaque jour, à leurs affections et aux mobiles qui les fout agir de la manière quelquefois la plus inconsciente.

En traitant de la méthode générale, qui n’est autre que la science des lois de la pensée, nous verrons d’abord comment c’est l’expérience qui nous donne toujours le sujet de nos jugements, et l’abstraction, les attributs; coninieut ensuite, par l’analyse, nous multiplions nos sujets et diversifions les attributs, pour les coor-

METHODE ET PRIXCIPES.

donner à nouveau par la synthèse; enfln, nous verrons comment, en émettant un jugement sur des Jugements donnés, l’esprit peut créer l’induction et la déduction, qui nous révèlent les lois immuables de la vie des peuples, comme les lois de l’univers, mais aussi nous fout tomber dans les sophismes et les erreurs les plus funestes.

Les cours de mouogra])hie vous exerceront à étudier les masses et les peuples par individus et par groupes isolés; étude minutieuse et difficile qui donnera l’observation des faits pour base à vos études.

Les cours de statistique mettront entre vos mains les chiffres, données premières relatives à l’existence des hommes, à leur production, à leur bien-être ou à leur misère.

Enfin , dans un quatrième cours de la section de méthode, il vous sera montré comment les documents historiques, remplissant un rôle analogue à celui des monographies et des statistiques contemporaines, doivent être coordonnés et interprétés pour exprimer l’histoire sociale et fixer les événements particuliers qui la constituent.

A ces cours de méthode pratiques succédera l’exposé des doctrines sociales les plus importantes émises jusqu’à ce jour, doctrines contraires les unes aux autres, mais qui toutes ont leur raison d’être dans notre état économique et moral et qui, par cela même, méritent

votre attention et constituent une partie essentielle de l’enseignement des sciences sociales. Elles vous seront exposées par des hommes de talent et de science, tous sincères et convaincus de l’excellence des solutions qu’ils vous présentent. Leur présence parmi nous en est le plus éclatant et le plus noble témoignage.

Les grands économistes, en nous réi^élant toute la puissance de l’initiative individuelle, ont inauguré une des époques les plus mémorables de notre histoire, le grand mouvement commercial et industriel qui caractérise la civilisation moderne. Les socialistes nous signalent les dangers de la production sans entrave, de la spéculation sans frein, et les souffrances qui en résultent pour les classes laborieuses; tandis que la sociologie catholique élève nos regards vers les aspirations idéales et les affections fécondes qui, lorsqu’elles sont vivaces au sein des nations, font leur puissance et leur grandeur. La sociologie d’Auguste Comte mérite notre attention, car Auguste Comte, le premier, a essayé de donner une base scientifique à l’élude sociale. Il distingua par une ime historique admirable les époques organiques et les époques critiques de la vie des peuples; tandis que, de son côté, mon vénéré maître Le Play proclama la nécessité de nous débarrasser de nos idées préconçues, de nos jugements incomplets, pour transformer la science sociale en une science exacte.

METHODE ET PllINGIPES.

Ce fut lui qui expliqua la cause profonde des époques organiques ou critiques d’Auguste Comte, par la puissance ou la faiblesse des liens de la famille, la force du régime patronal du travail ou son relâchement. Vous entendrez les doctrines des sociologues allemands : de Boscher, qui introduisit la méthode historique dans l’étude des phénomènes économiques et sociaux, de Rodbertus, qui crut découvrir dans l’établissement d’ung.. iournée normale de travail la solution de tojtffèsrle's* ' difficultés, et des nombreux socialistes i de éfinire dés', ^ Universités allemandes, hommes éminents ev de séienck I éprouvée. Le mouvement social en Auglat<^re sei'sj! étudié, depuis les origines des f/n fd^'.çt^du

mouvement chartiste. Enfin vous entendrez l’exposé/., scientifique des doctrines que j’appellerai volontiers les doctrines de désespérance, les doctrines purement révolutionnaires. Elles ont leurs causes profondes dans notre passé social et économique, sinon elles n’auraient pas surgi avec autant d’énergie et ne compteraient pas déjà plus d’un siècle d’existence.

IVul élément quelque peu important ne sera, de la sorte, négligé. Nous sommes convaincu que l’on ne trouvera de solution à la question sociale, ni de protection contre les dangers dont elle nous menace, si l’on ne fait sortir les sciences sociales de l’ordre des sciences spéculatives, pour les faire entrer dans celui des sciences

exactes. Alors tous les jugements étant justes se trouveront d’accord entre eux et en harmonie avec la réalité des faits ; les progrès succéderont aux progrès, et, comme en mathématiques et en physique, nous verrons les découvertes succéder aux découvertes, les solutions aux solutions. C’est à vous. Messieurs, de réaliser cette œuvre, à vous à qui l’avenir appartient et que, par nos efforts, nous voudrions élever assez haut pour que, de votre regard jeune et ])erçant, vous puissiez découvrir l’horizon social tout entier.

La paix sociale régnera parmi les hommes le jour oii une science véritable leur aura donné la sérénité des jugements justes et certains.

De 1 erreur qu il y a de faire de l’expérience et de l’abstraction dein méthodes contraires en philosophie. Par une erreur semblable mdixriduahsme et le socialisme sont envisagés comme des principe* contl aires dans les doctrines sociales.

Messieurs,

Dans noire première réunion, je vous ai signalé la différence de méthode qui, seule, sépare les sciences spéculatives des sciences exactes. Elle consiste dans la différence du jugement dans les sciences exactes, où les sujets sont toujours pris selon leur extension entière et les attributs selon leur compréhension complète, et dans les sciences spéculatives, où Paxiome de Port-Royal ne reçoit que rarement sou application intégrale. Je vous ai montré la cause de cette opposition : l’étendue des questions dans les sciences spéculatives, notamment la science sociale, et le caractère restreint de l’objet dans les sciences exactes, objet dont la nature se trouve toute déterminée, tels la diversité des nombres et des figures, la variété des espèces, les caractères spécifiques des corps, les mouvements des forces.

LA SCIEXCE SOCIALE.

En observant ces différences, on se demande comment des jugements aussi inégaux de valeur ont pu inspirer une égale confiance. De deux jugements comme ceux-ci : Le salaire est la rémunération du travail de V ouvrier, et : Les chevaux sont de l'espèce des solipèdes, le premier paraîtra même plus évident que le second. La cause de cette illusion est en même temps l’explication de nos oppositions doctrinales et de nos difficultés sociales.

Dans le jugement : le salaire est la rémunération du travail de l’ouvrier, le sujet n’est pas pris dans toute son extension. Les traitements des fonctionnaires jusqu’à celui du président de la République sont des salaires, sans que ni les fonctionnaires ni le président ne soient des ouvriers; et l’attribut, la rémunération du travail, n’est pas pris selon sa compréhension véritable; — si tous les ouvriers recevaient la rémunération réelle de leur travail, il n’y aurait pas de question sociale. Quand donc des hommes émettent ou admettent unjugement pareil, c’est que leurs habitudes, leurs sentiments, leurs aspirations suppléent à son insuffisance, lui prêtant un éclat que n’ont pas les jugements des sciences exactes. Ces influences morales que j’appellerais volontiers les impondérables du jugement humain, nous imposent à notre insu nos convictions. Formées de nuances incomplètement conçues et exprimées, ces convictions se

heurtent, excitant Jes passions, les actes de révolte et de tyrannie. Rien de semblable n’a lieu au sujet des sciences exactes. Les jugements justes, également bien conçus par tous, y laissent aux esprits tout leur sangfroid.

Voyons l’effet produit par les jugements incomplets en philosophie, science infiniment plus simple que la science sociale, et qui de tout temps a prétendu à la sérénité. Du conflit des opinions on y voit naître deux partis, chacun proposant un autre moyen pour atteindre la vérité, chacun ayant sa méthode, l’expérience ou l’abstraction, l’une la négation de l’autre. Des doctrines en ont surgi, qui séparent les esprits et soulèvent les passions à l’instar des doctrines sociales, sensualisme et idéalisme, spiritualisme et matérialisme, s’attachant à l’une des deux méthodes et la proclamant, à l’exclusion de l’autre, condition de vérité.

Prenons ces prétendus moyens de connaissance, comme sujets, dans leur extension. Xous les retrouvons tous les deux dans le moindre de nos jugements. Tout jugement, par le fait qu’il est composé d’un sujet et d’un attribut, contient une expérience et une abstraction. Pour prendre un sujet dans son extension, nous rassemblons tous les sujets semblables, nous faisons de l’expérience ; pour concevoir un attribut dans sa compréhension, nous le détachons des sujets et de tous les

LA SCIExMCE SOCIALE.

attributs de ces sujets par une série d’abstractions. Toutes nos notions, si abstraites ou générales qu’elles paraissent, se rattachent à des objets, Tétre à l’existence des choses, la substance à l’existence des attributs, et c’est par l’expérience que nous fixons et développons nos connaissances abstraites, en les attachant à des mots, des signes, des figures sensibles. Par contre, si concrète que soit l’impression produite par un objet perçu, du moment que nous en détachons la seule sensation, la transformant en attribut, nous en faisons une abstraction : le rouge, le chaud, le sonore, et cela a lieu non seulement pour les sensations, mais encore pour des objets concrets, comme lorsque nous disons : Les astres sont des soleils.

Si, donc, chaque sujet constitue une expérience et chaque attribut une abstraction, l’expérience et l’abstraction, loin d’ctre deux méthodes contraires, font partie d’une et même faculté déjuger appliquée aux objets de notre connaissance. En ceci les sciences spéculatives et les sciences exactes procèdent de même ; mais, selon que leurs sujets sont pris dans une extension entière ou partielle, leurs attributs dans une compréhension complète ou incomplète, elles progressent, allant de découverte en découverte, ou s’arrêtent et se perdent, entraînées par les impondérables, dans la diversité et les oppositions des doctrines.

AIETHODE ET PRIMCIPES.

J’ai tenu à vous signalei' les caractères complémentaires et non contradictoires de l’expérience et de l’abstraction, afin de vous faire voir les conséquences de leur application dans les sciences sociales.

Tonte expérience mal faite conduit à des conceptions abstraites erronées ; toute abstraction mal conçue entraîne des expériences fautives. Nous allons le voir au sujet des deux principes élémentaires de la science sociale : l’individu et la société. Par suite d’abstractions et d’expériences incomplètes, ces deux princij)es ont été transformés, à l’instar des deux méthodes de pliilosoj)hie, en méthodes d’investigation distinctes et contraires.

L’expérience et l’abstraction sont les deux parties complémentaires d’un même acte de la pensée, le jugement ; de même l’individualisme et le socialisme sont les deux termes d’un même phénomène, l’existence humaine. Je n’ai point à vous j^arler des doctrines nées de leur distinction ; elles vous seront exposées par des orateurs de talent. Ce qui nous intéresse, au point de vue de la méthode, ce sont leurs principes appliqués à l’étude des phénomènes sociaux.

Soumettons-les à notre règle du jugement. Cette règle est si universelle et absolue qu’en l’appliquant à des problèmes sociaux, elle nous conduira chaque fois à la révélation de la loi sociale et historique qui peut nous en donner la solution.

Voyons d’abord l’indépendance individuelle prise, comme sujet, dans son extension entière. Dans les sciences sociales nul n’a osé le faire. En philosophie, Kant, Ficht, Schelling, Hegel et, à leur suite, la gauche hégélienne, Strauss, Feuerbach, Bruno Bauer, Herwegh, accumulèrent leurs efforts pour rendre possible la conception de l’indépendance individuelle dans toute son extension. La doctrine qui eu fut le résultat final et logiqiïe fit son apparition en 1843, dans un volume intitule : « L’unique et sa propriété » , Der Einzige und sein Eigent/mm , écrit par Gaspard Schmidt sous le pseudonyme de Alax Stirner :

« L’homme est souverain; au-dessus de lui tout est fantôme et folie : fantôme la morale ! fantôme la raison !

« Prondhon déclare que l’homme est destiné à vivre sans religion, mais que la loi morale est éternelle, absolue. La religion et la moralité ne se distinguent l’une de l’anlre que parce que la première fait de Dieu l’objet de nos efforts, tandis que l’autre m’impose la j)rétendue raison. Et, tandis que la religion ne me demande que des œuvres, vous me demandez, au nom de la raison, mon opinion ; même tyrannie, infiniment plus grave. Bobespierre, par exemple, Saiut-Just et tant d’autres, n’ont été, des pieds à la tête, que des cafards inspirés par l’idée abstraite; ils n’ont été que des en-

MÉTHODE ET PRIXCIPES. 25

thousiastes et des instruments logiques de leurs abstractions.

« Après avoir vidé le calice de la royauté absolue jusqu’à la lie, on s’imagina que les droits existaient dans la nature. Le libéralisme n’est pas autre chose que la raison appli(|uée à nos rapports sociaux. Son but est un ordre raisonnable, une conduite morale, une liberté limitée ; sou but n’est point l’anarchie, l’absence de législation, l’indépendance de l’individu. Mais si la raison règne, l’individu succombe. Ou ne veut pas la liberté d’action de l’individu ou la mienne, mais celle de la raison, c’est-à-dire le règne de la raison, un règne!... La liberté politique signifie que la ■7zo}.lz, l’État, est indépendant. La liberté religieuse signifie que la religion est indépendante. De même, la liberté de conscience signifie que la conscience est indépendante. Mais cela ne signifie

point que, moi, je suis indépendant de l’Etat, de la religion, de la conscience, que j’en suis débarrassé. Cela ne signifie point ma liberté, mais la liberté d’une puissance qui me dirige et me domine ; cela signifie qu’un de mes tyrans, l’État, la religion, la conscience,

est libre. Mais l’Etat, la religion, la conscience, ces tyrans, font de moi un esclave : leur indépendance c’est mon esclavage.

« Hors de moi, il n’y a point de droit. Ce qui me paraît de droit est de droit. Possible que cela ne paraisse

LA SGIKXGE SOGIALE.

pas ainsi à d’autres ; c’est leur affaire, non la mienne. Qu’ils se défendent. Et si quelque chose ne convenait pas au monde entier, il suffirait qu’elle me semblât, à moi, de droit, c’est-à-dire que je la voulusse; je ne me soucierais point du monde entier. Ainsi agit quiconque sait s’estimer dans la mesure où il est lui-même. Car la force prime le droit, et de plein droit.

« Je n’ai point de devoir à l’égard des autres, je n’ai de devoir qu’à l’égard de moi-même, elle premier devoir est d’être moi-même.

« La liberté est un dogme chrétien. Mais, parce que c’est un dogme chrétien, faut-il l’abandonner ? Non ; rien ne doit se perdre, la liberté moins que toute chose; mais cette liberté doit devenir nôtre... Qui suis-je? se demande chacun de vous; un abîme d’instincts déréglés, un chaos sans lumière et sans boussole... Ainsi chacun se considère comme le diable en personne. S’il s’envisageait seulement sans s’inquiéter de la religion, de

l’Etat, comme un simple animal qui n’obéit qu’à ses instincts, il serait loin de se démener d’une façon aussi

insensée, et accomplirait, comme l’animal, des actes fort sensés... Toutes nos habitudes abstraites de penser ont tellement enchaîné notre esprit, que nous sommes comme épouvantés devant notre nudité... Que diriez-vous, si quelqu’un vous affirmait que Dieu, la conscience, les devoirs, la loi, etc., ne sont que des fantômes dont on a

METHODE ET PRIXCIPES.

rempli votre tête et votre cœur et qui vous ont rendus fous ?

« C’est par amour pour nous-mêmes que nous avons recherché la liberté : pourquoi ne point alors faire de vous le commencement, le milieu et la fin? Devenez donc, avant tout, vous-mêmes; déharrassez-vous de tout ce qui n’est point vous. Celui-là seul qui s’appartient tout entier est libre : je deviens moi-même. Pourquoi la liberté des peuples est-elle un mot vide de sens ? Parce que les peuples n’ont point de puissance. D’un souffle du moi vivant je renverse des peuples, fùt-ce du souffle d’un iVéron, d’un empereur chinois ou d’un pauvre écriiTain ; et, si la puissance me manque, j’attends mon heure. Je fais le tour du rocher qui me barre le chemin, jusqu’à ce que j’aie assez de poudre pour le faire sauter ; et les lois d’un pays, je les élude jusqu’à ce que j’aie assez de force pour les briser.

« En matière de droit on demande toujours ; « Quoi ou qui te donne le droit? » Réponse : Dieu, l’amour, la raison, la nature, l’humanité, etc. \on; c’est ta puissance, ta force ! Il faut donc détruire tout ce qui s’oppose à ma liberté; il y a une volupté de la destruction (1)! 5»

V'oici la conclusion. Je parle au nom de Stirner :

(1) V^oir Les sophistes allemands et les nihilistes russes, p. 18G à 189.

« Vos chemins de fer me gênent, je fais dérailler les trains ; votre électricité m’aveugle, je coupe les fils; que ceux qui sont d’un autre avis fassent autrement! Moi, c’est mon bon plaisir d’agir ainsi. Et non seidement je repousse le progrès, qui me déplaît; je fais de même de l’instruction et de l’éducation, qui m’ont été imposées dans mon enfance. Quelle tyrannie que eelle par laquelle mes parents et mes proches m’ont imposé leur langue et, avec elle, leurs idées et leurs sentiments! Elle a empêché mon développement naturel, mon indépendance véritable. 55 Conséquence logique de l’indépendance du moi, de l’individualisme absolu. L’indépendance individuelle prise dans toute son extension se réduit à l’absurde et conduit à la négation, non de la société, mais de l’individu lui-même.

Passons de la théorie à la pratique. Elle fut proposée, non par Stirner, qui, si ma mémoire ne me fait défaut, resta un excellent petit employé du gouvernement hanovrieu, mais par Bakounine, le premier nihiliste.

« Le brigandage dont le but serait la révolution, serait une révolution à la fois sociale, philosophique et économique qui ne laisserait, de l’état des choses de l’Europe et du reste du monde, pas une pierre sur l’autre. Le brigandage national russe est une des apparitions les plus respectables de la vie nationale russe. Quiconque

MÉTHODE ET PRIXCIPES.

ne comprend pas ce brigandage et ne sympathise pas avec lui ne possède aucune intelligence de notre situation.. Le brigand russe est le seul, le vrai révolutionnaire, sans phrase et sans théorie. Les brigands disséminés dans les forêts, les steppes et les villages de la Russie, forment un monde à part : le monde de la vraie révolution russe. Quiconque désire une v^éritahle révolution populaire doit se rendre dons ce monde. Jetonsnous donc dans le peuple, dans l’émeute des paysans et des brigands. Abandonnons les académies, les universités, les écoles ; ne nous occupons point de la science ; dans sa forme actuelle, elle n’est qu’une science officielle, destinée à nous enchaîner et à nous déshonorer (1). 55

Inutile de poursuivre. Si un savant qui croit avoir découvert un corps nouveau, le soumet à l’analyse et trouve qu’il ne se maintient pas, l’expérience prouve que sa découverte n’en est pas une. .Ainsi la doctrine de l’individualisme, soumise à l’expérience, s’effondre et disparaît.

Examinons, à son tour, l’action sociale. Prenons le « moi 55 de Max Stirner abandonné à lui-même dès sa naissance, faible, ignorant, incapable de vivre et de se défendre. Comment deviendra-t-il un homme? Grâce à

(1) V^oir Les sophistes allemands et les nihilistes russes, p. 209.

LA SGIEACE SOCIALE.

la société. C’est par sa mère et les soins qu’elle lui donne qu’il parvient à vivre ; c’est par ses rapports avec elle et son entourage qu’il arrive à parler; c’est par eux qu’il est vêtu et nourri. Des maîtres lui apprennent à lire et à écrire, et lui communiquent les connaissances qui lui permettent de subvenir à son existence. Sans ces connaissances et sans le concours d’autrui il est impuissant, en lutte avec la nature entière. C’est donc par l’action sociale que se réalise le bien-être de riioinine, et s’il y ajoute une part insignifiante d’action personnelle, celte part n’étant rien sans le concours d’autrui doit en toute justice revenir à tous.

Tel est le principe. Voyons les conséquences qui en dérivent quand on le prend dans toute son extension.

« C’est de l’état social que proviennent les progrès, c’est à lui qu’ils doivent revenir. Le ])reinier qui, comme le raconte Jean-Jacques, a entouré un lopin de terre d’une baie en disant : « Ceci est à moi n , a commis un acte contraire à la justice; il a lésé l’état social sans lequel il n’eut pu construire sa haie. Le premier qui a dit : « Tu travailleras pour moi et je te défendrai contre les autres ■>■> , a fait un contrat inique; car d’où lui viennent ses moyens de défense, si ce n’est de l’état social dans lequel il vit et dont font partie ces autres qu’il veut exclure de son contrat ? Le premier qui retira de la cir-

METHODE ET PllIXGIPES.

culatiou une somme pour l’employer à son profit personnel a volé l’état social, cet argent provenant des efforts de tous. Celui-là même qui se glorifie d’une découverte et la dit sienne est injuste : sans la société, il ne l’eùt pu faire ; à tout un inonde d’idées et de ressources il n’a fait qu’ajouter une idée, une ressource nouvelle qui, sans les premières, n’eùt pas existé. Tout revient à l’état social, jusqu’aux efforts et aux progrès dont il est la cause, et qui, sans lui, resteraient sans effets.

Rien de contradictoire jusqu’ici. Faisons l’expérience du principe dans sa portée entière. Cette extension lui a été donnée par les doctrines dites communistes. Voici à quoi elles aboutissent : « Si la découi^erte que je fais, si le travail que j’exécute, si les objets que je jiossède reviennent de droit à la communauté, comment oserais-je dire : a Cette femme est à moi, ces enfants m’appartiennent ^5 ? Je n’ai pu me marier et devenir père que grâce à la société; femme et enfants ne peuvent être miens que passagèrement. Eux aussi reviennent à l’état social par lequel tous subsistent et vivent. 35

L’extrême paraît atteint. Kous en sommes loin. « De même que je ne puis pas retirer femme et enfants de la communauté, je ne ])uis prétendre y jouer le rôle qui me convient, entreprendre l’œuvre qui me plaît, émettre des idées qui me sont personnelles; tout cela est con-

LA SCIEXCE SOCIALE.

traire à la communauté. D’ailleurs, ces idées ne m’appartiennent pas ; elles me sont venues par les mots qui les représentent et qui m’ont été transmis; je n’ai pas même en propre le son de ma voix, qui ne s’est formée que d’après les auti*es. 55 C’est l’extension entière et la conséquence dernière du principe, l’abolition de l’individu et, avec lui, de la société qu’il doit former.

Cette théorie a été mise en pratique par l’Ordre des Trappistes, où la parole même est interdite. Mernento mori ! Les couvents de la Trappe trouvent leur justification dans la croyance à une autre vie; mais, prêcher le renoncement absolu au nom du monde et de la vie, est une aberration digne de celle où nous avons vu aboutir le principe opposé.

Comme l’expérience et l’abstraction sont les termes complémentaires de notre faculté de juger, l’individualisme et le socialisme sont, comme principes de la vie des peuples, une et même chose. Il n’y a pas d’individu, depuis le sauvage jusqu’au civilisé le plus raffiné, sur qui la société n’ait une action, et il n’y a pas de société, depuis la tribu jusqu’à l’État, qui ne doive son existence à des individus. La société en soi, l’individu en soi sont des mythes. La société et l’individu sont solidaires ; ils se manifestent en chaque acte social comme en chaque acte individuel. Tout acte individuel a pour

MÉTHODE ET PRINCIPES

base une action sociale; toute action sociale a pour origine des initiatives individuelles. Si, en ce moment, je vous parle, c’est par suite de mon initiative; mais le but que je poursuis est essentiellement social. C’est une singulière façon d’étudier l’humanité vivante que de la couper en deux, pour mettre d’un côté les initiatives individuelles et, de l’antre, la société que ces initiatives constituent.

De même qu’il n’y a pas de son sans timbre, ni de timbre sans son, il n’y a pas d’action individuelle sans action sociale; et, de même que de l’accord et de l’harmonie des sons et des titn])ies naît la musique, de leur dissonance, la cacophonie, l’harmonie de l’action individuelle et de l’action sociale ou leur désaccord engendrent la puissance et la prospérité des peuples ou leurs souffrances et leur destruction. Plus l’accord entre les individus, au sein de l’état social, est étendu et profond, plus l’initiative de chacun y est libre et agissante; plus cet accord est incomplet, plus l’état social est relâché, et plus aussi les initiatives sont faibles et limitées. L’opposition de l’individualisme et du socialisme dans les doctrines provient de ce qu’on n’a su concevoir d’une façon complète ni l’individu ni la société.

L’individu vivant et réel agit dans et par la société.

L’initiative est prise par lui, mais elle n’a de portée que si

elle intéresse et entraîne d’autres individus. Quelle part

le premier y prend-il? Quelle part y ont les autres? Qu’en résulte-t-il pour tous? C’est la question sociale réduite à sa plus simple expression. Prenez des mesures pour affranchir et provoquer l’initiative individuelle , s’il n’en résulte pas un accord social plus étendu et plus profond, vous dégradez l’individu ; prenez, au contraire, des mesures pour fortifier l’action sociale, si cette action ne développe pas les initiatives individuelles, vous détruisez l’état social.

Vous pourrez observer ces effets dans l’histoire de tous les peuples, de toutes les sociétés. Vous verrez que les mesures prises pour accroître l’initiative individuelle qui n’ont pas l’effet d’augmenter la cohésion sociale, celles prises pour augmenter l’action sociale qui n’ont pas celui d’accroître l’initiative individuelle, ont toujours amené des troubles profonds et des symptômes de désorganisation.

En constatant ces phénomènes, ce n’est pas de la sociologie, c’est de la science exacte que nous faisons. En faisant du chaud on fait du froid, en faisant du froid on fait du chaud; pourquoi? parce qu’ils sont un même phénomène, la chaleur. De même, on détruit l’action sociale en détruisant l’initiative individuelle, et on accroît celle-ci en augmentant celle-là, parce qu’ils forment un seul phénomène, la vie humaine; ils sont aussi inséparables, dans l’étude des sociétés, que le froid

MÉTHODE ET PRIXCIPES.

et le chaud dans celle des combinaisons moléculaires.

Les vrais principes de la science sociale sont ceux qui expliquent l’initiative individuelle et l’action sociale en rendant compte de la nature complexe des individus et des sociétés.

De l’analyse, de la synthèse et de la définition dans les sciences exactes et dans la science sociale. — Définition du travail. — Ses éléments constitutifs.

Messieurs,

Je vous ai montré comment les philosophes se sont trompés eu faisant de rexpérieuce et de l’abstraction des méthodes contraires, toutes deux étant une application régulière et naturelle de notre faculté de juger, le sujet de chacun de nos jugements prenant sou origine dans l’expérience et chacun de ses attributs constituant une abstraction. J’ai appelé votre attention sur une erreur semblable dans l’étude des phénomènes sociaux, les uns ne s’attachant qu’à l’individu isolé, les autres n’observant que l’action sociale, ce qui fit naître deux doctrines contraires entre elles et contradictoires à ellesmêmes, car aucun individu ne naît ni ne subsiste en dehors de l’action sociale, et aucune action sociale ne se compose d’autre chose que d’activités individuelles. l*ius les liens sociaux qui unissent les individus sont nombreux et profonds, plus la libre initiative de chacun

METHODE ET PRIx\GIPES.

est puissante J plus ces liens sont faibles et superficiels, plus l’initiative de tous est entravée. Il suffit de comparer l’initiative dérisoire dont sont capables les membres d’une peuplade sauvage, à la puissance de l’individu chez les peuples civilisés, pour être convaincu.

Si l’expérience et l’abstraction ne sont que le développement de notre naturelle faculté de juger, l’analyse et la synthèse n’en sont, à leur tour, qu’un développement nouveau.

Ainsi, l’analyse nous fait distii^guer deux espèces de jugements. Quand je dis : Le lion est un animal, et : Le lion est beau, ces deux jugements diffèrent en ce que le second n’est qu’un jugement atlributiel. Le lion est beau, mais il est encore autre chose, et il peut y avoir des lions qui soient laids. Tandis que le premier jugement : Le lion est un animal, est explicatif; le lion ne peut pas ne pas être un animal, et il n’est rien de plus. Le jugement attributiel est donc déjà un acheminement vers l’analyse qui nous fait rechercher les divers al tributs d’un sujet ; le jugement explicatif nous conduit à la synthèse, par laquelle nous subordonnons notre sujet à un sujet plus vaste, en lui adjoignant un attribut distinctif. La définition procède de l’analyse, et elle est la plus haute synthèse qu’on puisse faire d’un objet analysé (1).

(1) Règles de l’analyse : 1® prendre le sujet que Ton veut analyser selon toute l’extension de son attribut; 2® examiner chacun des nou-

Prendre l’attribut d’un sujet selon son extension pour en faire le genre, et le spécifier pour en faire le propre, c’est définir l’objet, c’est le classer dans l’ordre des choses.

Vous avez analysé la densité des corps et conçu l’attribut commun revenant à tous au même titre, — mettons que cet attribut soit le poids spécifique; — vous ferez la synthèse des corps en les classant selon le poids spécifique de chacun.

Vous connaissez tous les classifications de Cuvier et de Jussieu. On les appela des classifications naturelles pour les distinguer de celles de Linné, qu’on qualifia d’artificielles. Les premières sont plus scientifiques, c’est-à-dire plus conformes aux règles de l’analyse et de la synthèse; la dernière fut simplement pratique, comme la classification des mots dans un dictionnaire.

L’analyse et la synthèse ne changent pas de nature pour être appliquées à la science sociale.

Nous avons vu comment il est impossible de séparer

veaux sujets auxquels cet attribut revient dans tons les attributs essentiels qu’il a eu commun avec le premier sujet. Règles de la synthèse : prendre le sujet selon son extension entière et concevoir son attribut comme revenant en même temps 'à d’autres sujets, en exigeant de cet attribut des caractères Icllemeut essentiels que tous les sujets conçus ne ])uissent être pensés sans lui; 2° restreindre l’extension du sujet de manière à le distinguer des autres sujets auxquels l’attribut revient, en prenant un second attribut essentiel propre seulement aux sujets impliquant la même extension restreinte. Méthode et jjrincipes des sciences naturelles, L. Bataille et C'®, 1896.

MKTHODE ET PRINCIPES.

l’action individuelle de l’action sociale dans la vie des individus, comme dans celle des sociétés. Nous avons vu comment l’action individuelle est d’autant plus grande que l’action sociale est plus profonde, d’autant plus faible que l’action sociale est plus éphémère. Or, quelle est la force par laquelle l’initiative de l’homme, si misérable à l’origine, arrive à disposer de toutes les ressources de la civilisation? Le travail. Faisons donc l’analyse du travail; nous eu ferons après la synthèse.

L’homme pour vivre doit avant tout se nourrir. Le sauvage qui cueille le fruit dont il se nourrit, et qui puise dans sa main l’eau qui le désaltère, que fait-il ? Il coordonne ses actes de manière à satisfaire ses besoins ; en d’autres termes, il travaille. C’est l’attribut vivre dans son extension relativement aux actes accomplis par l’homme pour ce but. Le sauvage qui cueille des fruits pour jongler avec eux, ou qui puise de l’eau pour la laisser retomber dans la rivière, s’amuse et ne travaille pas. Toute coordination des actes et des efforts des hommes, que ces actes soient simples ou compliqués, en vue de satisfaire les besoins de leur existence, que cette satisfaction soit immédiate ou lointaine, s’appelle travailler. Tel est le sens du mot en science économique. En science sociale, la portée en est plus considérable ; c’est la coordination des efforts de tous en vue de la satisfaction des besoins de chacun. Car, de même que l’action

individuelle et l’action sociale sont inséparables, que la société n’existe que par les individus dont elle se compose et les individus par la société dont ils font partie, de même le travail, qui est pour chacun la coordination de ses efforts en vue de la satisfaction de ses besoins , devient, par cela seul que les hommes vivent en société, la coordination des efforts des uns avec ceux des autres, en vue de la satisfaction des besoins de chacun.

Tout travail social est un appui mutuel. C’est l’attribut : l'homme obligé de travailler et d’être en société pour vivre pris dans son extension entière. On a pu en faire une analyse en apparence plus complète, en s’attachant à la violence à laquelle, tout travail étant un effort, les hommes n’ont que trop le penchant de recourir pour satisfaire aux nécessités de leur existence j c’est alors le meurtre, le vol ou la domination et l’exploitation du travail d’autrui. On en a fait dériver une doctrine et on a parlé d’évolution du travail, comme on avait inventé des évolutions terrestres, géologiques, sidérales, confondant à plaisir la vie des choses avec la nature des choses. Le travail, étant nécessairement social, est toujours un appui mutuel ; le meurtre et le vol sont des actes antisociaux ; et si le travail social devient une oppression ou une exploitation sous la forme de l’esclavage, du servage et du prolétariat, cela ne tient pas à la nature du travail, mais à l’imperfection humaine. Le proprié-

METHODE ET PllIXCIPES.

taire d’esclaves qui, en retour de leur travail, ne leur donne pas les moyens de se nourrir, les perd ; ainsi du seigneur qui ne protège pas ses serfs, du capitaliste et de l’entrepreneur modernes qui ne payent pas leurs salaires à ceux qui travaillent pour eux. Le travail social est toujours un appui mutuel ; si précaire, abusif ou illusoire que soit cet appui, il est sa condition d’existence.

Dans l’antiquité, des liommes tels que Platon et Aristote trouvaient l’esclavage une chose nécessaire et toute naturelle dans une république d’hommes libres (I), et le servage paraissait aussi naturel au moyen âge que le prolétariat à l’époque de la Révolution. Les révoltes des esclaves dans l’antiquité, les Jacqueries du moyen âge, les grèves et les émeutes de notre temps, ont été les effets non du travail et de sa nature, mais du déclassement des classes dirigeantes du travail, comme je vous l’ai montré dans ma première leçon. La direction abusive des classes travailleuses les poussant aux revanches sanglantes, entraîna la destruction de la République romaine et la disparition de la féodalité, comme elle anéantira la civilisation moderne.

L’opinion que l’esclavage et le servage justiOaient les révoltes des esclaves et des serfs, mais que les grèves et les émeutes de nos jours sont injustifiables

(1) Voir Les sophistes grecs et les sophistes contemporains , Plon, Aoiirrit et C*®, J 879.

parce que l’homme et son travail sont libres, est fondée, comme un grand nombre de nos opinions modernes, sur un jugement faux. Lorsqu’on dit : Le travail est libre, le sujet n’est pas pris dans son extension, puisqu’il y a des travaux interdits, comme le travail du faux monnayeur, du faussaire, et l’attribut n’est pas conçu selon sa compréhension complète, car si le riche est libre de travailler ou de ne pas travailler, le pauvre y est obligé sous peine de mourir de faim.

Loin d’être libre, le travail est une nécessité, et il est, comme riiomme même, à la fois individuel et social. Or, la terre ne mettant pas ses ressources tout naturellement à la portée de riiomme, celui-ci dut inventer des moyens pour les lui arracher. Il creusa une jatte pour recueillir l’eau, se tailla un bâton pour abattre le fruit, construisit un arc pour atteindre le gibier, inventa l’hameçon pour attraper le poisson. Ces objets étant aussi nécessaires à la vie de l’homme que ses membres et ses organes, devinrent sa propriété ; produits de son travail, ils sont, comme lui, condition de son existence.

Comme le travail, la propriété, qui en dérive, a été l’objet d’un grand nombre d’analyses incomplètes, qui conduisirent les uns à imaginer une propriété primitive commune, de droit naturel, les autres à attribuer un droit inné à la propriété particulière.

L’Océan n’appartient à personne, et jamais, si puis-

:VIETHOI)E ET PIIIXCIPES.

sants qu’aient été certains peuples, nul n’est parvenu à s’en assurer la propriété. Aussi a-t-on fini par proclamer non la communauté, mais la liberté des mers, ce qui veut dire que, de fait, elles n’ appartiennent à personne. Néanmoins, le moindre de nos pêcheurs qui s’arrête eu un point de l’Océan pour y jeter son filet lait de ce point sa propriété, le moyen nécessaire à l’exercice de son travail. Cette jouissance éphémère, qui dure le temps de prendre le poisson, porte les mêmes caractères que tout ce que les hommes appelleront leur propriété : le chasseur, le territoire où se trouve le gibier, l’agriculteur, la terre qu’il cultive.

Supposer que la terre a été, dès l’origine, considérée comme j)ropriété commune, ce serait admettre que les hommes aient connu l’importance de la possession du sol avant l’agriculture. La terre et l’Océan sont libres, et la propriété n’y surgit, d’une manière durable sur l’une, éphémère sur l’autre, que du moment où ils deviennent des moyens nécessaires à l’exercice du travail. Dans son développement, la propriété prend toutes sortes de formes : propriété personnelle, commune, familiale, publique; cela ne modifie en rien la nature de la propriété, qui est d’être un moyen nécessaire à l’exercice du travail de l’homme et une condition de sa vie.

La propriété esta tel point dépendante de la forme du travail, que lors de la décadence delà Grèce, après avoir

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VU le massacre des riches par les pauvres se partageant leurs biens, on vit, à la génération suivante, les formes du travail n’ayant pas changé, les mêmes luttes se répéter entre de nouveaux riches et de nouveaux pauvres, jusqu’à ce que la Grèce, après quelques temps de ce jeu sanglant de partages périodiques, disparût de l’histoire.

Si grands que soient, dans un état social, les abus du travail, si puissante la domination des uns, si profonde la sujétion des autres, si dérisoire la sécurité, si défectueuses les formes de la propriété, ils sont un effet du travail et de ses conditions d’existence, ils n’en sont pas la cause, et tant que le travail conservera les mêmes formes, ses effets demeureront les mêmes. On espère pouvoir modifier ces effets, changer les formes de la propriété, équilibrer la répartition des richesses, transformer les conditions de la sécurité, sans bouleverser de fond en comble tous les moyens et instruments du travail, sans détruire les chaudières, abolir les chemins de fer, arrêter l’électricité et la vapeur. C’est vouloir maintenir la civilisation en anéantissant les formes par lesquelles elle se manifeste. De telles illusions montrent le besoin où l’on est d’éclairer ces questions par de consciencieuses analyses.

Nous sommes loin d’avoir achevé l’analyse, même élémentaire, du travail. Revenons à notre sauvage qui cueille un fruit pour s’en nourrir. Cette action contient

trois éléments : un acte intellectuel par lequel le sauvage décide de cueillir le fruit; un acte matériel par lequel il s’empare du fruit; et en troisième lieu, encore un acte matériel par lequel il porte le fruit à sa bouche, le transformant en objet de consommation . Cette analyse, en apparence enfantine, nous livre le secret de toutes les formes et de tous les progrès du travail ; car ce n’est pas de la division du travail que formes et progrès sont issus, comme rartirinent certains auteurs, mais du travail lui-même et de ses éléments essentiels.

On a divisé l’iiistoire des progrès accomplis par le travail, en âges de la pierre brute, de la pierre polie, du brou2e, du fer. Aujourd’hui oîi des sauvages se servent de fusils Remingtou, dirons-nous l’âge du fusil Remingtou ? Certes rornemenfation des armes et des ustensiles, la forge du bronze et du fer, la culture de quelques plantes et la domestication des animaux, constituent des progrès dans le travail des peuples primitifs; l’homme n’est plus talonné par la recherche constante de sa nourriture et a acquis quelque loisir. Mais la forme du travail n’a pas changé, il reste individuel et ne prend guère un caractère social; l’initiative individuelle y a plus départ que l’éducation et l’association ; le jugement, l’acte et la transition du produit naturel en objet de consommation sont toujours spontanés et immédiats.

LA SCIEIMCE SOCIALE.

Ce n’est que clans la mesure où le travail devient social cjue l’individu grandit dans son initiative même , multipliant et ses ressources et ses facultés. Les membres de la peuplade coordonnent leurs efforts en vue d’une production plus considérable et accroissent leurs ressources grâce à un travail devenu appui mutuel : les pêcheurs se réunissent pour s’aventurer sur mer au-devant des grands bancs de poisson; les hommes ne tuent plus toutes les bêtes, ils domestiquent certaines espèces, et élèvent des troupeaux c[u’ils conduisent dans les pâturages, devenant pasteurs nomades; d’autres, se consacrant à la culture des graines et des fruits, se constituent en peuplades agricoles. C’est la forme de travail cjui caractérise les peuples appelés barbares, donnant naissance à une civilisation que nous nommerons ex~ tensive. Les pêcheurs des côtes se transforment en pirates et écumeurs de mer, et souvent se font envahisseurs et conquérants : tels autrefois les pêcheurs Scandinaves ; les peuples pasteurs, comme les Arabes, les Tartares, les Mandchous, les Turcomans, forment des hordes puissantes qui débordent sur les peuples voisins, leurs pâturages étant devenus insuffisants pour leurs troupeaux; les peuples agricoles se partagent entre eux les terres qu’ils envahissent, et renouvellent par tradition le partage suivant l’accroissement des familles : tels les communautés des Indes, le mir russe, la za-

METHODE ET PRINCIPES

drouza balcanique; s’ils font le commerce, c’est par grandes masses, expédition de navires, caravanes, grandes foires périodiques j chez tous ces peuples on ne trouve aucune distinction entre les différentes formes de travail : chaque membre accomplit tous les ouvrages nécessaires à son entretien et à l’appui social mutuel.

Enfin, le travail social et l’initiative individuelle progressant à mesure qu’ils acquièrent par la tradition, c’est-à-dire l’éducation et l’instruction , un fonds plus considérable, donnent naissance à une civilisation non plus extensive, mais intensive. Un territoire sur lequel ne pourraient vivre que quelques milliers de sauvages ou quelques centaines de mille de barbares, se couvre de millions d’hommes, la population croissant avec le développement du travail et le travail progressant avec l’accroissement de la population.

En dernier lieu, l’analyse du travail nous montre comment, à la suite de ces progrès, il se corrompt, se désorganise, s’oublie. La décadence du travail surgit dès que, sous la poussée de l’initiative individuelle, son élément social s’affaiblit, ou que, sous les nécessités du maintien de l’ordre social, on en arrive à étouffer les initiatives individuelles. Ce dernier phénomène s’appelle l’affaissement des peuples, l’autre, leur anarchie.

Si j’ai défini le travail : la coordination des efforts de tous en vue de la satisfaction de chacun, et non

LA SGIEIVCE SOCIALE.

de lous^ c’est que ce serait là l’étal social idéal, la perfection du travail. La destinée de l’humanité est peutêtre d’y parvenir; mais, en attendant, cette perfection ne s’impose ni par des lois, ni par la force, ni même par le dévouement et le sacrifice, parce que ni les uns ni les autres ne nous apprennent à connaître et à pratiquer une coordination des efforts telle que la satisfaction de tous en résulte simplement et naturellement.

Dans son caractère individuel tout travail se com pose d’un acte intellectuel, d’un acte matériel et de la transformation d’un produit en objet de consommation. Toutes les difficultés qui se manifestent dans les formes du travail ne sauraient donc avoir d’autre origine que ces trois éléments et la prédominance de l’un, sans que les deux autres puissent jamais être exclus. Et selon que l’im ou l’autre domine, ils donnent naissance au travail producteur, au travail commercial ou au travail spéculateur.

Ces trois formes capitales du travail, issues d’un même principe, se trouvent dans des rapports constants et agissent les unes sur les autres, tantôt en bien, tantôt en mal, produisant une telle complexité d’efforts qu’ils semblent devoir échapper et à nos facultés d’analyse et à notre puissance de synthèse. Car le travail, qui à l’état barbare est partagé, à l’état civilisé se divise et se multiplie à l’infini. Le travail divisé devient à son tour

MÉTHODE ET PRIXCIPES.

coutumier, de nouvelles améliorations, d’origine toujours individuelle, y sont apportées, qui deviennent, elles aussi, coutumières. Ces progrès semblent ne pas devoir s’arrêter. 11 n’en est rien. Tant que les hommes ne posséderont pas une science exacte des formes et des conditions de leur travail, les progrès qui les portent à l’apogée de leur initiative individuelle aux dépens de leur cohésion sociale seront toujours suivis d’une désorganisation et d’une décadence rapide.

Classement des diverses formes du travail. — Le travail producteur. — Le travail commercial. — Le travail spéculateur.

Messieurs,

Je vous ai montré comment les trois formes principales du travail, nées de ses éléments constitutifs, le font se diviser en trois grands ordres : le travail producteur, le travail commercial et le travail spéculateur. Ces ordres se subdivisent en classes, dans lesquelles on peut encore distinguer des familles et des variétés sans nombre, comme dans toute classification conçue selon les règles de la synthèse.

En reconnaissant un ordre de travail où l’élément de production prédomine, je parais me ranger quelque peu du côté des économistes qui distinguent le producteur du consommateur. 11 n’en est rien. Tout homme, quel que soit le travail qu’il accomplit, doit produire pour pouvoir consommer et consommer pour pouvoir produire. En se contentant d’une définition imparfaite du producteur, on s’est rendu les raisonnements faciles.

MÉTHODE ET PRINCIPES

mais au profit de l’erreur. Ainsi l’on est arrivé à croire que du moment où les frais de production — matière première, salaires, frais généraux — dépassent les ressources de la consommation, la production est abandonnée. On oubliait que les consommateurs aussi sont producteurs, et que si les ressources font défaut à la consommation, c’est par suite d’une insuffisance de la production. Les deux termes de producteur et de consommateur sont encore une fois solidaires.

Il est étrange qu’en économie politique, où l’on attache une si grande importance aux échanges, on ait pu méconnaître cette solidarité. Il n’existe pas d’homme exclusivement producteur, comme il n’en existe pas qui ne soit que consommateur. Si jamais la science sociale doit prendre rang parmi les sciences utiles, c’est à la condition de se débarrasser des entités.

Si l’on ne parvient pas à augmenter le salaire des ouvriers ni à diminuer leurs heures de travail, parce que les prix qu’offrent les consonimateurs ne sont pas assez rémunérateurs, la cause en est à ce que la production propre aux consommateurs n’est elle-même pas assez rétribuée. Augmentez donc la production des consommateurs, après avoir fait une étude plus exacte de ses conditions, vous accroîtrez dans les mêmes proportions les ressources de la consommation.

Une illusion de même genre a fait naître le raisonne-

ment inverse qui, faisant du problème des échanges une question de richesse, démontre qu’en diminuant la richesse des uns on augmente celle des autres. Pas plus qu’en diminuant la production des uns on n’augmente celle des autres, on n’accroît la richesse en la transférant des uns aux autres. La richesse et la pauvreté, la production et la consommation sont solidaires, comme l’action individuelle et l’action sociale. Pour produire, il faut consommer, pour consommer, il faut produire, et s’il en résulte, dans de certaines conditions, l’existence de riches et de pauvres, c’est un effet des caractères particuliers du travail. C’est donc lui qu’il s’agit d’étudier et de régler, non la consommation et les richesses.

Le travail producteur se subdivise, en procédant selon la règle de Descartes du plus simple au plus complexe, en neuf classes :

1° Exploitation des mines, carrières et sources;

2“ Industries se rattachant à cette exploitation;

3“ Culture des terres, pâturages et forêts;

4® Industrie se rattachant à cette culture;

5° Industries tlu vêtement;

6° Industries du bâtiment;

7® Industries des transports;

8® Industries de luxe;

9® Arts et sciences.

MÉTHODE ET PRIXGIPES.

En jetantun coup d’œil sur cet ensemble, il me vient à l’esprit un mot populaire : quaudle bâtiment marche, tout marche. Ainsi les classes du travail se tiennent; quand on souffre dans l’une, c’est dans l’autre qu’on se plaint; car c’est dans la nature de tout travail, si individuel soit-il, de renfermer un élément social qui le rend solidaire de tous les autres. Aussi est-ce à la science sociale d’étudier toutes les classes du travail [)roducteur et le rôle de chacune dans la vie nationale. Mais c’est surtout à l’économiste d’Etat qu’il incombe de rechercher les moyens de soulager les uns, de fortifier les autres, et de les faire contribuer à la prospérité générale (1). L’individu, absorbé par sa production personnelle, ne saurait embrasser les conditions de la production générale. Toutefois il arrive qu’une espèce de production soit amenée à se confondre avec une autre. Ainsi, selon les caprices de la mode, les dames s’ornent de plumes ou de fleurs. Il en est résulté que les deux industries se sont unies, malgré les différences de leur main-d’œuvre. D’autres fois, une même production se subdivise, à l’intention de rendre la production plus aisée et la vente plus assurée. Dans la confection des vêtements d’hommes, chacune des parties de l’habillement est devenue l’objet d’une industrie spéciale, et,

(1) Voir Les tarifs douaniers et les traités de commerce, par 5IM. Th. Fuxck-Bre\taxo et cil. Dupuis.

dans le meuble, on trouve des patrons qui ne font faire à leurs ouvriers que des sièges, des tables ou des armoires.

Ce sont là des effets de l’élément social du travail et de la solidarité de toutes ses classes. A mesure que, dans une industrie, le travail producteur se développe non en se perfectionnant, mais en se simplifiant, il faut qu’il se simplifie également dans les autres, car plus le prix baisse dans l’une, plus il faut qu’il baisse dans les autres, indépendamment du nombre des offres et des demandes. Sous l’ancien régime, les travailleurs citadins qui avaient chacun un métier, empêchaient les travailleurs des camjDagnes d’émigrer dans les villes à leurs époques de chômage. Aujourd’hui que le travail, simplifié à l’extrême, est réduit à un travail de manœuvre, l’exode des campagnes est constant, et à son tour l’agriculteur est obligé de simplifier son travail en recourant à des machines. Le travail, étant la coordination des actes de l’homme en vue de la satisfaction de ses besoins, tend toujours à se simplifier. C’est l’élément spéculateur qui le pousse au progrès. Les questions du capital et du salaire, du libre-échange et de la protection ne sont que des effets de cette tendance du travail. Il faut bien se garder de s’exagérer leur importance. La division du travail commercial nous en révélera la portée précise.

MÉTHODE ET PRINCIPES

Ce qui, dit-on, caractérise le travail commercial, c’est l’échange. Mais on n’échange pas pour le plaisir d’échanger. Le travail commercial renferme, comme tout travail, un acte intellectuel et un acte matériel, mais l’élément qui prédomine est la transformation d’un objet de production en objet de consommation.

Ayant confondu le travail commercial avec l’échange, on a confondu l’échange avec le service rendu et avec le troc. Or, ces trois formes sont différentes au point de représenter trois états distincts de civilisation.

L’échange de leurs produits entre deux individus dont l’un n’a que faire du sien taudis qu’il a besoin de celui de l’autre, est un fait accidentel et ne prend un caractère général qu’eu l’absence de tout moyen de comparaison de la valeur des deux objets, c’est-à-dire en l’absence d’un instrument d’échange. C’est le travail commercial dans sou état le plus rudimentaire. Tant qu’une peuplade n’a })as su trouver un moyen d’estimer la valeur relative des choses, son travail commercial reste sans essor et conserve un caractère essentiellement accidentel.

Il n’en est pas de même du travail commercial sous la forme d’échange de services. Dans un épithalame serbe, le poète souhaite à la mariée, comme suprême bonheur, un grand nombre de beaux-frères et de bellessœurs. C’est que la famille serbe, la zadrouza, composée uniquement d’agriculteurs, vit en commun, et

tous les travaux nécessaires à son existence s’accomplissent dans son sein. Les hommes exercent tous les métiers, labourent, construisent les maisons, fabriquent les chariots ; les femmes, outre le ménage et l’aide qu’elles prêtent à la culture et au soin des bêtes, filent et tissent, contribuant au bien-être de tous. Dans ces conditions, le grand nombre d’enfants est une richesse et représente la prospérité d’une famille. 11 y en a qui comptent jusqu’à quatre-vingts membres. Tous s’entr’aident sans qu’on puisse appeler ce soutien mutuel des échanges : l’homme qui a construit un chariot ne l’offre pas à la femme qui a tissé une chemise. Nous rencontrons cette forme de travail commercial dans le mir russe et chez tous les peuples nomades. C’est la concentration des efforts de tous pour la satisfaction des besoins de chacun qui donne à ces peuples la puissance d’expansion qui les fait déborder.

Le travail commercial proprement dit ne surgit qu’avec l’emploi régulier de l’instrument d’échange ; alors il se développe et prend une importance telle qu’on en peut faire une classification régulière. Les hommes n’ont vraiment divisé le travail qu’après avoir découvert un instrument d’échange leur permettant de concevoir la valeur relative des choses, et de produire, selon les aptitudes et facilités de chacun, des objets sans utilité pour eux-mêmes, mais pouvant être désirés

METHODE ET PRIXCIPES.

par d’autres. Sans instrument d’échange, grains de blé, coquillages, plumes d’autruches, lîngofs ou pièces de métal, cela leur eût été aussi impossible que de mesurer une table sans terme de comparaison. Les échelles de grandeur ou de chaleur, le mètre et le thermomètre, sont jmur l’estimation des étendues et des températures ce qu’est l’instrument d’échange pour restimation des valeurs.

Le travail commercial se forme et se développe ; 1 ” à la suite de la décom’^erte d’un instrument d’échange ; !2° lorsque les individus sont assez indépendants les uns des avitres pour que leurs échanges ne puissent constituer des échanges de services.

En faisant la classification du travail commercial, on pourrait s’arrêter, comme pour le travail producteur, à la diversité des objets échangés. Ce serait une erreur. Le travail commercial ne change pas de caractères selon les objets vendus et achelés. Les différences permettant de distinguer diverses classes du travail commercial sont de tout autre nature.

Ainsi le travail commercial peut s’accomplir directement de producteur-consommateur à consommateurproducteur, l’un vendant pour eonsommer, l’autre achetant pour produire. Cette première forme a une importance telle que toute la question sociale provient de ce qu’on l’a méconnue.

LA SCIEXCIC SOCIALE.

La seconde forme du travail commercial est celui qui se fait par intermédiaire. L’acheteur, au lieu de consommer le produit, le vend à un autre acheteur, en prélevant sur la différence de prix des deux ventes les moyens de subvenir à sa propre consommation. C’est le travail improductif, disait-on déjà au siècle dernier, et, depuis, toute une école d’économistes s’est ingéniée à concevoir des institutions permettant de se débarrasser des intermédiaires, qui sont pourtant les commerçants dans le vrai sens du mot. Un marchand qui fait venir d’Amérique une machine à coudre et qui la vend à une lingère, tout en n’accomplissant aucun acte de production, n’en participe pas moins dans une large mesure à la production de la lingère, en lui procurant la machine qui doit faciliter son travail.

Une tribu de pêcheurs des lagunes de Venise porte ses poissons à une tribu de pasteurs de l’autre côté de l’Adriatique, achetant, en échange du prix qu’elle en reçoit, des têtes de bétail qu’elle conduit à une tribu d’agriculteurs du sud de l’Italie, qui en retour lui charge ses navires de blé dont elle apporte la moitié aux pasteurs, conservant le reste pour sa propre consommation. Telle fut l’origine de Venise. De nos jours, l’Angleterre a acquis de même des richesses immenses tout eu portant la prospérité dans les pays où elle a établi ses comptoirs.

Enfin, il y a une troisième forme de travail com-

MÉTHODE ET PRIMCIPES. 59

mercial, consistant dans le seul commerce de l’instrument d’échange, et dont je vous reparlerai au sujet du travail spéculateur.

Outre ces trois grandes formes du commerce, nous devons distinguer le commerce en détail et le commerce en gros, et celui qui se fait en grand aussi bien pour le détail que pour le gros. Ajoutons le commerce d’exportation, celui d’importation et le commerce colonial, chacun ayant ses caractères particuliers, et nous pourrons donner le classement suivant du travail commercial :

J® Petit commerce de détail;

2® Commerce local eu gros ;

3® Banques locales;

4® Grand commerce de détail ;

5® Grand commerce en gros ;

G® Grandes banques;

7° Commerce d’exportation ;

8® Commerce d’importation;

9® Commerce colonial.

Si l’existence d’un état social relève avant tout de son travail producteur, sa prospérité et son développement dépendent de son travail commercial. L’histoire de Venise et de l’Angleterre dans les temps modernes, de Tyr et de Carthage dans l’antiquité, en sont des exemples frappants. Aussi a-t-on vu dans la liberté commerciale.

LA SGIEXCE SOCIALE.

bien plus encore que dans la liberté industrielle, une condition d’expansion et de richesse pour les Etais. On oubliait que, si la liberté de production est limitée par les ressources du sol, la nature du climat et le génie de la race, la liberté commerciale, à son tour, est subordonnée aux nécessités du commerce.

Que l’on proclame la liberté des échanges ou qu’on l’entrave, ce n’est ni de celle liberté ni de ces entraves que surgira la misère ou la prospérité, mais de la circulation des valeurs qui est l’expression des formes prises par le travail commercial et de la solidarité de ces formes.

Tant que le commerce se fait de producteur-consommateur à consommateur-producteur, c’est-à-dire tant que, la production étant toute locale, les produits vendus et achetés n’ont d’autre fin que leur consommation immédiate, le commerce est, en quelque sorte, encore un échange de services, malgré l’introduction de l’instrument d’échange qui ne fait que faciliter les transactions.

Il n’en est plus de même dès qu’un intermédiaire s’y trouve mêlé. Vivant de la différence des prix d’achat et de vente, il pèse forcément sur ces prix. La rémunération de sa peine est cependant si juste que des économistes ont fait de son intervention entre le producteur-consommateur et le consommateur-producteur un service

MÉTHODE ET PRIXCIPES.

rendu à l’un et à l’autre. Ce qui est certain, c’est que cette intervention facilite aussi bien la production du premier que la consommation du second, et rintermcdiaire y participe par cela même qu’il accomplit un acte commercial. Mais il n’en pèse pas moins sur toutes deux. Dans le commerce de détail, ce fait est sans importance ; mais dans le commerce en gros et surtout dans le grand commerce, le poids dont l’intermédiaire pèse sur la production devient de plus en plus considérable ; puis, à mesure que la sécurité et la facilité du commerce grandissent, il tend à réduire ce poids au minimum, c’est-à-dire à diminuer d’autant ses bénéfices que les affaires sont plus considérables, obéissant à la même loi que le travail producteur, qui se simplilie à mesure qu’il s’étend.

C’est une première transformation que subit la circulation des valeurs. Provoquée par le commerce en gros, elle s’accentue dans le grand commerce. Celui-ci entraîne la suppression des intermédiaires, et de nouveau rapproche le producteur-consommateur du consommateur-producteur, par l’abaissement des prix et les facilités de production et de consommation. Les économistes se félicitent de ce progrès et l’attribuent à la concurrence, tandis qu’il est dans la nature même du travail commercial.

La concurrence se fait entre marchands vendant

dans les mêmes conditions, comme entre producteurs appartenant à la même classe. 11 n’y a pas de concurrence entre un producteur de blé et un producteur de houille ; ainsi il n’y en a pas entre un commerçant au détail et un commerçant en gros, entre un petit et un grand commerçant. Il n’y a de concurrence entre les différents commerces qu’au moment de leur création. Aussitôt établi, le grand commerce de détail ne concourt plus avec le petit commerce de détail; il l’ab sorbe, le détruit. De là les plaintes des socialistes, aussi déraisonnables que les cris de joie des économistes au sujet d’un fait nécessaire, fatal, inhérent à la nature du travail commercial. De même que la production simplifiée détruit la production plus complexe, le grand commerce anéantit le petit.

Aussi l’école socialiste, en ambitionnant de faire participer tout le monde aux bénéfices de la production, ne songe pas un instant à détruire chaudières et machines pour retourner à l’antique main-d’œuvre, pas plus qu’à rétablir les intermédiaires que le grand commerce a fait disparaître ; et leur rêve est identiquement le même que celui de certains économistes : faire de l’état social une immense association de production et de consommation.

Quelle que soit la valeur de ce rêve, ce qui nous importe en ce moment; c’est de bien connaître notre état

METHODE ET PRINCIPES

social d’à présent. Une association est toujours une œuvre artificielle et passagère, tandis qu’un état social est le produit de siècles d’efforts ; il ressort de la nature même des hommes.

La grande industrie anéantit la petite, le grand commerce le moindre, les prix baissent, l’aisance aug mente. Mais le grand commerce continuant à peser sur le marché, oblige les producteurs à baisser leurs prix encore davantage pour accroître le nombre de ses acheteurs, et du même coup force ceux-ci d’augmenter leur production pour pouvoir acheter. II en résulte l’accumulation des richesses entre les mains de quelques-uns et l’effort croissant du grand nombre pour j)arvenir à satisfaire ses besoins, si bas que soient les prix et si grande que paraisse l’aisance générale; jusqu’à ce qu’on en arrive à demander le partage des richesses ou au moins des revenus, ce qui ne changerait en rien les caractères pris par le travail producteur et par le travail commercial, mais troublerait momentanément l’un et l’autre, engendrant des misères et des souffrances correspondantes.

Lorsqu’on étudie les faits économiques, ou méconnaît trop souvent leur fond moral, aveuglé que l’on est par leur éclat matériel. Qui ne connaît l’aphorisme : Plus les prix baissent et les salaires augmentent, plus s’accroît la prospérité générale ? Examiné de plus près

nécessité que celui des objets de futilité et de luxe ; or, si les prix de ces derniers diminuent sans que celui des autres le fasse, loin de voir naître la prospérité de la baisse du prix moyen, c’est le contraire qui en résulte. Continuant à payer le même prix pour les objets de première nécessité, alors que les objets de futilité et de luxe peuvent s’acquérir à des prix dérisoires, le sentiment d’une privation continue s’en dégage, et l’impression d’une misère irrémédiable se forme et se développe avec d’autant plus de force que l’écart est plus considérable.

Poursuivons l’analyse : les objets de première nécessité, par suite de circonstances heureuses, diminuent de prix dans les mêmes proportions que les autres. En ce cas l’aphorisme semble reprendre une évidence entière.

que soient les circonstances, j^our pouvoir vendre à plus bas prix les objets de première nécessité, il faut qu’on puisse les produire h meilleur compte ; or, pour pouvoir produire à meilleur compte les objets de première nécessité comme les objets de futilité et

et rien ne paraît devoir y être changé. Mais si heureuses

MÉTHODE ET PRIXCIPES.

velles en surgiront, l’abaissement des prix, l’augmentation des salaires recevant leur corollaire inéluctable l’accroissement du nombre des sans-travail et des misérables.

Continuez l’examen, poursuivez l’analyse , remplacez les objets de première nécessité par excellence, les produits agricoles nationaux, par les produits agricoles à meilleur marché de l’étranger. Les mêmes faits et, par suite de la même cause, l’écart du prix des objets de première nécessité et des objets de futilité et de luxe, se reproduiront sur une échelle plus grande. Les agriculteuis étiangers, apres la ruine de l’agriculture nationale, finiront par remplacer le travail humain par les machines, et par supprimer les intermédiaires. Jamais on ne pai viendra a produire la prospérité générale au moyen d’une baisse de prix et d’une augmentation de salaire. C’est que la prospérité générale est avant tout un phénomène moral, et que les prix, les salaires, sont des phénomènes purement matériels ; plus on s’acharne à les confondre, plus grandissent les difficultés que leur opposition suscite.

La synthèse des différentes formes du travail spéculateur achèvera de le démontrer.

Tout travail, avons-nous dit, est constitué de trois éléments : un acte intellectuel, un acte matériel et la transformation d’un produit en objet de consommation.

Daus le travail spéculateur l’acte matériel se réduit à presque rien : la tenue d’un livre, d’un carnet de chèques, et Pacte commercial n’y consiste guère que dans le transfert d’une somme d’argent, d’une valeur financière, ou seulement d’un crédit.

Mais il ne faut pas confondre le travail spéculateur avec la spéculation en général, c’est-à-dire avec les actes intellectuels propres à tout travail, et qui peuvent conduire à la découverte d’une machine ou d’un produit inconnu, comme à la création d’une forme commerciale ou d’un mode d’échange nouveaux. Ce sont toutes ces nuances qui rendent la coordination des formes du travail si difficile que les meilleurs esprits s’y perdent.

Entre l’ouvrier qui manie une bêche et celui qui invente un levier, il y a certes de la différence, bien que l’un et l’autre accomplisse un travail producteur. Aussi, avant d’examiner les formes du travail spéculateur proprement dit, dois-je insister sur l’action que la spéculation exerce indistinctement sur toutes les formes du travail, c’est-à-dire sur le rôle du génie dans l’histoire du travail humain.

Jacquart invente le métier qui porte son nom, aussitôt il est poursuivi par les ouvriers à qui le métier Jacquart enlève le gagne-pain. Peu à peu, la vapeur et d’autres perfectionnements transforment le métier Jacquart en grande fabrique moderne. La puissance d’action

METHODE ET PIUXCIPES.

qui en résulte est énorme; le nombre des travailleurs se chiffre par centaines de mille, et ils produisent des tissus qui se vendent dans le inonde entier. ]\Iais aussi le phénomène des ouvriers révoltés contre le métier Jacquart s’est étendu. Les tissus des grandes fabriques ravissent le gagne-pain à ceux qui vivaient du tissage des étoffes, et ils sont obligés de chercher un autre moyen d’existence, absolument comme une tribu de chasseurs fuit devant une tribu mieux outillée. Tant que la tribu refoulée trouve des territoires de chasse nouveaux, tant que l’ouvrier dépouillé de son travail peut eu entreprendre un autre, tout va bien. Mais quand il n’y a plus de territoire ni de travail disponible, c’est l’extermination pour la tribu, la mort de faim pour l’ouvrier.

La fatalité en est inéluctable, la spéculation dans le travail étant à la fois force et progrès. Aussi, partout le même phénomène reparaît, partout les facilités et les richesses acquises sont compensées par des difficultés et des misères correspondantes. Sous la poussée du progrès, ces difficultés et ces misèi'es disparaissent pour renaître sous d’autres formes, jusqu’à ce que se fasse un arrêt, — et subitement surgit la question sociale. Les progrès réalisés, ayant comme éjauisé le génie de la race, entraînent la rupture de tous les liens sociaux. On peut, pour ne pas voir le danger, comme l’autruche se

cacher la tête dans le sable, ou jouer avec le sens des mots en appelant bien ce qui est un mal, les cachoteries et les sophismes ne feront que hâter le dénouement.

Les sophismes surtout. Au lieu d’étudier le travail dans son gigantesque ensemble, on en détache un effet isolé; par exemple, le capital. Voyantqueleshommes, par leur travail, accumulaient du capital et que ce capital augmentait leurs ressources de travail, on fit du capital la source de tous les progrès. D’autres alors, observant les privations et les misères provenant de l’emploi de ce même capital, l’accablèrent de leurs anathèmes. Nul ne vit que le capital et sa répartition proviennent du travail lui-même et des formes qu’il a pi’ises, qu’ils eu sont des effets secondaires, loin d’en être la cause principale.

Lorsque l’on construisit le premier bateau à vapeur, on y consacra quelques milliers de francs. Des millions étaient employés dans ce moment même à armer des vaisseaux de ligne et des trois-mâts. Si le capital constituait la force initiale du travail, jamais la petite nacelle à vapeur n’eùt triomphé des vieux géants de la mer.

L’élément intellectuel, cause de tous les progrès, se manifeste dans le travail producteur sous la forme d’inventions et de découvertes, et prend, dans le travail commercial, le nom d’esprit ou de génie des affaires. Celui-ci consiste à se rendre compte de l’état du marché.

MÉTHODE ET PRINCIPES

à rechercher le producteur-consommateur qui fournit les marchandises les meilleures ou au plus bas prix, à trouver le consommateur-producteur qui offre les prix les plus élevés ou qui présente le plus de garantie, à acheter selon les circonstances au comptant ou à crédit, à étendre sans cesse sa clientèle et à diminuer à mesure les frais généraux.

Les moyens qu’emploient les commerçants pour attirer la clientèle sont infinis, et tous les jours se multiplient et se raffinent : achat au comptant et vente à crédit, ou vente au comptant et achat à terme; réclames de toutes sortes, affiches, échantillons, annonces et articles de journaux; prospectus, lettres et dépêches fictives; vente à perte et compensation des bénéfices. Ils sont devenus un vrai fléau ; mais ce n’est pas par suite de la concurrence, qui, comme le capital, effet du travail producteur, est à son tour un effet, non une cause, du travail commercial. Le commerçant éprouve le besoin d’étendre ses affaires, comme le producteur est poussé à inventer des instruments nouveaux, par l’élément intellectuel contenu dans leur travail; et si les économistes ont vu dans la concurrence la seconde grande cause de progrès, et les socialistes le second grand vice de notre état social, c’est grâce à un deuxième sophisme, une nouvelle confusion de l’effet avec la

cause.

A mesure que la production a grandi, il a fallu que le commerce s’élendît dans les mêmes proportions, afin de placer les produits. Il en est résulté que le commerçant le plus habile à tirer profit des circonstances doit écraser celui qui n’a pas les mêmes aptitudes, que le grand commerce doit dominer le petit, qui dispose de moindres ressources, non par suite de la concurrence, mais à cause de l’accroissement de la production. Plus on produit, plus il faut vendre et étendre son marché, travailler pour les masses et vendre à meilleur compte, j)Our produire davantage et vendre plus encore. La concurrence ne joue qu’un rôle secondaire dans ce mouvement issu de la nature du travail. Le concurrent moins heureux disparaît, mais le mouvement ne s’arrête pas : plus on produit, plus il faut vendre et produire à meilleur compte, pour produire davantage.

Une seconde conséquence résulte de la force de ces choses. De même que le grand commerce, emporté par les progrès de la production, écrase le petit, il finit par dominer la production elle-même et par lui dicter ses lois. Tout producteur étant consommateur, il lui faut vendre ses produits pour subsister et pour continuer à produire. D’autre part tout consommateur, pour acheter les produits, doit à sou tour produire de quoi les acheter. Entre les deux se trouve le commerçant qui facilite l’échange, augmentant la facilité de consommation du

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