‹ La sculpture anversoise aux 15e sièclesChapitre 1 sur 19 · La sculpture anversoise aux 15e siècles · texte numérisé non relu

La sculpture anversoise aux 15e siècles

Nous connaissons le fabuleux et long voyage de ces bandes d'émigrants qui, venus de la mer Noire, de la Perse et de l'Assyrie, s'abattaient sur les territoires comme un peuple d'oiseaux fuyant une forêt désolée par le feu. Ils s'arrêtèrent enfin dans les plaines sans collines de la Baltique et de la mer du Nord où, antérieurement, deux ou trois couches de populations s'étaient déjà stratifiées.

De quelle nature était le fond de ces bandes de métis bigarrées ? Plusieurs races s'y étaient confondues. Mais on ne pourrait dire laquelle y prédominait. Les ossements n'aident guère l'étude synthétique. Les captivants travaux des Frédéric, des Pirenne et d'autres, peuvent conduire à la délimitation exacte des espèces. Mais il est peu probable, qu'avec une même exactitude, il sera possible de déterminer laquelle de ces espèces dominait dans le bassin de l'Escaut.

Nous voyons fuir les Scythes, pourchassés par des tribus asiatiques, à travers toute l'Europe. Qu'acquièrent-ils en route, que perdent-ils avant de s'allier à quelques peuplades du Jutland? Que restet-il encore du Scythe dans le Teuton lorsqu'il chasse de ses terres le Belge ; et en quelle mesure le poursuivant se mêle-t-il au poursuivi ? Les tribus que

nous indique l'histoire sont-elles seules à donner de leur sang au peuple qui passe ?

Et les tribus, parquées comme les trouva l'invasion romaine, ont-elles bravé toute domination morale ? N'ont-elles pas, à certains moments, été étouffées par des races dont aucune trace n'existe ? Et, sans nous soucier de leur art, quelle fut celle qui régna dans nos régions de l'extrême Gaule? Cet art était-il bien d'une manière absolue celui que l'on désigne par gallo-romain ? En quelle mesure, avec quelle force l'apparition du christianisme, suivie de ce pâle art latin, et l'invasion des barbares, puis plus haut l'influence orientale agirent-elles sur les peuples des côtes de l'ouest ?

Enfin, les phrases scolaires qui concernent les ancêtres des Belges, et surtout ceux qui occupèrent le territoire aujourd'hui anversois, sont tellement cursives et d'un sens si large, qu'elles semblent pouvoir s'appliquer à toute tribu sauvage et fière.

Hâtons-nous vers des époques moins obscures de l'histoire. Celles-ci, non plus, ne virent point notre race assez définitivement formée pour permettre à l'analyste de parler de l'évolution logique d'une race autonome.

Il y a d'abord des légendes ou de l'histoire

presque légendaire : Sainte Dymphe, Saint Amand.

De vieilles chroniques racontent que Sainte

Dymphe accompagnée de Gerbernus, venant d'audelà des mers, s'arrêtèrent, avant de poursuivre leur fuite, dans un bourg appelé Antverpia. Ils quittèrent leur barque, et, sans doute, ces mystiques firent un repas dans l'asile qui leur fut ouvert. Puis ils disparurent.

Pour nous, ces voyageurs sont comme un flambeau éclairant un moment une des rives de l'Escaut. Un souffle de vent l'éteint aussitôt. Et nous ignorons tout, par conséquent, de l'époque où était déjà florissant ce grave et brutal style roman, curieux mais logique mélange des arts gaulois ou celtique, galloromain, latin, byzantin, barbare et arabe.

Et l'ombre revient complète jusqu'aux jours où le nimbe d'un autre saint y fait trembler de nouveau une faible lumière. Quoique blafarde, cette lumière va dorénavant nous permettre de lire parfois dans une charte, dans un testament, le nom de la mince bourgade.

Avant la relation de la halte que fit au bord de l'Escaut la sainte patronne de Gheel, Dymphe, Anvers n'est nommé dans aucune œuvre antique. César sans doute avait dénommé la tribu qui habitait le territoire compris entre les rives de l'Escaut, de la Meuse et de la Dyle. Toutefois, rien ne permet de supposer qu'une agglomération se fût déjà formée à l'endroit du premier fleuve où plus tard devait grandir Antverpia.

Les anciennes pierres peuvent parler.

Hélas ! si l'on possède dans la province d'Anvers quelques débris de l'art romain qui florit là pendant la domination, il n'y subsiste pas un seul vestige des anciens monuments élevés par des indigènes. On n'a même conservé que très peu de restes des constructions du Moyen Age. Rien, à plus forte raison, de l'église SS. Pierre et Paul élevée par St-Amand au v*^ siècle ; rien du temple dédié à Ste-Walburge après les dévastations des Barbares ; rien de ce que fit reconstruire au x^ siècle Othon le Grand ; rien de l'abbaye de St-Michel fondée par Godefroid de Bouillon, avant la première croisade.

Dans l'histoire du passé artistique d'Anvers, il manque donc tout ce qui concerne l'art roman, tout ce qui fut sous le règne de Charlemagne et aux belles époques du gothique, et enfin toutes les œuvres marquées des traditions romaines, gallo-romaines, latines et néo-grecques. Dans notre pays, Liège et peut-être Gand peuvent se glorifier de quelques chaînons en plus.

Après la première croisade et les troubles locaux provoqués par l'hérétique Tanchelin, une ère prospère s'ouvre pour la ville d'Anvers. Le xiil*^ siècle voit faire quelques pas notables au commerce de la commune. Le duc Jean I favorise ce développement, peu entravé, en somme, par les disputes d'intérêt qui divisaient Anvers et Malines. Les villes brabançonnes, Louvain, Anvers, Lierre, Hérenthals,

reçoivent de nouveaux privilèges. Cependant la sculpture n'y est pas fort en honneur. La partie méridionale du Brabant fut plus heureuse : on y rencontre encore des spécimens curieux de sculpture et même des bois comme le Christ de Saint-Pierre à Louvain (xil^ - Xlli*^ s.) ; la Vierge de la même église; la statue miraculeuse d'Alsemberg (i""^ moitié du xiii^ s.) ; la Vierge de Diest (xiii^ s.) ; la Vierge miraculeuse de Laeken (xili^ s.) ; celle de Hal (xiil^ s.) ; Notre-Dame du chant d'oiseau, de Bruxelles (xiii^ s.) ; celle de Saint-Jacques à Louvain (xiv^ s.) ; nous verrons plus loin la Vierge de Malines (xiv® s.) qui concerne notre sujet.

Bientôt le champ d'action des marchands étend ses limites. Au xiv^ siècle on voit arriver dans le port des vaisseaux venant de la Méditerranée, et parfois chargés de produits de l'Orient.

Toutefois, de nouvelles calamités arrêtent ce bel essor. Le règne de Wenceslas et, peu d'années après, celui de Louis de Maie, furent, en effet, la cause de longues souffrances. La prospérité de la commune semble condamnée, les édifices en construction sont abandonnés. Cela constitue une sorte de malédiction que les Anversois ne parviennent pas à secouer.

Aussi quelle fraîche aurore dès que les premiers

effets du règne de la maison de Bourgogne se font sentir, annonçant une période favorable !

Je n'ai pas à rappeler ici le faste célèbre de cette maison ducale. Au point de vue décoratif, seulement, j'aurai à m'y arrêter dans mon prochain chapitre. Puis, l'art même que nous avons à examiner est une des manifestations de ce luxe. En effet, il s'agit pour nous, non pas d'évoquer des statues de pierre semblables à celles qui en France ornent les églises, mais d'étudier des statues et des bas-reliefs en bois, dorés et polychromes. Et c'est alors évoquer en brillantes images les fêtes et les costumes des Bourguignons.

Nous sommes enfin en présence d'un peuple vivant et caractéristique. Et il semble bien que l'on peut dire, comme l'avance Barrés pour la Lorraine quand René II vainc le Téméraire, que dès lors l'esprit de la population anversoise possède ou s'acquiert lentement une couleur distincte. Du moins il est vrai, selon toute apparence, que la race, pleine de malice, des Burgundes, agit puissamment sur le naturel de l'Anversois, sinon toujours sur ses formes d'expression. L'on y retrouve, d'ailleurs, beaucoup de traits de sa finesse cachée dans une enveloppe fruste, de ses passions saines, lourdes et calculées, de sa raison qui intervient même dans les dérèglements de ses excès. Plus de deux siècles de luttes ont préparé les Anversois à recevoir cette fécondation. Ce sont des marchands auxquels on peut

toujours appliquer la belle définition synthétique de M. Edmond de Bruyn : « souci de primauté, infatuation de rang, prétention à l'hégémonie, force défensive, égoïsme particulariste, une prodigalité de nature, une santé rouge, gourmande, cossue et en décor ». (i)

Avant l'invasion romaine, il y avait dans le Nord un art qui ne témoignait d'aucune influence méridionale. Ses produits sont des pierres couvertes d'ornements dessinés et gravés, telles que les sculptures d'Entremont conservées au musée d'Aix en Provence. Courajod les attribue à des ouvriers qui furent sous l'influence de la Grèce. Avec ce pays, d'ailleurs, et « pendant la période de la domination de Rome », les provinces de la Gaule entretinrent des relations directes. Voici donc la plus ancienne trace d'art autochtone, encore qu'il soit déjà, et c'est inévitable, mélangé à des éléments exotiques. Cet art persistera, ou du moins les facultés qui le créèrent résisteront sous l'envahissement et le long règne de l'art gallo-romain, plat, vulgaire et négligé, dit Viollet-le-Duc.

Aussi, malgré sa force, il fut vite affaibli quand de nouveaux peuples vinrent se mêler aux Gaulois.

(i) Eloge de la Ville d'Anvers.

Ceux-ci agirent sur les classes inférieures qui n'avaient jamais été profondément touchées par l'art officiel et aristocratique de Rome. Ces barbares furent le trait d'union entre l'Orient et l'Extrême Occident, sans intervention de l'école latine. « Cependant, si l'esthétique et l'essence de la sculpture gallo-romaine sommeillèrent en quelque sorte pendant le haut Moyen Age et n'eurent pas une importance proportionnelle au nombre et à la qualité des modèles qu'elles avaient laissés, elle ne disparurent jamais entièrement» (i).

Toutefois, les éléments fournis par l'art romain furent, dès « l'entrée en scène des peuples nouveaux», plutôt passifs que promoteurs ou actifs. Il y eut d'abord l'art latin formé par l'influence du christianisme sur le gallo-romain et le romain. La sculpture notamment est assez caractérisée ; on la trouve aux autels de marbre et aux sarcophages des v^, vi^ et vii^ siècles. Leur exécution est celle qui régna à Ravenne pendant l'époque byzantine.

Mais cette école latine n'est pas seule à produire. On sent partout, dans les basiliques comme dans les ornementations sculptées, d'autres éléments. Au v^ siècle son influence est déjà bien diminuée. La ligne horizontale cède maintes fois devant les tendances à étager les lignes, à élever des perpendiculaires. Et ceci n'est sans doute ni le fait de l'art

(i) Courajod. Leçons professées à l'Ecole du Louvre, T. 1, p. ii.

Cliché Becker.

Fig. I. — Statue équestre de St-Georges ; (xve siècle (?) Anvers, Musée des Antiquités. — Bois.

gallo-romain, ni celui de l'école latine. La situation de l'art à ce moment est dessinée en cette seule phrase du grand Courajod : « Avec Constantin, la capitale de l'empire abandonne le vieil Occident latin et se porte à la frontière orientale ». En effet, l'expansion de l'art romain est finie.

Pourtant, les artistes de l'ouest ne vont pas encore tirer toutes leurs forces de leurs pays et de leur propre esprit. Ils vont acclimater des formes de l'art gréco-oriental. L'art romain et ses succédanés ne conviennent pas à l'esprit libéré des septentrionaux. Il faut autre chose au jeune monde chrétien d'Occident.

Cette nouvelle sève viendra de la Grèce byzantine. Celle-ci peut donc être considérée comme la dernière source où s'abreuva l'Occident adolescent, sur le point de passer à l'âge viril.

Le règne de Charlemagne est un point de repère dans cette évolution. Car, si l'empereur encouragea et ordonna l'emploi de la langue latine, il n'entrava nullement le développement de l'art alors naissant.

Bien au contraire, ce règne fut entièrement dévoué à la culture artistique de l'Asie hellénisée; l'élément gallo-romain fut presque généralement répudié. Comme preuves, il suffit de rappeler que les artistes que Charlemagne fit travailler dans son empire étaient des Byzantins ou « des adeptes du style gréco-oriental, que le dôme d'Aix-la-Cha-

— lO —

pelle est précisément une maladroite copie d'un original gréco-oriental. »

Dès ce moment, on trouve déjà en germe l'élément qui nous semble annoncer le gothique que l'on considère actuellement comme barbare. Des immigrants ont apporté cet élément dans nos régions pendant la longue période qui sépare le iii' du x^ siècle. Il est certainement d'origine fort lointaine, orientale. On a retrouvé ses appareils, couverts d'ornements fantastiques et monstrueux. Les lignes en volutes s'}"^ enchevêtrent et s'y tissent d'une manière effrénée. Cette folie, un peu refroidie et acclimatée, ne survit-elle pas dans l'impétuosité des décors gothiques : les statues, les frises à crochets, les archivoltes, les animaux bizarres, les feuillages ténus et fouillés du xiii"^ siècle, les branches du xiv*, les plantes potagères, les chardons du XV'^ ? Certes, voilà l'apport du barbare dans le génie nouveau de l'Occident.

Ruprich-Robers, le premier, a fait observer que le style roman, qui fut la plante où fleurit l'art gothique, dut beaucoup aux traditions de l'architecture en bois de ces barbares septentrionaux. Depuis, la thèse a été reprise, et le fait est, aujourd'hui, indiscutable. « Ce sont des brisures, des cannelures, des losanges, des gaufrures, des chevrons, des tores brisés, givrés, chevronnés, rompus, etc., etc., tous

produits d'une industrie également pauvre et barbare »(i).

L'art gallo-romain, presque totalement étouffé, avait donc fait place à celui de l'école latine qui ne contenait aucun germe de vie ni de croissance. Alors pénétra en Occident la fameuse influence néogrecque ou byzantine qui s'allia aux éléments barbares. Ceux-ci, vraisemblablement, ont leurs racines dans l'Inde. Que d'éléments orientaux ! Aussi, l'art roman n'est pas le dernier assolement de cette vaste culture. L'art n'est pas encore chez lui.

Un nouvel esprit doit encore s'y introduire avec un nouvel appareil : Vogive.

Ici se présente la grande question des origines de l'art gothique. Résumons celle-ci. Longpérier, vers le milieu du siècle passé, osa attribuer une origine arabe à l'arc brisé. Viollet-le-Duc s'est exprimé comme suit à ce sujet : « Les Clunisiens qui, dès le XI' siècle, étaient maîtres en l'art de bâtir et qui avaient formé une école d'architecture déjà brillante, furent les premiers qui surent appliquer Vogive à la construction non seulement des arcs, mais des voûtes. En relations constantes avec l'Orient, ils en rapportèrent l'arc brisé ; mais ce ne fut que sur le sol français que cet arc détermina une révolution dans l'art de la construction ». Jules Quicherat et après lui Courajod adoptèrent l'opinion de Long-

(i) Courajod. op. cit. p. 3i.

périer et de Viollet-le-Duc. D'autre part, quelques archéologues croient uniquement à l'origine française de l'art gothique. Pour terminer, je citerai une opinion récente, qui correspond à la manière dont les historiens contemporains résolvent généralement ce problème :

« L'influence de l'Orient sur le gothique n'est pas niable. L'Orient envahit l'Europe au Moj'en Age par dix voies différentes. Sans évoquer les Croisades, sans parler des artistes de Byzance et de Syrie appelés par Charlemagne ni de tout ce que l'art roman s'était déjà incorporé d'ornementations orientales pour le transmettre au gothique, les Vénitiens remontent le Rhin et le Rhône, ils fondent une colonie à Limoges, ils répandent le goût des meubles, des ustensiles coloriés, des manuscrits, des tapis sarrazinois que l'on place dans les églises, ils vont jusqu'en Normandie et les étoffes qu'ils y importent influent sur la décoration des monuments de cette région ; une ligne de commerce persan et arménien passe enfin par la Baltique et la mer du Nord que sillonnent les pirates. » (i).

(i) Adrien Mithouard : Le Tourment de f Unité.

Page 1