LIVRE DEUXIEME
C'est donc avec prudence que nous devons entreprendre la revue des monuments sculptés qu'on rapporte à Tépoque si heureusement nommée de l'hellénisme, époque qui commence avec les successeurs d'Alexandre, comprend en outre la lutte des royaumes grecs d'Asie avec Rome et se prolonge à travers l'empire romain jusqu'à l'irrémédiable décadence, période longue, variée, tourmentée, où le génie politique et militaire des Grecs, d'abord engourdi, bientôt endormi, n'a plus que des réveils rares et peu actifs, mais où le génie commercial s'agite et vit dans toute sa force première, où le génie artistique plus fécond, sinon plus puissant que jamais, prend un essor nouveau et se répand sur le monde entier; conquise par les armes de Rome, la Grèce conquiert ses vainqueurs par les lettres et les arts. Il n'y a pas d'ailleurs à parler de renaissance; depuis le grand siècle classique de Périclès jusqu'au triomphe du christianisme qui a tué les arts païens et a recommencé l'histoire de laplastique comme l'histoire politique, sur de nouvelles bases, et pour luimême, il n'y a pas eu d'interruption dans la production artistique des Grecs. Un seul fait le prouve d'abondance : la Vénus de Milo, dont nous avons décrit les beautés, que nous avons étudiée comme une des plus pures et des plus parfaites statues de l'époque classique, est souvent, sur la foi d'un document douteux, classée parmi les œuvres de l'époque gréco-romaine, et cela par des archéologues qui font autorité. Nous ne pouvons sur ce point consentir à suivre des critiques même fort graves; du moins avouons-nous que pour bien des œuvres l'erreur est facile. On peut les rajeunir ou les vieil-
lir de deux ou trois siècles sans être coupable de légèreté si Ton n'invoque pour les dates que des raisons esthétiques, tant reste encore longtemps féconde et variée Tinspiration des sculpteurs, hardi et habile leur ciseau.
S'il faut à tout prix mettre de l'ordre dans les richesses confusément amoncelées, nous distinguerons avec la plupart des historiens l'Ecole de Pergame, l'Ecole de Rhodes, l'École deTralles, mais non sans insister sur ce que la distinction a d'artificiel et de peu fondé. Pergame, Rhodes, Tralles, furent à divers moments, avant la conquête romaine, des centres importants, où l'art brilla d'un vif éclat ; mais ce ne furent pas les seules villes, et de là ne partit pas comme un mot d'ordre écouté dans le reste du monde hellénique; en ce sens le terme d'École serait faux ; il indique seulement ici des groupements, et tout au plus des tendances artistiques.
Pergame, humble cité au nord de Smyrne, ne prit de l'importance qu'au nr siècle avant notre ère. Capitale d'un des royaumes nés vers 283 du démembrement de l'empire des Séleucides, elle fut occupée par la dynastie des Attalides qui, par bonheur, compta des souverains comme Attale Ier. C'est lui qui prit le premier le titre de roi; il régna quarante-quatre ans, s'illustrant surtout par une grande victoire sur les Gaulois d'Asie. La défaite de ces hordes envahissantes qui se précipitaient de l'Occident vers l'Orient comme plus tard les Huns de l'Orient sur l'Occident, pillant et massacrant tout sur leur passage, leur refoulement et leur cantonnement dans quelques districts au nord