‹ La science socialeChapitre 4 sur 28 · METHODE ET PKIXGII'ES · texte numérisé non relu

METHODE ET PKIXGII'ES

premier, la facilité de production du second, mais à condition que le premier puisse produire et que le second puisse subsister. Ils devient ainsi le maître de Pun et de l’autre; c’est-à-dire que, sans cesse, le commerce exige du producteur des marchandises à plus bas prix, et du consommateur des efforts plus considérables pour les acquérir, tout producteur étant consommateur, tout consommateur étant producteur. Et nous arrivons à ce fait que plus les hommes produisent, plus ils doivent faire effort pour produire. On peut, comme pour le capital et la concurrence, se faire illusion sur cette nécessité à l’aide d’un sophisme : « Plus les hommes produisent, plus ils achètent à bon compte et plus ils i^ivent aisément 5? ; ce qui est une confusion de la partie avec le tout. L’homme, pour vivre, doit aussi bien consommer que produire; ce sont les deux parties d’un même tout. Lors donc que des hommes produisent sans consommer leurs produits, il faut que d’autres les consomment et à leur tour produisent de quoi suffire à la consommation des premiers, et plus les uns produisent et produisent à bon compte pour la consommation des autres, plus ceux-ci doivent produire et produire à bon compte pour la consommation de ceu.x-Ià, et tout ensemble les prix des choses diminuent et la vie devient plus difficile. C’est une illusion de croire que la vie devient d’autant plus aisée que les prix tombent plus bas;

les efforts infinis du travail commercial, ses abus, comme ses crises, sont là pour le prouver.

L’analyse et la synthèse du travail spéculateur proprement dit achèvent de montrer comment les crises industrielles et commerciales se sont transformées en crises sociales.

Un ministre français déclarait un jour à la tribune de la Chambre que la récolte du blé était mauvaise. Le lendemain parurent sur notre marché des commerçants belges offrant du blé à des prix dérisoires. Ils savaient qu’aux États-Unis la moisson était abondante, et, sans échanger un grain de blé, vendaient à Paris la récolte américaine, encaissant la différence de prix des deux marchés. C’est là le travail spéculafeur : il ne produit ni n’échange rien, mais en rétablissant l’équilibre entre les valeurs, profite de la différence.

Ainsi que le commerce s’étend avec la production, le travail spéculateur se développe avec l’un et l’autre, quelles que soient les valeurs sur lesquelles il s’exerce: valeurs commerciales , valeurs privées, valeurs publiques, valeurs actuelles, valeurs futures, valeurs en un endroit, valeurs en un autre. Mais on spécule encore sur autre chose que sur les valeurs elles-mêmes. La production de celles-ci et leur échange dépendent de circonstances multiples; ces circonstances peuvent devenir à leur tour l’objet du travail spéculateur. Ainsi,

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les risques et les dangers que coureut les produits sur terre par les iuondatious , les sécheresses , les incendies, sur mer par des sinistres de toute espèce, augmentent ou déprécient ces valeurs. Toutes les craintes, toutes les espérances, y comprises celles concernant la vie humaine, les accidents, les maladies, la vieillesse, influent sur la production et sur les échanges, donnant naissance à divers moyens pour rétablir l’équilibre, en prélevant la différence entre les risques et les dommages réellement subis et ceux que l’on redoute sans avoir la force de les conjurer. Ainsi le travail spéculateur arrive à créer des institutions en vue de suppléer aux forces et aux ressources qui manquent aux uns, par celles dont disposent les autres.

Enfin, il est deux dernières classes du travail S])éculateur, que l’on considère d’ordinaire comme se trouvant en dehors et au-dessus de toutes les formes du travail parce qu’elles en sont comme les conditions d’existence : c’est le travail qui, sans rien produire et sans rien échanger, assure la sécurité du travail de tous, le travail politique et administratif; et le travail d’enseignement, qui engendre d’une part l’entente nécessaire à tout travail social, et de l’autre l’instruction indispensable à toute initiative individuelle.

Je classerai donc le travail spéculateur d’après Tordre suivant :

LA SCIEXCE SOCIALE.

1" Tra\jail spéculateur sur les valeurs industrielles ;

2° Travail spéculateur sur les valeurs commerciales;

3° Travail spéculateur sur les valeurs publiques ;

4” Assurances contre les risques et périls naturels ;

5° Assurances contre les risques et périls de la vie humaine ;

6" Institutions de prévoyance, caisses d’épargne, monts-de-piété, sociétés de secours mutuels ;

7° Travail politique et administratif;

8" Travail d’enseignement social et individuel.

J’ai dit que plus les hommes produisent, plus il leur faut consommer, et que le travail spéculatif, sous toutes ses formes, n’a d’autre but que d’établir l’équilibre entre la production et la consommation. Mais il faut également que ceux qui exercent ce travail subsistent : l’État et ses administrations, qui .garantissent la sécurité intérieure et extérieure; les hommes qui donnent l’enseignement; ceux qui sont à la tête des institutions de prévoyance, des assurances ; et ceux qui, aux Bourses, évaluent les différences et font les arbitrages. Il faut que tous prélèvent leurs moyens d’existence : l’Etat, par ses impôts ; les fondateurs d’institution de prévoyance et d’assurances, sur les versements et les primes; les spéculateurs, sur les valeurs en cours; et il faut que la production et la consommation augmentent en raison directe. Le trav^ail spéculateur pèse donc à son tour sur la

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production et la consommation générales, et plus il s’efforce, à chaque accroc, de rétablir l’équilibre à travers les ruines et les krachs, les révolutions et les guerres auxquelles il a donne naissance, plus il continue de peser sur la production et la consommation jusqu’à ce que, finalement, la production s’affaiblisse, la consommation diminue et qu’éclate la crise.

Mais que l’on ne s’imagine pas, en restreignant l’action de 1 ktat, en limitant l’enseignement, en ordonnant mieux les assurances et les institutions de prévoyance, en abolissant les Bourses, remédier au malaise général. La sécurité, l’instruction et l’équilibre des i^aleurs, dans leur état actuel, sont issus des aptitudes des hommes au travail et de la nature de leurs besoins; le moindre changement y portera le trouble, sans modifier ces aptitudes et ces besoins. Il en est comme des règnes de la nature : leurs divisions et leurs classes subsistent, quelles que soient les théories que nous émettions à leur sujet.

Là n’est donc pas la solution.

De riîidnction et de la découverte dans les sciences exactes et dans les sciences sociales, soumises de part et d’autre à une règle uniforme. — La loi de la circulation des valeurs.

Messieurs,

Le plus difficile des arts est celui de bien penser. Il ne s’enseigne pas, et c’est celui que l’on se donne le plus de poine à nous désapprendre lorsque^ par hasard, il nous est inné.

Les inventions et les découvertes dans les sciences exactes s’accumulent à travers les siècles. De même s’entassent les illusions et les erreurs dans les sciences spéculatives. Oubliant les règles les plus élémentaires du jugement, on y accable la mémoire de notions incomplètes en si grand nombre que les intelligences les plus belles succombent sous le poids et s’éteignent comme asphyxiées.

Dans votre enfance, votre maître d’école vous a montré comment, pour additionner, soustraire, multiplier et diviser des chiffres fractionnaires inégaux, il fallait les

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réduire au même dénominateur, en d’autres termes, découvrir et formuler un rapport d’identité. C’est la règle élémentaire et uniforme de toutes les inductions justes conçues par le génie humain. Elle est absolue, à tel point que nous ne pouvons émettre un jugement quelconque sur des objets divers, sans les léduire, comme les fractions, a un commun dénominateur ; deux chiens et deux chevaux sont quatre bêtes, quatre bêtes et deux rochers fout six objets.

Vous connaissez l’bistoire d’Archimède chargé de vérifier les quantités d’argent et d’or employées pour la couronne du tyran de Syracuse. 11 se trouva qu’en prenant son bain, Archimède remarqua la différence de poids de son bras dans l’eau et hors de l’eau, et s’élançant tout nu dans la rue, il cria : Eurêka! Qu’avait-il trouvé? Tout simplement le dénominateur commun, le rapport d’identité entre le poids de son bras devenant moindre en raison du volume d’eau déplacé, et le volume d’eau que déplacerait une quantité déterminée d’or et d’argent. Ce fut la découverte du poids spécifique des corps.

Galilée observe dans le dôme de Pise les balancements de la lampe ébranlée par le sacristain, et le vaet-vient de ces oscillations lui semble provenir d’une traction exercée pas le sol. 11 fait de cette traction le dénominateur commun de phénomènes aussi dissemblables

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que le cours de l’eau, la chute des pierres, l’élévation de l’eau dans les pompes et du mercure dans le tube barométrique, et découvre la pesanteur, un des rapports d’identité de tous les corps.

Un seul phénomène concernant la pesanteur lui échappa : celui de la chute accélérée des corps. On l’explique par une sorte de mouvement perpétuel, l’inertie du mouvement, en supposant qu’au premier mouvement de la chute d’un corps vient s’ajouter l’action de la même force au second moment, et ainsi de suite. La vérité est beaucoup plus simple. Il suffit de ranger, en réparant l’oubli de Galilée, la chute accélérée des corps sous le dénominateur commun, c’est-à-dire sous la loi qui régit tous les phénomènes de la pesanteur. Si tous les corps s’attirent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances, lorsqu’il existe entre les masses une disproportion telle que la plus petite seule subit l’attraction de l’autre, il faut renverser la formule et dire que les corps plus petits tombent sur les plus grands en raison directe du carré de la disiajice parcourue et en raison inverse des masses.

Cet exemple nous montre, d’une part, que dans les sciences les plus positives ou peut s’égarer en expliquant un phénomène par un autre, comme la vitesse accélérée par la vitesse acquise, et aboutir à des notions contradictoires, comme l’inertie du mouvement, qui ne serait

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autre chose que le mouvement perpétuel; et, d’autre part, nous révèle la rigueur de la petite règle qui dit que, pour soumettre au calcul des chiffres fractionnaires, il faut les réduire au même dénominateur,

c est-à-dire que pour expliquer des phénomènes divers, il faut découvrir le rapport d’identité qu’ils renferment.

Comme le mouvement perpétuel, ou a cherché la quadrature du cercle. On s’en est rapproché autant que la chose était possible, toujours en observant notre règle enfantine, en découvrant un dénominateur commun à la circonféi ence et au carré. On supposa la circonférence composée de lignes droites inflninient petites, ce qui donna le nombre tt, formule du rapport d’identité des lignes droites du carré et de la ligue courbe de la circonférence.

Je pourrais multiplier les exemples, analyser les découvertes d’Euler, de Newton, de Lavoisier, de Laplace, et jusqu’aux découvertes récentes de Pasteur et d’Edison, nous retrouverions la même méthode; c’est la loi uniforme de toutes les inductions portant un caractère scientifique.

D’ordinaire on s’efforce d’expliquer les objets ou les phénomènes par des images, des analogies. Ces explications ne seront plausibles et n’auront un caractère et une évidence scientifiques que si elles coïncident avec la règle du dénominateur commun. Pour obtenir le

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nombre deux, on n’ajoute pas l’unité à elle-même, on ajoute l’une à l’autre deux unités de même ordre ; et si les unités ne sont pas de même ordre, comme les chiffres fractionnaires, il faut les réduire au même dénominateur, c’est-à-dire en faire des quantités de même ordre, pour les mettre en rapport dans un calcul.

Prenons comme exemple la découverte du téléphone. L’électricité transmet la lumière, la chaleur, le mouvement 5 le son est un mouvement, donc l’électricité doit transmettre le son et, par suite, la voix humaine. Ce fut la découverte d’Edison, la somme de deux phénomènes en apparence étrangers, l’électricité et la voix humaine, par la perception de leur rapport d’identité. Un tiers et trois quarts, une circonférence et une ligne droite, ne sont pas des données moins diverses, et si leur réduction nous semble plus aisée, le mode intellectuel par lequel elle est obtenue ne diffère pas pour cela. Le dénominateur commun ne change pas de caractère pour être appliqué à des fractions ordinaires ou infinitésimales, à des phénomènes de l’esprit humain ou à des phénomènes naturels. Son rôle nous apparaîtra avec plus de précision encore lorsque nous l’aurons retrouvé dans la solution de l’un ou l’autre problème social.

Est-il une question plus discutée que celle des oppositions du capital et du salaire? Efforçons-nous de les réduire sous un même dénominateur et de trouver, à

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travers la contradiction des données, leur rapport d’identité.

D’ordinaire on fait du capital un produit de l’épargne et on le définit : une valeur consacrée à une production. Sous cette forme on voit en lui le levier de la prospérité des individus et des peuples : grâce à lui, l’homme dispose de toutes ses ressources, les concentre et les dirige veis une production sans cesse grandissante, groupe autour d’un but commun les forces éparpillées, réalise les inventions et les découvertes, et transforme en progrès matériel les progrès intellectuels; grâce à lui, les terres désertes sont cultivées, les contrées lointaines exploitées, les nations rapprochées, tous les trésors et toutes les forces de la nature mises à la disposition des hommes. Et le secret de cette puissance qui domine le bien-être de l’humanité, c’est l’épargne.

Le salaire, au contraire, est toujours une dépense. Turgot déjà 1 a défini : le minimum nécessaire à l’existence de l’ouvrier. Il oubliait que l’employé, le fonctionnaire, le directeur d’une manufacture, le ministre d un gouvernement, qui dépense son traitement pour subvenir à ses besoins, en fait un salaire au même titre que le salaire de l’ouvrier. Qu’il soit considérable ou minime, que d un franc il s’élève à des milliers de francs par jour, tant qu’il ne se transforme pas en épargne et, par elle, en capital, il constitue la somme que le salarié

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emploie pour suffire à ce qu’il estime ses besoins. Que ses besoins soient nombreux ou simples , que ses dépenses soient insignifiantes ou constituent de véritables dilapidations, cela ne change rien à la nature du salaire, qui est et reste une dépense tant qu’il ne devient pas capital par l’épargne.

D’une opposition aussi radicale devaient surgir deux doctrines exclusii^es, les partisans de l’une prônant dans le capital le principe de toutes les prospérités, ceux de l’autre accusant la répartition des salaires d’être la cause de toutes les misères, sans conciliation possible, le capital étant toujours une épargne et le salaire une dépense. Aussi les deux doctrines aboutissent à une contradiction : translôrmez tous les capitaux en salaires, — et il n’y aura plus de capitaux, partant ])lus de richesses; — changez tous les salaires eu capitaux, — et il n’y aura plus de satisfaction aucune des besoins humains. En d’autres termes, faites du carré un cercle ou du cercle un carré.

Cherchons donc le nombre tt ou, si vous voulez, le dénominateur commun, le rapport d’identité du capital et du salaire. D’abord l’un et l’autre est une valeur, la première plus grande, la seconde plus petite, ou parfois le contraire; un salarié qui dépense un traitement de dix mille francs dispose d’une valeur tout comme l’ouvrier (|ui économise un capital d’un louis. Or qu’est-ce

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qu’une valeur? Les uns attribuent la valeur au travail, les autres à l’utilité des choses, d’autres encore à leur rareté, etc. Cherchons le rapport d’identité que renferment ces diverses acceptions. Pourquoi l’homine consacre-t-il du travail à un objet? pourquoi le juge-t-il utile ou l’estime-t-il rare? Parce que le besoin qu’il a de cet objet le lui dicte. La valeur des choses serait donc l’expression du besoin que les hommes éprouvent de les posséder. C’est la définition de la valeur au sens économique du mot, au point de vue des échanges. Mais il est des choses que l’on estime rares, utiles ou digues de travail sans éprouver aucun besoin de les posséder soi-même. Prenons donc Je sujet dans toute son extension : tout objet auquel s’attache une affection humaine acquiert par cela même de la valeur. C’est la définition au sens social du mot. C’est parce que nos affections nous attachent aux objets que nous les trouvons bons ou beaux, dignes de travail, utiles ou rares, qu’il s’agisse des montagnes de la Suisse ou des rivages de l’Océan, d’un chemin de fer ou d’un narnre , d’une perle ou d’une fleur. Un objet auquel aucune affectionne s’attache ne possède aucune espèce de valeur. Selon les affections que nous attachons aux objets, nous leur consacrons notre intelligence et nos forces; le capital et le salaire sont à ce titre des valeurs comme les autres.

De plus, l’un et l’autre n’acquiert toute sa valeur

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qu’en étant dépensé, c’est-à-dire en entrant dans la circulation des valeurs. Un salaire que l’ouvrier ne peut pas dépenser pour subvenir à son existence n’est pas pour lui un salaire, de même qu’un capital non dépensé à une production ne fait j^as fonction de capital. C’est une erreur de définir le capital par l’épargne. Les montagnes de la Suisse, les rivages de l’Océan constituent de véritables capitaux pour les habitants de ces contrées en y attirant des voyageurs ; ni les cimes des montagnes, ni l’air de la mer ne sont cependant des épargnes; mais, comme le chemin de fer use son matériel pour le transport des voyageurs, la mise en valeur des montagnes et des plages occasionne des dépenses de la part des habitants et des visiteurs, et c’est là ce qui constitue le capital. Cent mille francs en or dans un coffre-fort ne font pas plus fonction de cfipital que des rivages que nul ne visite ou des mines qui ne sont exploitées par personne.

Si le capital n’est pas une épargne et si, pour être mis en œuvre, c’est-à-dire jjour faire fonction de capital, il doit être dépensé, de son côté le salaire est-il toujours une dépense au sens où l’entend la définition? Un ouvrier qui achète du tabac caporal dépense son salaire en fumée, tout comme le directeur de fabrique qui allume un panatella. àlais la partie de salaire que l’ouvrier consacre à sa nourriture et grâce à laquelle il répare ses

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forces, constitue-t-elle vraiment une dépense? Et ne doiton pas dire de ces forces ce qu’on dit du capital, que c’est une épargne qui permet à l’ouvrier de reprendre son travail le lendemain en vue d’une production nouvelle?

Enfin, le capital et le salaire étant des valeurs et n’acquérant toute leur portée qu’en étant dépensés, il s’y trouve ce dernier rapport : les capitaux dépensés se transforment en salaires, les salaires dépensés en capitaux, provoquant la circulation des valeurs. L’antinomie du capital et du salaire se réduit donc à n’ètre que les formes transitoires et solidaires d’un même phénomène : la circulation des valeurs. Xi l’un ni l’autre ne subsiste par lui-même, ni ne forme une de ces mystérieuses entités dont on aime à peupler les sciences spéculatives. Il en est comme de la pluie et des rivières : sans rivière pas de pluie, sans pluie j)as de rivière, et toutes les deux sont de l’eau. S’il y a des contrées arides, s’il en est de malsaines à force d’humidité, cela ne dépend ni des rivières ni de la pluie, mais de la constitution géologique du sol.

Il en est de même de la circulation des valeurs dont le capital et le salaire ne sont que des effets. Comme tels ils dépendent des affections humaines qui déterminent les valeurs et leurs répartitions, de même que la surface du globe est formée de val-

lées et de montagnes déterminant Ja répartition des eaux.

En traitant des questions aussi vastes que celle de la circulation des valeurs, on se laisse entraîner aisément à détacher l’un ou l’autre fait particulier, comme les elfels du capital ou la répartition des salaires, pour en laire un principe dominant. Alors on parle du régime capitaliste, comme des régimes de l’esclar^age ou du servage, croyant caractériser des formes distinctes de la circulation des valeurs, sans soupçonner que la circulation des valeurs est aujourd’hui ce qu’elle a été de tout temps : l’expression des affections humaines attachées aux choses.

Ce n’est qu’envisagé dans cet immense ensemble nommé le genre humain, que le capital et le salaire peuvent nous révéler le rapport d’identité, le dénominateur commun qu’ils renferment. Étudiez le régime du salariat, celui du servage et de l’esclavage, passez à l’âge de la vapeur, étendez vos recherches à celui du fer, du bronze et de la pierre, examinez l’état de civilisation correspondant au troc, au service constant, à l’échange régulier, vous trouverez toujours une circulation des valeurs répondant à la nature des affections des hommes, que l’expression de ces affections ait été paisible ou violente, abusive ou généreuse, que la force brutale, le vol, le meurtre, les exactions, la torture, y

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aient joué leur rôle, ce ne furent que des formes particulières de la circulation des valeurs toujours déterminée par la nature des affections humaines. Distribuez les capitaux comme il vous plaira, répartissez les salaires à votre fantaisie, vous ne changerez rien aux affections qui eu déterminent la valeur; il en sera comme si vous imuliez accroître la masse de l’eau que charrie une rivière en endiguant ses rives.

Laissons donc les chimères et les jugements incomplets, pour chercher la véritable et scientifique solution. Celle-ci, du moment que l’on considère la circulation des valeurs dans toute sa portée comme l’expression des affections humaines attachées aux choses, est d’une grande simplicité et prend, comme la formule de tout rapport d’identité parfait, la précision et l’immuabilité d’une loi : la circulation des valeurs étant déterminée par les affections humaines attachées aux choses, plus les hommes, clans leurs efforts pour les accpiérir, tiennent compte les uns des aJJ'eclions des autres, plus ils jouissent d’un état de bien-être, moins ils le f ont, moins ils jouissent de cet état et jjIus ils se croient obligés de recourir à la force pour y atteindre. C’est de toute évidence et de toute nécessité, les affections humaines et le besoin de leur satisfaction étant la même chose.

J’ai examiné devant vous les deux principes fondamentaux de la science sociale : le premier, qu’il n’y a

LA SCIEXGE SOCIALE.

point d’individu qui ne doive son existence à un état social et qu’il n’y a point d’état social en dehors des individus , les deux constituant une même chose , l’homme; le second^ que le travail consiste dans la coordination des efforts de l’homme en vue de la satisfaction de ses besoins, et dans la coordination des efforts de tous les hommes en vue de la satisfaction des besoins de chacun. Ensuite, analysant les formes du travail qui dérivent de ses éléments constitutifs, je vous ai montré la solidarité de ces formes et comment les hommes, dont les besoins grandissent à mesure que les moyens de les satisfaire se développent, engendrent, en même temps que les richesses, des misères correspondantes. Les hommes étant forcés tantôt de produire pour consommer, tantôt de consommer pour produire, plus les uns produisent, plus les autres doivent consommer et produire à leur tour. La loi de la circulation des valeurs éclaire ces divers phénomènes de la vie sociale. C’est à l’action individuelle que sont dus non seulement tous les progrès, mais tous les actes sans distinction accomplis dans la production et dans la consommation; mais c’est de l’action sociale que dérive la production des uns en vue de la consommation des autres. Lors donc que les uns vantent les bienfaits du capital, la grandeur des entreprises, l’abondance de la production, la hausse des salaires et le bas prix des choses, et que les autres

MÉTHODE ET PRINCIPES

déplorent les tyrannies du capital, les abus de la spéculation, la surproduction, ravilissement des prix, l’insuffisance des salaires et les excès du travail, ces louanges et ces plaintes ont la même origine, l’ignorance des causes de la circulation actuelle des valeurs.

Si, au lieu de celebrer le capital comme l’unicjue remede a tous les maux, ou de réclamer une répartition meilleure des salaires comme la solution à toutes les difficultés, les uns et les autres demandaient une circulation parfaite des valeurs, leur rêve concorderait avec l’idéal du bonheur humain, mais du coup ils comprendraient aussi (jue, pour réaliser cet idéal, il faudrait c|ue les affections des hommes, leurs besoins, leurs passions, leurs volontés et leurs exigences qui déterminent les valeurs, fussent parfaites.

Nul n’y a songé. Mais, comme on avait imaginé à 1 époque de Candide la perfection de l’homme a l’état de nature, on supposa que la circulation des valeurs serait d’elle-même parfaite, pourvu qu’oii abolît les entraves que la politique y portait. Depuis, les passions attachées aux doctrines n’ont cessé de s’exaspérer. C’est que, si opposées que paraissent leurs tendances, elles ont pour fondement le même jugement erroné sur le capital et le salaire, envisagés l’un comme dépense,

1 autre comme épargne. Elles n’aboutissent à leurs conclusions contraires que grâce à des antinomies : ce que

LA SCIEXCE SOCIALE.

ceux-ci voient blanc, ceux-là le tiennent pour noir, oubliant, les uns et les autres, la petite règle d’ arithmétique et l’exemple des physiciens qui, en mettant le noir et le blanc sous un même dénominateur, lormulèreut les lois de la lumière. En dehors de la politique, l’autinomie du capital et du salaire est sans grande importance. C’est l’état économique tel qu’il subsiste et se manifeste dans la circulation des valeurs , qui est le vrai, le grand danger qui finira par jeter notre état social hors de ses gonds, parce que, par suite de l’extension prise par la jjroduction et la consommation, nul ne peut plus, conformément à la loi de la circulation des valeurs, mesurer ou même concevoir la portée des affections attachées aux choses.

En vain on a cru suppléer à cette ignorance en faisant appel aux sentiments chrétiens, à l’esprit d’abnégation, de dévouement, ou en opposant l’altruisme aux sentiments égoïstes; ce ne furent que de nouvelles illusions. Le capitaliste le plus charitable peut-il, en vendant du 3 pour 100 ou eu achetant des mines d’or, tenir compte de la portée sociale de ces actes, des affections humaines qui y sont en jeu, des misères ou des satisfactions qu’ils engendrent? L’ouvrier qui, du matin au soir et, bon au, mal an, fait toujours le même trou dans le même morceau de cuivre, peut-il avoir une notion du rôle joué par ce trou dans le contentement

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des affections humaines? Tous les deux ne peuvent concevoir au sujet de ces actes que la satisfaction de leurs affections propres.

Abandonnons donc l’illusion de trouver dans aucune des formes résultant de la circulation actuelle des valeurs une solution aux difficultés de notre état social et économique. Cette circulation est le résultat de notre développement historique et l’expression de la force des choses qui en sont issues. Pas plus qu’on ne modifie la gravitation terrestre en inventant un style nouveau pour la construction des édifices, on ne change la circulation des valeurs en imaginant une forme nouvelle d’échange. Et, de même que la loi de la pesanteur est devenue la loi de la gravitation , le dénominateur du mouvement de tous les astres, la loi de la circulation des valeurs se transforme en loi de la vie des peuples. Je vous le montrerai dans notre prochaine réunion toute loi sociale est une loi de l’histoire.

Du rôle des contraires dans les découvertes des sciences exactes.

Identité des lois sociales et des lois de l’histoire. — La crise monétaire.

Messieurs,

Je vous ai dit que Ja loi de la circulation des valeurs régissait Ja vie de tous les peuples, toute loi sociale étant une loi de l’iiistoire. Avant de pousser plus loin nos leclierclies, il est nécessaire que nous examinions encore la règle si simple de l’induction et de la découverte scientifique.

Pour concevoir la raison, l’explication d’un ordre quelconque de laits ou de phénomènes, il faut, avonsnous dit, leur trouver un dénominateur commun, c’est-à-dire percevoir le rapport d’identité qu’ils renfeiment. Cette réglé est encore simplifiée par la remarque suivante : il suffit de découvrir le dénominateur commun des faits ou des phénomènes coiitrciircs , car il reviendra de toute nécessité a tous les faits et phénomènes intermédiaires.

U n’y a point de rapport apparent entre les gran-

METHODE ET PRINCIPES

deurs algébriques et les grandeurs géométriques, les premières étant des chiffres, les secondes des étendues. Descartes, en découvrant ce rapport, créa la géométrie analytique. Il en fut de même du rapport entre les quantités déterminées et indéterminées : Leibniz et Newton, en le percevant, découvrirent le calcul intégral. Jusqu’à Bacon, on a cru le froid et le chaud, le lourd et le léger, le dense et le volatil, le noir et le blanc des propriétés et des forces de nature différente. Depuis, la science, dans ses progrès, a réuni le lourd et le léger sous un même nom : la pesanteur, le chaud et le froid dans un même phénomène : la chaleur; elle a fait du dense et du volatil la densité, du noir et du blanc la lumière.

C’est que l’esprit humain est dominé par la loi élémentaire de l’évidence et de la certitude : Rien ne peut être et nétre à la fois. Rien ne peut être à la fois noir et blanc, lourd et léger, mais un même objet peut être blanc, froid et lourd, parce qu’il n’existe aucune contrariété entre ces propriétés. Il eu résulte :

1° Que l’on ne recherche pas le dénominateur commun de faits ou de phénomènes qui ne paraissent ni semblables ni contraires;

2® Que du moment oîi l’on a découvert le dénominateur commun de faits ou de phénomènes contraires jusqu’à l’extrême, ce dénominateur revient à tous les

faits ou phénomènes intermédiaires tenant de l’un ou de l’autre extrême.

Je vous en ai montré un exemple en science sociale, en cherchant devant vous le dénominateur commun, le rapport d’identité du capital et du salaire, ce qui nous a fait découvrir la loi de la circulation des valeurs à laquelle non seulement le capital et le salaire, mais toutes formes de la production et de la consommation sont soumis.

Cette loi sociale est une loi de l’histoire. Il y a des peuples qui restent stationnaires pendant des siècles ; leur circulation des valeurs reste la même. 11 en est d’autres qui, sortant de l’état barbare, s’élèvent à toutes les gloires, pour ensuite déchoir et disparaître de la scène historique; leur circulation des valeurs, dès l’origine excellente, s’est développée, puis corrompue. Enfin, il y en a qui, sortant subitement comme du néant, débordent sur les peuples voisins et atteignent momentanément une grande puissance, pour s’affaisser aussitôt; leur circulation des valeurs excellente, mais élémentaire, leur donne une force d’expansion extraordinaire, puis, manquant de consistance, se perd dans celle des peuples conquis.

Prenons comme exemple deux peuples si différents qu’ils forment en quelque sorte des contraires : les Juifs et les Athéniens. Sous l’action de la loi de la cir-

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