ÉPANOUISSEMENT DE L’ART ATTIQUE
composition des frontons du Parthénon n’étaient pas entièrement nouvelles, et que l’art at tique les avait possédées de bonne heure, les manifestant à l’occasion, selon que le permettait le degré même de son développement. Dès le vie siècle, il avait le sentiment de ce genre de beauté grande et noble, qui naît de la simplicité et du calme des lignes, de la clarté de l’arrangement, du mesuré des gestes. Si l’on compare, pour leur caractère monumental, les figures taillées par le sculpteur inconnu du temple des Pisistratides et celles du fronton oriental du Parthénon, on a l’étonnement de découvrir une parenté entre ces deux œuvres que sépare un intervalle de quatre-vingts ans, et dont la première avait péri avant peut-être que les yeux de Phidias enfant pussent la voir ; en faisant abstraction des différences qui résultent d’un intervalle de temps si étendu, à une époque où l’art était au cours de sa croissance, en oubliant un instant la maîtrise souveraine de Phidias, on est conduit à reconnaître que, dans la plus récente des deux œuvres, ce n’est pas un « idéal nouveau » qui se révèle, c’est un « ancien héritage de l’art indigène » qui persiste Les traits permanents qui constituent F « héritage indigène » précieusement conservé et transmis, nous ne les avons pas constatés une fois seulement, dans le fronton de la Gigantomachie , mais aussi dans la grande coré d’Anténor et, d’une façon générale, dans ces divers marbres archaïques que nous avons pris soin de grouper ensemble2, comme étant ceux où se gardait le mieux l’esprit particulier de l’école attique, cet esprit qui donne déjà leur physionomie distincte aux sculptures en pierre tendre de la primitive époque.
Par ses racines profondes, l’art de Phidias plonge donc et s’étend jusqu’à ces sculptures (qu’il ne connaissait pourtant pas, puisqu'elles n’existaient plus) des imagiers athéniens, purement athéniens, contemporains de Solon ; la bonne sève du tronc attique monte jusqu’à lui, depuis les origines. Mais il doit beaucoup aussi à l’influence « dorienne », que certains ateliers d’Athènes avaient accueillie dès le début du ve siècle. On a vu tout à l’heure comment le type des têtes du Parthénon est issu progressivement d'une suite d’essais appartenant à la série appelée par nous attico-dorienne. C’est l’esprit dorien
. 1. Expressions de M. Schrader ( l . I.). 2. Cf. ci-dessus, p. 240 sqq., 258 sqq.
qui perce dans cette partie de la décoration du grand monument national de l’Attique. Car un tel type, qui dissimule à peine, sous l’aisance merveilleuse de la facture, une simplification quasi géométrique et une régularisation quasi architecturale du crâne et de la face, qui substitue à la diversité incessante des individus un modèle uniforme, sans autres variantes que celles qu’impose absolument la différence du sexe ou de l’âge1, et qui enfin, de ces traits simplifiés et épurés, de ce profil régularisé au fil aplomb, élimine toute expression particulière, tout reflet d’âme, toute ombre passagère de pensée, n’y laisse que la vie seulement, et, semble-t-il, ne permet aux lèvres de rester un peu entr’ouvertes que pour rendre plus aisé le jeu naturel de la respiration animale, — un tel type répond (dans la mesure convenable pour l’Attique) à celui où avaient tendu instinctivement les écoles d’art qui traitèrent l’étude du corps humain selon des principes abstraits, y apportèrent, de préférence à l’imagination, le calcul, la logique, l’esprit de réflexion et le goût de symétrie, eurent souci du général plutôt que du particulier, du collectif plutôt que de l'individuel, et, dans la riche variété d’aptitudes du génie grec, représentèrent ces qualités fortes, sobres, condensées, d’ordre moral plus qu’esthétique, sur lesquelles ensemble nous mettons l’étiquette : « caractère dorien »2. Et n’est-ce point là une juste confirmation des témoignages anciens, d’après lesquels Phidias aurait été, au premier ou au deuxième degré3, élève du maître argien Hagéladas? On peut dire, en donnant au mot le sens que nous avons expliqué par les chapitres précédents, que Phidias fut un Attico-dorien : il n’est pas cela seulement, mais il est cela d’abord.
Tout autre a été le style de Calamis et de Calliinaque, puis-
1. Sur la grande uniformité des visages et même des corps, par opposition à la diversité des poses et des gestes dans la frise du Parthénon, cf. J. Lange, Darslellung cl. Menschen, trad. Mann, p. 153 sqq.
2. M. Boutmy ( Philos . de Varchit. en Grèce, p. 19 sqq., 27 sqq.) a fait un parallèle du caractère dorien et du caractère ionien, qui est un peu systématique et outré, dans la manière de Taine, mais qui reste vrai, en général, et mérite d’être retenu. — Cf. aussi quelques mots de M. Pottier (Rev. arch., 1904, I,p. 219).
3. Au premier degré, s’il travailla avec Hagéladas ; au deuxième degré, s’il ne connut l’enseignement d’Hagéladas que par l’intermédiaire de son autre maître, Hégias, lui-même élève d'Hagéladas.
ÉPANOUISSEMENT DE l’aRT ATTIQUE
qu’un passage connu de Denys d’Halicarnasse 1 l’oppose, -r?jç XeiîTSTYjToç êvsxa y.y). tï;ç /ipizz:, au grand style sévère et puissant de Polyclète et de Phidias. Indication précieuse, la meilleure et presque la seule que nous possédions pour classer deux artistes, dont les œuvres jusqu’à présent nous échappent. Si je n’ai point parlé de Calamis dans le chapitre consacré aux sculptures attiques postérieures à 480, c’est en raison de notre ignorance à son sujet, puisqu’on n’a encore réussi à lui attribuer, avec une suffisante vraisemblance, aucune des sculptures anonymes de nos musées2. Etait-il même un Attique, et la Béotie ne pourrait-elle pas le revendiquer3?... Cependant, si mal renseignés que nous soyons, je crois que nous devons le tenir pour un Attique, justement parce qu’il est arrivé aux anciens4 de lier son nom à celui de Oallimaque et de nous montrer en eux deux, par conséquent, les représentants de ten-
1. Opuscula, éd. Usener et Radermacher, I, p. 39 : Isocrale , ehap. 3, 541-342; cf. Overbeck, Schriflq., 531 et 795.
2. On lui a attribué maintes fois l'original de Y Apollon Clioiseul-Gouffier ; mais on a aussi prononcé son nom pour YAurige de Delphes (cf. Monuments Plot, IV, 1897, p. 207); et ce même Apollon Alcxicacos , d’où dériverait, selon les uns, Y Apollon Choiseul-Gouffier , M. Studniczka ( Neue Jahrbücher f. d. kl. Altertum, V, 1902, p. 681) le retrouve dans Y Apollon del Tevere , cependant que M. Petersen (cf. surtout Bœ?n. Mittheil ., XV, 1900, p. 142 sqq.), avec l’approbation de M. Furtwængler (Meisterw. gr. Plastik, p. 78), reconnaît en cette dernière statue une œuvre de la jeunesse de Phidias. On a encore attribué à Calamis Yllestia Giustiniani , la « Pénélope » de Berlin, la Vénus de VEsquilin (cf. le résumé fait par M"10 Strong-Sellers, dans la Strena llelbigiana , p. 297), tandis que M. Studniczka ( Neue Jahrbücher, V, 1902, p. 681) chercherait la plus célèbre des statues de femme de cet artiste, sa Sosandra, dans la prétendue « Démêler » de Cherchel ou de Berlin (cf. Gauckler, Musée de Cherchel, pl. V ; Kékulé von Stradonitz, 57 es Berlin. Winckelmprogr., 1897). Le seul rapprochement d’hypothèses aussi dissemblables, et dont aucune n’a été jusqu’alors obligée de céder le pas à l’autre, est un éloquent témoignage de l’incertitude de nos connaissances sur Calamis. Cf., à ce sujet, les paroles décourageantes, rapportées par M. Græf dans le Bursion's Jahresbericht, 1901, tll, p. 18 (à l’occasion de l'article de Mmo Strong-Sellers dans Strena llelbigiana, p. 293 sqq.).
3. M. Studniczka [Berlin, phil. Wochenschrift, 1893, p. 694) le tient pour Béotien, a cause de son nom et de la présence de trois de ses œuvres en Béotie (Pausanias, IX, 16, 1 : 20, 4 ; 22, 1). Mais le nom, même s’il est exclusivement béotien, pourrait prouver seulement que la famille de Calamis était originaire de Béotie, et Calamis n’en serait pas moins un Attique, autant et peut-être plus que Myron, par exemple. Quant à l’existence de deux statues de lui à Tanagra et d’une troisième à Thèbes, cela n’a pas lieu d’étonner pour un artiste qui paraît avoir été fort nomade; et cette vie nomade se comprendrait bien (nous avons dit pourquoi, ci-dessus, p. 436) chez un sculpteur attique de la période 480-430.
4. Denys d’Halicarnasse, cité ci-dessus ; Grégoire de Naziance : cf. Overbeck, Schriftq., 532.
dances artistiques pareilles : or, grâce à quelques autres renseignements, nous entrevoyons assez quelles furent ces tendances pour ne pouvoir penser qu a des ateliers athéniens, dès lors qu’il ne saurait être question de l’Ionie.
Rappelons-nous les deux corés de l’Acropole 684 et 674', antérieures toutes deux à l’invasion perse : la qualité ravissante du modelé de leur visage, et le charme exquis du léger sourire à peine perceptible, ici plus fin, là plus tendre, qui est le résultat et comme la récompense de ce beau et savant modelé. Puis, supposons un progrès nouveau dans cette même direction, une technique plus habile encore, plus sûre et plus souple, au service d’une recherche d’élégance encore plus délicate et plus subtile : c’est sur un tel prolongement que doit se rencontrer, semble-t-il, cette Sosandra 2 de Calamis, dont la beauté avait pour principal attrait un sourire réservé et mystérieux, indéfinissable secret du visage. Et si la Sosandra méritait aussi, comme il paraît ressortir d’un autre passage de Lucien1 2 3, l’ancienne épithète homérique y.aXXwsupoç, rappelons-nous alors l’admirable exécution des pieds dans plusieurs statues de l’archaïsme attique, et à l’enseignement de quels maîtres certains des sculpteurs d’Athènes avaient dû leur supériorité en ce point 4. — D’autre part, reportons notre pensée à des œuvres comme le relief Déesse montant en char 5, d’un travail si joli, d’une distinction si rare, où la sculpture du marbre, tout en restant légère et flexible à souhait, sait prendre le fini minutieux et l’acuité de la ciselure sur métal. Que de telles qualités, déjà poussées à ce degré éminent, soient cultivées encore pendant une génération par un petit
1. Cf. ci-dessus, p. 388 et 390; Au mus. de l'Acrop., p. 369, fig. 38; p. 279 et 285, pl. I et II.
2. La Sosandra était-elle une statue d'Aphrodite? et, puisque, certainement, elle se dressait sur l’Acropole (Lucien, Portraits , 4), doit-elle être identifiée avec cette Aphrodite , œuvre de Calamis et offrande de Callias, qui existait également sur l’Acropole (Pausanias; I, 23, 2)? Cela est fort probable. Mais la base, destinée à une statue de bronze, qui a été retrouvée sur l’Acropole, avec dédicace au nom de Callias fils d’Hipponicos (Inscr. attic., I, 392; Lolling, Catal. inscr. Acrop., p. 90, n" 164), est-elle bien, comme on l’admet d’habitude, la base de cette Aphrodite-Sosandra? M. Studniczka (Neue Jahrbücher, V, 1902, p. 681) est d'avis que le nom Sosandra, employé par Lucien, devait être tiré de l’inscription dédicatoire elle-même. La base en question, qui mentionne seulement le nom du donateur, se rapporterait, en ce cas, à une autre offrande de Callias et n’aurait nul rapport avec la statue de Calamis.