Cf. ci-dessus, p
que plu S ou moins de surface reste intact ou soit colorié : c’est qu’un principe nouveau règle maintenant l’usage de la couleur.
L’avènement de ce principe nouveau n’eut pas pour cause un désir de modifier le caractère conventionnel de la polychromie, et n’eut pas davantage pour conséquence de ramener la polychromie à plus de réalisme. On pourrait prétendre que des draperies blanches, bordées de broderies peintes, et semées discrètement de quelques menus ornements de couleur, étaient plus conformes que les anciens péplos tout rouges et himations tout bleus à l’aspect habituel du costume grec, tel que le portaient les hommes et les femmes de la classe aisée. Mais le costume réel présentait certainement une assez grande di versité de coloris ; certainement aussi, les draperies de couleur n’ont jamais cessé d’être en usage à côté des blanches ; et cependant rien de moins varié, à ce point de vue, que le costume des statues de marbre, et l'on n’y sent vraiment pas, sauf dans le cas exceptionnel du Cavalier multicolore , le désir d’une imitation réaliste. Le non-coloriage des parties de chair est plus convaincant encore. On a parfois insinué, tout à fait à tort, que, dans les Héraclès et Typhon de pierre tendre, le corps teinté de rouge vermillon témoignait d’un effort grossier afin de reproduire au naturel le ton d’une peau hâlée. Admettons pourtant qu’il en ait été ainsi : le progrès alors eût consisté à rectifier peu h peu la grossièreté d'une telle imitation, et, pour cela, à y employer soit d’autres couleurs ou des nuances de coloris plus justes; mais ce n’eût pas été un pro-, grès dans le sens du réalisme que de supprimer la couleur entièrement.
Remarquons aussi ce qu’il advient du corps des animaux, des chevaux par exemple dans les statues de cavaliers : ces corps sont dotés par la nature d'un poil coloré, et dont la couleur, généralement unie, simple et franche, se laisserait aisément reproduire avec une suffisante exactitude ; cependant nous voyons que le corps des chevaux et des animaux en général est resté aussi dénué de couleur que le corps humain nu. Il faut donc reconnaître que les artistes, lorsqu’ils commencèrent à user de la polychromie avec discrétion, ne se sont pas souciés d’une imitation réaliste, davantage qu’au temps où ils en usaient sans mesure. C’est en vertu d’une sorte de conception abstraite de la forme qu’ils laissent maintenant aux corps et
POLYCHROMIE DES SCULPTURES EN MARBRE 327
aux membres nus de l’homme la teinte neutre du marbre1, déclarant ainsi que l’unique beauté des formes vivantes, reproduites par leur art, et l'attrait unique qu’elles doivent inspirer au spectateur résident désormais dans les lignes et le modelé. Les seules parties où ils maintiennent la polychromie sont celles qui, dans la nature même, se distinguent des chairs par leur couleur (cheveux, sourcils, barbe), ou dont la couleur ajoute à la vie du visage (œil et lèvres). Puis, appliquant cette conception abstraite aux animaux divers et les assimilant en quelque sorte au type humain, ils en neutralisent le corps au point de vue du coloris 2, et là encore ils réservent la couleur pour les parties que la nature a faites étrangères à la peau et à la chair (crinière des lions, crinière et queue des chevaux) ou qu’elle a dotées d’une valeur propre de coloration (bord de la bouche, langue, naseaux, œil). Et je crois, enfin, que le voisinage de ces nus maintenant incolores a été la cause principale qui fit que la draperie, à son tour, dut réduire de façon si notable la couleur dont elle était jadis totalement recouverte3.
1. En parlant ainsi de la teinte neutre du marbre, et des «parties de marbre » laissées sans couleur, je n’oublie pas que ces parties elles-mêmes, selon toute vraisemblance, ne gardaient pas exactement leur ton cru naturel. J’ai expliqué ailleurs (cf. Au mus. de l'Acrop., p. 235-257) comment elles devaient être soumises à une espèce de patinage à la cire : yavoxnç, circumlilio (cf. Winter, dans Arc/i. Anzeiger , 1897, p. 131). Bien que les témoignages des anciens relatifs à la fâvüxTiç soient très postérieurs au vi" siècle, il est fort probable que ce procédé, comme tout ce qui concerne la polychromie des sculptures, était un legs de la période archaïque. Seulement un tel patinage n’était pas un coloriage ; il devait avoir pour résultat d’amortir la blancheur trop dure du marbre, de donner à celui-ci un ton plus moelleux, un peu ambré, un brillant doux et ferme, voisin du ton de l’ivoire vieilli, et ainsi de le mettre mieux en harmonie avec les bleus et les rouges. Mais le marbre, frotté et patiné de la sorte, constituait toujours une surface neutre et incolore, par rapport aux couleurs proprement dites.
2. Je ne m'occupe ici que des sculptures archaïques athéniennes, et ne prétends pas poser une règle générale pour tout l’art grec, il est possible qu’ailleurs, dans les sculptures du grand temple d’Olympie par exemple, il y ait eu des animaux dont le corps était plus ou moins teinté : M. Treu le croit (cf. Avch. Jahvbuch , X, 1895, p. 27); mais on remarquera que l’examen le plus attentif ne lui a pourtant pas fait découvrir une seule trace de la couleur qu'il suppose avoir existé.
3. Ici encore, on peut objecter qu’il a dû y avoir et qu’il y a eu, en effet, des draperies entièrement peintes dans des statues de marbre. Je ne le conteste pas; de telles draperies existaient dans la vie réelle et ont dû être quelquefois imitées par l’art. Mais la règle qui vient d'être formulée n’est pas douteuse pour l’art attique. Aussi bien, il y a lieu de prendre une à une les exceptions qui se présentent, et d’examiner si elles ne sont pas justifiées par des circonstances particulières. 11 semble établi, par exemple, que la draperie
Ainsi diminuée dans les sculptures en marbre, la polychromie demeure donc non moins conventionnelle qu’auparavant, puisque le recul de la couleur à certaines places ne marque nullement un progrès de réalisme et que, dans les autres places où la couleur s’est maintenue, elle est restée exactement la même. A côté des quelques traits copiés sur nature (lèvres rouges, sourcils et cils noirs, pupille noire), lesquels se rencontraient déjà dans les plus anciennes œuvres en pierre tendre, les chevelures et les barbes rouges ou bleues des hommes, les longues chevelures rouges des femmes, leurs yeux rouges, les crinières et les queues rouges ou bleues des chevaux continuent à proclamer le caractère de convention audacieusement, insolemment voulue de cette polychromie. Mais c’est seulement par rapport à nos habitudes modernes qu’elle prend cet air de bravade et d’insolence provocante, ou plutôt c’est nous qui lui prêtons cet air, tant que nous ne nous plaçons pas, pour en juger, au seul point de vue qui convienne *, à savoir que la polychromie, dans la sculpture archaïque, est purement décorative, et non pas du tout imitative. Il en était ainsi dans les œuvres en pierre tendre, et ce caractère persiste sans atténuation dans les œuvres en marbre. Ni au début, ni plus tard, les Attiques n’ont songé à enluminer leurs statues à la manière des figures de cire, pour donner l'illusion de la vie ; ils les ont traitées en créations d'art, que l’art a le devoir d’embellir par les moyens qu'il juge le plus appropriés, et ils y ont employé les mêmes moyens que dans ces autres créations d’art qu’étaient les monuments d’architecture. Il n’est donc pas tout à fait exact de dire que la polychromie de la sculpture est conventionnelle, <<parce qu’elle doit être d'accord avec celle de l’architecture » ~ :
A' Apollon, dans le fronton occidental du temple d'Olympie, était entièrement rouge (cf. Treu, dans Arch. Jahrbuch , X, 1895, p. 29); mais on observera que cette draperie, rejetée par derrière, constitue un véritable fond sur lequel se détache le personnage, et qu’il était quasi nécessaire de la colorier uniformément afin de faire ressortir le corps nu, et partant incolore, du dieu debout.
1. Pour ne s’être pas placé à ce point de vue, on a été entraîné quelquefois à des tentatives d’explication qui, certainement, sont mal fondées (cf. Au mus. de l’Acrop., p. 249, note 1). Aux objections que je faisais dans cette note à l’hypothèse de M. Schrader, j'ajouterai celle-ci encore : lorsqu’on trouve sur la même tête (c’est le cas pour la tête « Barbe-Bleue ») les sourcils noirs et les cheveux bleus , comment prétendre que le bleu a été employé en guise de noir?
2. Cf. Collignon, La polychr. dans la sculpt. grecque, p. 15. — J’avais dit la même chose, moi aussi : cf. Au mus. de l'Acrop., p. 250.
POLYCHROMIE DES SCULPTURES EN MARBRE
en réalité, cet accord était en quelque sorte préétabli, parce que le coloriage était considéré comme un supplément de beauté, nécessaire également à la statue et à l’édifice, et que les deux éléments principaux du coloriage, la couleur bleue et la couleur rouge, étaient imposés a priori par les préférences instinctives de l’œil humain1.
Etrange Acropole, que celle où se ruèrent les Perses de Xerxès en l’an 480 avant Jésus-Christ! Toute couverte d’édifices et de statues, brillant ensemble d'un enluminage bleu et rouge qui étendait dans la vive lumière ses tons profonds d’indigo et de pourpre : vieux temples, petits et bas, dont l’humble matière disparaissait sous la couleur ; constructions plus récentes et plus grandes, où le bleu et le rouge alternaient, plus espacés, sur les frises et les corniches de marbre ; piédestaux en forme de piliers ou de colonnes aux chapiteaux peints, d’où jaillissaient, droites et raides, des statues d’hommes nus, aux chairs d’un blanc de cire, aux chevelures rouges ou bleues, et des statues de femmes étroitement serrées dans des vêtements fleuris de bleu et de rouge, parées de bijoux peints ou dorés, parées aussi de leurs longs cheveux rouges épandus par devant et par derrière ; tous, hommes et femmes, accueillant l’envahisseur avec le sourire de leurs lèvres peintes et de leurs jeux rouges sous les sourcils noirs ! — Mais les formes seules de ces statues et de ces édifices pouvaient surprendre les Perses, par leur nouveauté relativement à la sculpture et à l’architecture du pays de Perse; la couleur n’avait pas de quoi les étonner, non plus qu’elle n’aurait étonné un Égyptien. Et c'est à nous modernes, à nous surtout, quand nous la reconstituons par la pensée, que l’Acropole rouge et bleue des Pisistratides apparaît étrange et singulière.
Il n’est pas inutile de rechercher si la polychromie nouvelle (je veux dire celle du marbre par opposition à celle de la pierre tendre) ne porte pas témoignage encore, à sa façon, des influences ioniennes qui ont agi sur l’art attique dans la seconde moitié du vie siècle.
Un premier fait mérite d’être noté : cette polychromie nouvelle se substitue à l’ancienne tout d’un coup, sans hésitation, sans tâtonnement; du moins nous ne connaissons jusqu'ici