‹ La sculpture antiqueChapitre 147 sur 163 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Les qualités, d'ailleurs, sont évidentes comme les défauts; la verve, l'imagination, le mouvement, le sens très net d'un grand ensemble décoratif. Les sculpteurs visaient à l'effet, et l'ont touché.

Mais ce qui fait surtout l'intérêt du groupe, c'est l'impression nettement ressentie à première vue qu'Apollonios et Tauriskos sont sortis du domaine réservé à la sculpture. Le Laocoon, par sa recherche de l'expression, touchait les limites extrêmes de cet art; le Taureau Farnèse les dépasse par la complication de la scène représentée. Les sculpteurs ont conçu leur œuvre comme aurait fait un peintre, et c'est une faute grave. Ils n'ont pas compris que le ciseau, forcément, donne à tous les personnages, à tous les accessoires d'un même groupe la même intensité de relief et de vie, qu'il ne peut graduer, comme le pinceau, l'importance des divers plans et des divers détails ; que, de plus, tous les accessoires, comme les animaux et les attributs dionysiaques, qu'un peintre aurait pu nous faire accepter en leur donnant leur juste valeur par quelque artifice de couleur ou de composition, sont inutiles ici, disproportionnés et trop voyants. Le Taureau Farnèse., c'est la copie en marbre d'un tableau. La tentative est nouvelle et hardie, mais le succès plus que douteux. L'œuvre pourtant, tout imparfaite, a le grand mérite d'exciter la critique, de soulever de graves questions d'esthétique; nous en voulons signaler au moins une encore.

Lorsque Virgile raconte la mort de Laocoon, il montre d'abord le serpent qui s'approche, -puis le serpent qui enlace le prêtre; il y a là comme deux actes

d'un drame, le premier préparant l'autre; les sculpteurs du Laocoon ont choisi le second, comme plus terrible et plus émouvant. Apollonius et Tauriskos, au contraire, dans le drame du supplice de Dirké, ont choisi le premier acte, l'acte des apprêts. Il leur a semblé que le supplice lui-même ëtait quelque chose de brutal, de matériel, qui n'aurait plus laissé place à l'expression de sentiments psychiques. Au contraire, l'assurance calme des deux frères préparant sans trembler la mort de leur sœur, pour venger leur mère, l'effroi physique de la victime devant le taureau bondissant; l'épouvante morale des souffrances entrevues, voilà une scène qui chez le spectateur doit produire l'anxiété, l'oppression involontaire dans l'attente d'un événement sanglant, voilà de quoi exciter l'imagination et échauffer la verve d'artistes raffinés, à une époque où la sculpture est devenue avant tout un art expressif; voilà de quoi tenter un ciseau tour à tour correct et savant ou libre et fantaisiste, qui n'a plus une difficulté qu'il ne puisse vaincre, qui, dans un même bloc énorme, saura tour à tour découper les fines et fragiles torsades d'une corde, et le visage angoissé d'une femme jeune et belle qui va mourir, des corps musculeux d'athlètes domptant un taureau ou' les formes enfantines et molles d'un jeune dieu enguirlandé de fleurs. Avec le groupe d'Apollonios et Tauriskos, avec cette importante création de l'Ecole de Tralles, nous fermons l'histoire de la sculpture grecque proprement dite; la vie artistique ne cesse pas dans les pays helléniques; mais si ce n'est pas seulement à Rome, c'est surtout pour Rome que travailleront désormais les

Page 1