LIVRE DEUXIEME
d'Égine étaient guidés par la forme même des frontons au groupement des personnages, groupement en somme plus heureux qu'habile; leur art n'était là que le servi-' teur de l'architecture. Mais Kritios et Nesiotès, dans une pleine indépendance, inspirés par leur seul génie, ont savamment rapproché les deux conjurés concourant à une action commune. Chacun d'eux, certes, a sa vie à part; les mouvements, l'attitude de l'un ne répètent ni les mouvements ni l'attitude de l'autre, et pourtant c'est bien au même exploit qu'ils s'élancent d'une même ardeur; la force de chacun semble doublée de celle de son ami, et séparé d'Aristogiton, Harmodios paraîtrait amoindri, comme Aristogiton séparé d'Harmodios. C'est le caractère d'un groupe bien disposé, que l'impression qui s'en dégage est une et simple, que chaque personnage, sans rien perdre de son individualité, n'est qu'un détail de l'ensemble, mais un détail nécessaire au parfait équilibre comme à la complète intelligence de la scène représentée. De plus, et c'est une des plus grandes difficultés de la statuaire, surtout dans les groupes, de quelque côté qu'on regarde lesTyrannicides, en face, sur les flancs, par derrière, on voit les lignes des deux corps s'entre-croiser ou se suivre dans un dessin harmonieux, et le groupe, au sens fort de ce terme, on peut, comme on dit, tourner autour. Quant à la technique même des statues, quant à savoir jusqu'à quel point Kritios et Nesiotès subissaient l'influence de leurs devanciers, il est assez facile de le déterminer. Les marbres de Naples portent de nombreuses traces d'archaïsme, empruntées à leurs modèles de bronze. Lucien a dit que ces statues étaient ner-
veuses, dures, et d'un dessin sec et tendu, critique un peu sévère, sans doute, car cette dureté qu'on reproche semble peu d'accord avec la hardiesse de l'attitude et la vie du mouvement. Mais il est certain que la tête •d'Harmodios, où la technique sommaire des plus anciennes têtes de bronze se retrouve avec évidence, dans la chevelure par exemple, la tête d'Harmodios, dont le front est bas, l'œil gros, peu enfoncé sous l'arcade sourcilière, la bouche épaisse, dont le visage est court et carré par le bas, rappelle plus Anténor et les prédécesseurs de Kritios et Nesiotès que Kalamis ou Myron leurs successeurs. Les corps eux-mêmes, longs et élancés, dans le goût ionien, ont la taille mince et le ventre déprimé que nous avons observés chez plusieurs des Apollons archaïques, contrastant avec les larges épaules et les muscles amples de la poitrine.
KALAMIS ET MYRON
On sera moins étonné des reproches de Lucien si Ton songe que Kalamis et Myron, contemporains de Phidias, les ont mérités tout comme Kritios et Nesiotès.
Kalamis, s'il n'était pas lui-même Athénien, était fils d'Athénien et vécut à Athènes. On a voulu lui attribuer le même rôle pendant l'administration de Cimon que nous verrons jouer à Phidias pendant celle de Périclès; c'est dire qu'il travailla vers l'an 470.
Peu d'œuvres méritent autant de regrets que celles de ce sculpteur, qui, de l'aveu de tous les anciens, s'illustra par une manière toute personnelle, et dota Part attique d'une beauté nouvelle, la grâce. On cite jusqu'à douze œuvres maîtresses de ce rare génie, statues de marbre, de bronze, d'or et d'ivoire, surtout deux chevaux de course destinés à consacrer la victoire d'Hiéron de Syracuse à Olympie en 468, groupe que les anciens déclaraient inimitable, et à l'entrée de l'Acropole, une statue féminine célèbre sous le nom de Sosandra. Lucien disait, cherchant à former avec des traits pris aux plus illustres chefs-d'œuvre un type idéal de beauté féminine : « Sosandra et Kalamis l'orneront de pudeur; son sourire sera grave et discret,
comme celui de Sosandra, à qui elle empruntera aussi la chaste élégance de ses voiles, sauf que sa tête sera découverte. »
Nous ne pouvons juger de ces beautés que par ouidire; cependant il nous est parvenu des copies à peu près sincères d'une autre œuvre célèbre de Kalamis, l'Hermès porteur de bélier consacré à Tanagra, en Béotie, surtout une statue de la collection Pembroke, en Angleterre. Le dieu porte le bélier sur les épaules, comme nous Pavons déjà vu porter un veau. De même que dans la statue de l'Acropole, il a saisi Panimal par les pieds qu'il maintient contre sa poitrine; il est debout, les jambes réunies, les pieds joints sur la même ligne. A droite et à gauche, avec une symétrie parfaite, tombent de derrière les épaules jusqu'au milieu des mollets les deux pointes d'une draperie. Hermès est barbu; soigneusement peignés, ses cheveux, frisés sur le front et serrés d'un bandeau, laissent pendre deux boucles sur la poitrine. C'est là vraiment une attitude, ce sont des détails de parure qui font plus que sentir l'archaïsme. Les anciens avaient donc syjet de faire sur ce point de légères critiques à Kalamis; mais à côté de ces souvenirs d'un art en train de disparaître, souvenir que Kalamis semble avoir affecté de conserver, car il était certainement capable de s'en affranchir, on trouve sans conteste cette grâce qui fait sa gloire, grâce qui se montre ici dans la jeunesse souple et ferme du corps, l'élégance de la taille amincie et la pureté du galbe, et jusque dans l'ingénieuse adaptation des talonnières, qui, relevées en ailettes courbes de part et d'autre des chevilles, semblent élargir la base d'appui