‹ La sculpture attique avant PhidiasChapitre 3 sur 312 · MA MÈRE · texte numérisé non relu

MA MÈRE

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La sculpture altique antérieure à l'époque de Périclès a été l'objet , depuis vingt ans, d'études partielles très nombreuses , provoquées presque toutes par les découvertes faites sur T Acropole . Telle était l' abondance des documents nouveaux et beaucoup d'entre eux étaient si inattendus , qu’un long travail s'imposait d'abord pour les reconnaître un à un, les reconstituer , les classer, les dater; et, après vingt ans, c'est à peine si le plus gros de ce travail est terminé. J’en ai pris ma petite part, comme en témoigne le volume intitulé : Au musée de l’Acropole d’Athènes1. Mais j'ai toujours pensé que les éludes que je réunissais là ne devaient être qu'une préparation à un ouvrage conçu sous forme historique, embrassant tout le développement de la sculpture athénienne, depuis ses origines jusqu' à la fin de l' archaïsme . Voici aujourd'hui ce livre, où mon dessein a été de montrer qu’il a existé une école attique, suivant le sens strict que les historiens de l'art donnent au mot « école » ; que cette école a eu de bonne heure sa physionomie distincte , sa personnalité définie; qu'elle a progressé d’une marche

1. Henri Léchât, Au musée de l’Acropole d'Athènes : Études sur la sculpture en Altique avant la ruine de l'Acropole lors de l’invasion de Xerx'es, in-8°, 468 p., 41 fig. dans le texte et 3 pl. hors texte (Lyon, Rey; Paris, Fontemoing; 1902).

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continue , non pas rigide et rectiligne , passablement souple au contraire , élargissant son domaine sans en compromettre l’unité; et que le génie individuel des plus grands artistes a eu peut-être une moindre action dans le magnifique épanouissement de l'époque de Périclès que n en eut secrètement ce qu'on pourrait appeler le génie collectif de l’école.

Il ne suffit pas d’un atelier ou d'un groupe d'ateliers , même très florissants, pour faire une « école ». Le mot implique une discipline traditionnelle , une manière spéciale de voir et rendre la nature , une préférence pour certains types ou pour un certain aspect de ces types, un tour d'esprit particulier , à quoi se joignent d'habitude des procédés particuliers de technique, bref un ensemble de traits communs que seuls possèdent les ressortissants de l'école et qu'ils tiennent par conséquent de leur origine artistique commune. D'un autre côté, le mot change un peu de signification selon les moments divers de l'histoire de la sculpture. Un artiste créateur, s’il a des disciples qui prolongent plus ou moins les échos de son style, est dit chef d’école, et l’on parle couramment de l'école de Praxitèle ou de Lysippe. Mais de tels artistes et leurs écoles ne peuvent venir que dans la période adulte de l'art. Tant que celui-ci n'a pas encore atteint un degré déjà élevé de sa croissance , il ne suscite généralement pas d'artistes se distinguant par un style personnel ; il croît lentement grîice au travail de tous ensemble, génération après génération, sans qu’aucun talent se détache en fort relief sur le fond commun. Ce qui détermine alors la physionomie de l’école, c'est l'influence du milieu où elle se développe, les mœurs et inclinations de la société aux désirs de qui elle doit satisfaire ; elle existe en vertu d’une réunion de caractères, qui ne sont pas dus à l'in-

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vention d'un homme déterminé , mais qui semblent nés spontanément dans V obscurité des origines , et qui vont se fixant et se cristallisant par l'effet d'un enseignement transmis sans interruption. Aussi est-il juste qu'on la désigne du nom de la ville , de la région où elle a pris naissance , et d'où elle tire effectivement sa manière d'être et sa sève : on dit l'école attique , T école d'Argos , comme, pour les siècles modernes et pour d'autres arts , on dit l'école de Cologne , l'école d’ Auvergne .

L'état physique et politique de l’ancien monde grec rendait inévitable l'éclosion d'assez nombreuses écoles d'art. Cela est certain a priori, sans qu'on en doive conclure, bien entendu , que chaque cité fût destinée à avoir son art à elle , ni que les cités les plus fameuses dussent être nécessairement favorisées sous ce rapport. Il faut aussi ne pas perdre de vue que ces écoles diverses n'ont jamais été l'une pour Vautre un monde fermé, qu’il y a eu entre elles de fréquentes répercussions d'influence , qu'elles ont eu des destinées inégales , que certaines ont pu ne briller qu'un instant, puis s' éteindre , que d'autres ont pu être éclipsées avant d'avoir vraiment brillé;... mais du moins leur diversité initiale ne saurait être mise en doute, et l'espoir, peut-être chimérique , de l’historien doit être qu'on puisse lin jour parvenir à les discerner toutes et à préciser leurs relations réciproques. Chaque progrès en ce sens, si faible soit-il , constitue un précieux accroissement de la vérité scientifique. Or, c’est un progrès énorme qui a été réalisé en ce qui concerne l'école attique, une des plus importantes de la sculpture grecque, et celle qui a le plus de prestige à nos yeux. Pour la première fois, nous pouvons suivre de près son développement pendant la majeure partie de la période archaïque : et, à ce que nous apprenons ainsi de sa propre histoire,

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s'ajoute ce que cet exemple nous apprend quant au rôle capital des traditions d'atelier , bien plus considérable cque celui des individus 1 : car nous y voyons que la diversité infinie des modèles offerts par la nature est ramenée à un petit nombre de formules , lesquelles ne changent guère , ne se modifient que par degrés , sans secousses , et conservent cl'âge en âge l'esprit particulier de l'école qui les a d'instinct adoptées dès le début de sa carrière. En outre , malgré la pauvreté relative de nos informations pour la période postérieure à Tan 480 av. J.-C., il est possible maintenant de rattacher les productions de l'époque de Pèriclès à celles de T archaïsme ; si les maillons de la chaîne n apparaissent pas tous , la chaîne existe cependant ; et ce n'est pas un médiocre résultat, que de pouvoir assister à la formation et croissance de ce qui sera bientôt Tari de Phidias et l’art de Callimaque , le génie n intervenant à la fin, semble-t-il , que pour donner le couronnement suprême à l’oeuvre lente et laborieuse du temps.

Cet enchaînement aura d' autant plus de solidité que la place faite aux attributions hypothétiques aura été plus réduite. C’est pourquoi j'ai borné sévèrement mon étude aux sculptures découvertes dans l'Attique même, ou dont la provenance attique , quoique non certaine, est plus que probable. La discussion gagne ainsi en rigueur ce que , par endroits, elle a pu perdre en largeur; le témoignage toujours présent de monuments dont l'origine est sûre constitue un jalonnement de la roule , propre à éviter mainte erreur. — Mais ces monuments nous sont arrivés presque tous sans nulle indication de date. Le classement chronologique qu'on leur impose est donc fort instable,

1. Cf. S. Reinach, Recueil de télés antiques, Préface, p. vi.

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et je ne me flatte pas de l'avoir rendu fixe. Aussi bien , je crois que l'essentiel réside dans les grandes divisions du sujet , lesquelles correspondent aux phases principales de l' évolution de l'école. Précise r quand a commencé chacune de ces phases et lui rapporter exactement tout ce qui dépend d'elle , cela importe beaucoup; le reste est secondaire. J'ai énuméré toutes les sculptures en pierre tendre avant de passer au marbre , et cette séparation systématique ne doit pas concorder entièrement avec la réalité ; mais il demeure vrai que la pierre tendre a précédé le marbre, et qu'il est indispensable , pour éclaircir certains traits des premières œuvres en marbre, de connaître déjà. V ensemble des œuvres en pierre tendre. Il est possible encore que telle sculpture , que j'ai classée dans la période antérieure à l'an 500, ait été , en réalité , exécutée après 500 : on en fera peut-être la preuve demain. Cela ne changera rien au fond, s'il demeure vrai que cette sculpture, par tous ses caractères , méritait d'être mise en compagnie de celles qui distinguent spécialement la seconde moitié du VIe siècle. Dans l'histoire d’un art qui est en voie de progrès et de transformation, il y a un continuel chevauchement les unes sur les autres des diverses périodes de ce développement, parce que les générations humaines ne se juxtaposent pas bout ci bout , mais s'enchevêtrent , de solde qu'un novateur de vingt-cinq ans peut avoir près de lui des artistes plus âgés dont « le siège est fait » et qui, pendant un quart ou un tiers de siècle, continueront de travailler selon le style ancien. Souvenons-nous des exemples que fournit, à ce sujet, la peinture italienne de la Renaissance. Fra Angelico tient encore son pinceau longtemps après que la mort a enlevé le sien à Masàccio : pourtant, même les dernières œuvres de Fra Angelico

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ne ressortissent-elles 'point à une période de l'art antérieure à celle qui s’ouvre avec les fresques de Masaccio? Et, malgré que nous sachions fort bien que Carpaccio survécut ci Giorgione , un historien de la peinture vénitienne hésitera-t-il jamais à appeler toutes les œuvres de Carpaccio , avant de se tourner vers Giorgione ?

Je n’ai peut-être pas assez craint d’être long. J'ai compté tous les arbres du bois , et souvent dénombré toutes leurs branches. Je voudrais me persuader que je n'ai pas eu tout à fait tort , en me répétant ces paroles d'un maître : « Dans l'étude des procédés archaïques , rien n’est à négliger. Les moindres détails de ï exécution deviennent des indications utiles pour reconnaître les habitudes propres ci chaque atelier et pour suivre les traditions des écoles '. » Or, il y a tellement de petites choses , dans ces œuvres de novices , où l' ensemble domine si rarement le détail! Les sculpteurs archaïques laissent voir souvent cette crainte naïve des commençants, de n'en mettre jamais assez1 2. Mais, par là même , ils méritent sympathie, et il semble que nous leur devons, pour récompense, d'égaler notre patience dans l'étude ci leur patience dans le travail. La modeste et touchante devise de Jean van Eych : Als ik kan, est celle de tous les meilleurs entre les Primitifs. Ils font comme ils peuvent , tout ce qu'ils peuvent, de leur mieux. C'est chez eux qu’on trouve le plus d'efforts , de sincérité, de candide labeur. N'est-ce pas la bonne manière de les aimer et le plus sûr moyen de les comprendre , que de faire aussi ce

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