LIVRE DEUXIEME
de la Phrygie méritèrent à Attale les honneurs de l'apothéose.
Il consacra son triomphe par l'érection sur l'Acropole de Pergame d'un superbe monument, un autel consacré à Zeus et à Athétia, dont les fouilles heureuses de l'Allemagne ont retrouvé d'importants débris. On peut admirer à Berlin de grands bas-reliefs qui décoraient les soubassements et l'escalier de l'autel, et qui représentent Zeus et Athéna combattant des géants (fig. 154 et 1 55). La frise entière, haute de 2m,3o, avait sans doute un développement de 144 mètres.
Nous sommes loin de la sobriété simple des sculptures décoratives de l'Attique, comme de la simplicité anatomique des dieux ou des athlètes de Polyclète ou même de Lysippe : la violence, la fougue épique des barbares qu'Anale arrêta dans leurs ravages, semblent être passées dans l'imagination et le ciseau des artistes de Pergame. Il y a plus que du mouvement dans la bataille que livrent à Zeus les monstres fils de la terre, moitié hommes, moitié serpents; c'est bien un combat de dieux et de géants qui dépasse la force des hommes, et ces dieux, ces géants se heurtent, se dressent, s'affaissent, s'enroulent dans des attitudes savamment audacieuses qui déconcertent quelquefois le goût; les formes de leurs corps puissants, les muscles gonflés de force, quelquefois boursouflés, hors nature, excèdent l'humanité. Mais les fautes de goût, les excès de vie débordante, les débauches de chairs saillantes n'ôtent à l'œuvre colossale rien de sa grandeur ni de sa puissance. Les sculpteurs ont visé à l'effet; n'ont-ils pas
touché le but, si, nous rapportant aux restaurations j qu'on a tentées de l'autel tout entier, à celle de Rich- Bohn par exemple, nous remettons ces bas-reliefs en leur place, à la base des lourds et vastes portiques qui servaient d'enceinte à l'autel colossal deZeus, et dominaient les gradins grandioses d'un escalier monumental ? Vues d'en bas et de loin, les violences se fondent; la recherche des mouvements rares et l'effort s'atténuent; l'exagération des muscles semble presque nécessaire à la netteté des formes, à la vigueur des reliefs; vus de près et bien de face, certains personnages se détachent avec une force exceptionnelle de vie, quelquefois même nous frappent par la franchise et l'intensité du sentiment qu'ils expriment : ainsi Zeus, qui d'une main abaissée vers un géant tombé lance la foudre, de l'autre brandit l'égide, portant la terreur à sa droite comme à sa gauche, et de ses deux bras étendus de part et d'autre de sa large et musculeuse poitrine embrassant toute la vaste scène du combat, Zeus est superbe d'élan et de force majestueuse. Ce n'est pas l'Olympien calme de Phidias, grave et serein sur son trône d'or, c'est le dieu des armes, le dompteur des géants révoltés et impuissants.
Ajoutons que ces mêmes sculpteurs dont l'art est bien plutôt de convention, on peut presque dire ces idéalistes, qui voient la nature, en particulier la chair humaine, à travers un verre grossissant, font effort aussi, bien souvent, vers l'expression réaliste des passions : ainsi le jeune géant que Zeus a foudroyé. « Avec le bras gauche, dit Mrs Lucy Mitchell, il tâte son épaule blessée; sa tête tombe en arrière et bientôt son jeune
SCUtPT. ANTIQUE.
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corps va s'éteindre dans la mort. Dans cette attitude les médecins voient les symptômes très nets de convulsions causées probablement par la vue terrifiante de l'égide. Ainsi les muscles resserrés du bras droit, les aines contractées, et tout le corps semblent se tordre dans l'agonie. C'est un terrible réalisme qui serait répugnant s'il n'était pas tempéré par une grande beauté des formes. »
Les mêmes qualités et les mêmes défauts caractérisent les œuvres de cette époque, de cette école si l'on veut. Au même lieu, sur l'Acropole de Pergame, Attale avait consacré aux mêmes dieux, Zeus et Athéna, des statues de bronze représentant des Gaulois vaincus. Les artistes cités pour avoir collaboré sont Isigonos, Phyromachos, Stratonikos, Antigonos, qui écrivit un ouvrage sur son art. Deux de ces œuvres nous sont connues par des copies, un groupe.de la villa Ludovisi — c'est un Gaulois qui se tue après avoir tué sa femme pour éviter la servitude, — et une statue du Musée du Capitole, un Gaulois blessé, à l'agonie, la tête déjà inclinée, qui se soulève et se soutient à peine du bras droit. Les deux œuvres sont belles, d'une exécution plus sobre, d'un sentiment plus délicat que la frise du grand autel, d'un idéalisme plus naturel mêlé d'un réalisme moins brutal, mais vivantes et vigoureuses, libres d'allure et cherchant l'originalité dans le rare et le nouveau.
Peut-être le copiste a-t-il ici atténué quelque peu les signes de race de la sculpture pergaméenne, si l'on compare ces deux œuvres aux statues disséminées dans les musées d'Europe, reproductions à peu près cer-
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taines d'un ex-voto qu'Attale envoya aux dieux d'Athènes, son alliée fidèle, et qui fut consacré sur l'Acropole même. A Naples, à Rome, à Venise, à Aix en Provence, on trouve une série de Galates, de Grecs, d'Amazones combattants ou blessés où se reconnaissent jusqu'à l'évidence l'inspiration et la technique des sculpteurs de la frise et des statues précédentes. Les
Fig. 156. — Amazone blessée.
statues sont plus petites que nature, ce qui est fâcheux. car les mouvements et les attitudes violentes, dans des figures de proportions réduites, deviennent grimaces et contorsions; le manque de naturel, la convention sont bien plus sensibles dans les fragments de l'ex-voto d'Athènes que dans la frise, par exemple; il n'y a de franche et de libre d'allure, parmi toutes les figures conservées, que l'Amazone morte (fig. 1 56), étalée de tout son long sur le dos, gisant telle qu'elle est tombée, sans que le statuaire, comme on l'aurait pu craindre, ait pris le soin 'de disposer le corps de la guerrière dans quelque attitude théâtrale; l'amazone, dis-je, et le