LIVRE DEUXIEME
grâce alanguie, et le type, tout dégénéré, créé par un sculpteur sceptique, reste gravé dans notre mémoire à côté du type plus fort, plus vrai, plus beau, créé par l'imagination du poète (fig. 161).
L'Apollon du Belvédère est bien déchu du rang où l'élevait Winckelmann. On ne voit plus en fui la plus belle des statues grecques, et c'est justice. Certes, l'œuvre a son prix, un très grand prix. Le dieu s'avance léger, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la force; son geste est plein de fierté, son regard est vraiment olympien : tel nous le montre Homère, brandissant l'égide aux yeux des Grecs épouvantés qui s'enfuient. C'est un honneur de rappeler quelques beaux vers de Y Iliade; Scopas aurait sans doute, et sans beaucoup d'hésitation, signé l'œuvre que sculpta longtemps après lui quelqu'un de ses fervents disciples. Mais ici encore, nous regrettons de ne pas trouver la franchise d'inspiration et la simplicité de main qui élève si haut les chefs-d'œuvre du siècle de Périclès. Le sculpteur n'avait pas, il nous semble, pour son dieu, cette irrévérence ironique que nous avons notée; il a bien fait un effort pour lui donner de la majesté et de la noblesse, mais par malheur on sent cet effort. L'effet, certes, est produit, mais non pas naturellement et de prime saut; l'œuvre est savante, mais elle est froide. Apollon est digne vraiment de servir de modèle aux dessinateurs novices, tant ses formes sont parfaites et ses lignes pures ; c'est la plus correcte des académies ; mais nous souhaitons aux artistes qui veulent émouvoir pu charmer un autre idéal ; on sait trop quelles œuvres ennuyeuses et banales a produites et produit
Fig. 163. — Ares Ludovisi.
encore l'imitation de ce type trop classique (fig. 162). L'Apollon du Belvédère nous a rappelé Scopas, dont l'école a fixé les types plastiques des divinités grecques tels que les avaient conçues la religion et la poésie de l'époque classique. L'Arès Ludovisi (fig. i63), par son attitude et ses attributs, semble bien se rattacher au même groupe; le petit Amour spirituellement assis entre les pieds du dieu de la guerre, mutin et rail-
Fig. 164. — Gladiateur Borghèse (Musée du Louvre).
leur, suffit à désigner l'époque romaine. Mais la tête est dans la manière de Praxitèle (tête d'Hermès, fig. 145), le corps est allongé suivant le canon de Lysippe. Un mélange analogue d'écoles se retrouve dans
le gladiateur Borghèse, l'œuvre fameuse d'Agasias d'Éphèse (fig. 164). L'athlète, grand, élancé, nerveux, d'une anatomie juste et savante, la tête petite et fine, est visiblement inspiré de Lysippe ; mais son geste violent et
rapide, choisi comme le geste du Discobole, nous fait remonter plus en arrière, jusqu'à Myron. Agasias d'Ephèse se révèle ici comme un praticien habile connaissant bien et comprenant les chefs-d'œuvre, et qui, sentant son génie un peu sec et son inspiration courte, se résigne à imiter avec goût et liberté.
Ces statues n'ont pas la valeur de la Vénus de Vienne (en Dauphiné), œuvre d'imitation aussi, mais singulièrement franche et personnelle. Nul type n'est plus répandu dans l'antiquité que celui de la Vénus accroupie , car aucun motif n'est plus gracieux , ne sert mieux à montrer la souplesse, à faire saillir les rondeurs harmonieuses du corps féminin. Les répliques en sont en nombre infini, mais la statue de Vienne a presque la
Fig. if<j. — Vénus de Vienne (Louvre).