Cf. Lepsius, op. L, p. 76, n
3. Comparer les statues iconiques de Chypre, où Fr. Lenormant (Gaz. arch., 1878, p. 196 sqq.) avait vu à tort des portraits de prêtres. Elles ont été plus justement expliquées par Renan (Rev. arch., 1879, I, p. 323) et par M. Perrot ( Hist . de l'art, III, p. 234 sqq.), comme étant des effigies de dévots sans aucun caractère officiel. « Le personnage représenté dans ces statues, dit Renan, nous paraît être l’auteur d’un vœu ou d’un sacrifice fait à la divinité du temple ; c’est le baal haz-zébakh, « le maître du sacrifice », selon l’expression des tarifs de Marseille [ Corpus inscr. semit., I, 165] et de Carthage. Le vœu, le sacrifice étaient choses bien transitoires ; on pouvait craindre que la divinité ne les oubliât vite. Une inscription était déjà un moyen de rendre plus durable le souvenir du vœu... Mais une statue était un mémento bien plus efficace encore. En se faisant représenter sous les yeux de la divinité dans l’acte même de l’accomplissement du vœu, on rappelait en quelque sorte sans cesse l’offrande qu’on lui avait faite et l’hommage qu’on lui avait rendu... Ces statues iconiques des temples de Chypre et de Phénicie... nous présentent donc l’image des hommes pieux qui vinrent successivement accomplir leur vœu devant la divinité et qui, pour que celle-ci ne l’oubliât, laissèrent devant elle leur image plus ou moins grande, plus ou moins soignée, en matière plus où moins précieuse, selon que leurs moyens le leur permettaient. » — M. Maas ( l’hilologus , LVIII, p. 155-156) explique le Moschophore, comme représentant un citharède qui apporte pour le sacrifier le veau qu’il a remporté en prix au concours musical des Panathénées. Mais cette désignation particulière n’en changerait pas, en tout cas, la signification générale; et d'ailleurs l’hypothèse de M. Maas est, pour plusieurs raisons, peu vraisemblable. — M. Perdrizet (Bull. corr. hell., XXVII, 1903, p. 313, note 2) voudrait revenir à l’appellation d'Hermès Moschophore.
PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE 107
toire sous cette image sans individualité, il la fit sienne, et dès lors, dressée dans le téménos , au voisinage de la demeure divine, elle fut là pour rappeler éternellement à la déesse d’abord, et aussi à tous les allants et venants, la piété et les sacrifices de Rhombos fils de Pales. Nous verrons plus loin que cette inscription a pour nous un autre intérêt encore.
M. Winter a, le premier, montré1 combien, dans l’exécution du Moschophore, se retrouvent en abondance les souvenirs de la vieille sculpture en bois et en pierre tendre. Les cheveux, disposés sur le front et sur les côtés en chapelets de gros grains, reportent la pensée à la petite Hydrophore , ou à
Y Athéna du fronton de Y Hécatompédon , ou à la tète du dieu drapé dans le fronton d’iris [Au musée de TAcrop ., p. 99, fig. 5). Cette espèce de mentonnière de marbre, aux bords tranchés net, toute plate et unie, qui jadis, la couleur aidant, figurait la barbe, nous la connaissons par cette même tète du dieu drapé et par les têtes de Typhon (avec cette différence qu’elle n’est pas ici recoupée de sillons transversaux), et nous pouvons reculer ainsi jusqu’à Ylolaos du fronton de
Y Hydre. La bouche, d’un coin à l’autre, fait un arc tendu, sans aucune sinuosité, séparé du menton par un large sillon régulier : c’est la même bouche que dans n’importe laquelle des œuvres en calcaire. Les yeux — dont l’apparence, mais l’apparence seulement, est changée par le fait qu’ils ont été creusés pour recevoir une incrustation de cristal ou de métal — semblent, à ce détail près, avoir été copiés sur ceux de Typhon ou ceux de la tête du dieu drapé dans le fronton d'iris. On y retrouve aussi, comme dans YHermès à la syrinx , la légère saillie à l’angle externe des paupières, qui est un des signes les plus caractéristiques de l’ancienne technique. L'oreille — qui paraît ne tenir guère à la tête et qu’on dirait rajustée après coup, et posée plutôt sur les boucles de cheveux que sur le crâne — est identique, avec un peu moins de maladresse, à celle de YHermès et appelle les mêmes comparaisons. Enfin, cette rainure nette qui circonscrit les narines, comme dans l’ Hermès encore, et cette petite rigole taiilée en biseau qui prolonge extérieurement les paupières du veau, font penser
1. Dans l’excellent article, déjà cité, des Alhen. Millheil. , XIII, 1S88, p. 113.
]’une et l'autre à une découpure enlevée sur un morceau de bois avec la pointe d’un couteau, et par conséquent ramènent notre esprit à une technique très différente de celle du marbre, à l’ancienne technique du bois, que la technique du calcaire poreux n’avait fait que continuer *.
Outre ces ressemblances de détail, déjà fort intéressantes, il existe entre le Moschophore et les sculptures en pierre tendre une ressemblance générale non moins remarquable. Elle est dans la construction simple, solide, à larges plans, de ce corps d’homme, dans la vigueur un peu lourde que l’on y sent partout répandue, dans les larges surfaces sommairement étudiées et peu modelées, dans l'aspect même de ce vêtement étroitement collé sur le corps, sans un pli, qui empâte les contours et épaissit les formes1 2; elle est aussi dans l’anatomie défectueuse et le modelé par à peu près du corps du veau. Donc, des œuvres, que les matières différentes dont elles sont faites devraient éloigner l’une de l'autre, se rapprochent par une identité presque complète de la facture et semblent avoir été conçues suivant les mêmes principes ; il y a entre elles une véritable ressemblance de famille. C’est en comparant les têtes que l’on saisira le mieux cet air de parenté. Que l’on supplée par la pensée aux mutilations dont a souffert le Moschophore, qu’on lui rende ce qui lui manque du menton et de la barbe, que l’on remplisse les cavités vides de ses yeux, et l’on retrouvera dans ses traits essentiels, à la matière et aux couleurs près, l’une des têtes de Typhon (celle dite « Barbeh/eue »), ou mieux la tête du Zens assis, dans le fronton oriental de X Hécatompéd on 3.
Cette ressemblance serait plus frappante encore, si les couleurs avaient subsisté. Car il est probable que la poljœhromie des premières œuvres en marbre n’a pas différé beaucoup de celle des sculptures en pierre tendre. Seulement la couleur, mordant moins sur l’épiderme lisse du marbre que dans la surface grenue du calcaire, s’est effacée presque partout ;
1. Le travail du bois et celui du calcaire tendre sont englobés très justement par M. Winter (1. Z., p. 118) dans une désignation unique, intraduisible en français : die Technik des Schneidens.
2. Comparer les torses à' Athéna et de Zeus, du fronton oriental de VHécatompédon ( Au mus. de l'Acrop., p. 23, fig. 2; p. 91, fîg. 4).
3. M. Wolters [Athen. Mittheil., XIII, 1888, p. 437) a signalé aussi cette ressemblance, et M. Wiegand ( Poros-Architektur , p. 99) la confirme.
PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE
quelques vestiges en subsistent cependant et, à défaut même de tout vestige, la préparation qu’à certains endroits le marbre a subie, pour la recevoir comme un complément nécessaire, suffirait à en prouver l’existence. La barbe de Rhombos devait être peinte en bleu, comme les barbes de Typhon, ou en noir, comme celle d 'lolaos ; ses cheveux étaient rouges, et la bandelette qui serre les boucles un peu au dessus du front1 2 était sans doute décorée d’un dessin diversement colorié. Le vêtement devait être peint en bleu, afin de se distinguer mieux des parties nues des bras, des jambes et du corps. Le veau enfin devait être, comme le taureau du grand groupe Lions et taureau , bleu avec la queue rouge, les naseaux et le fond des oreilles rouges, l’œil blanc et noir. On doit donc, à mon avis, se figurer d’une façon générale le Moschophore (et aussi l’ Hermès à la syrinx ) sur le modèle des sculptures en pierre tendre, avec cette différence, cependant, que la couleur n’y était certainement plus appliquée en couche épaisse au point de former enduit, et que, sur les chairs notamment, elle avait peut-être déjà tout à fait disparu.
Mais, après les souvenirs nombreux de l’ancienne technique, il faut noter avec soin les premiers résultats de la technique nouvelle, conséquence de l’emploi du marbre. Or, il y a ici une grande nouveauté : c’est l’existence d’un modelé véritable. Par exemple, que l’on compare les bras du Moschophore avec ceux de Typhon ou de Triton dans les grands groupes en calcaire 3 : sur ces derniers, la musculature est indiquée, d’une façon à la fois sommaire et inexacte, par de longs sillons que la gouge a creusés en poussant droit devant elle; sur les bras du Moschophore, on retrouve bien ces longs sillons droits, mais plus jus-
1. J'ai observé une tache bleue entre les cuisses du veau, sous la queue. — L 'Hennés à la syrinx, à qui ces observations s’appliquent, aussi bien qu’au Moschophore, a gardé de nombreuses traces de bleu : cf. Cavvadias, ’Ap/. AeXtIov, 1888, p. 12, y'.
2. Overbeck ( Gesch . griech. PlastA , 1, p. 188) croyait que la tête était recouverte d’une calotte de bronze (xw?j), et que le goujon de plomb enfoncé au sommet du crâne marquait le point d’attache de cette calotte. C’est, là une erreur qu’Overbeck aurait dû effacer de la dernière édition de son ouvrage : le crâne lisse se rencontre dans un certain nombre de statues féminines archaïques (par exemple, dans la grande statue d’Anténor), et cela prouve simplement que le sculpteur comptait sur la peinture pour compléter ce que le travail avait d’inachevé. Quant au trou qui est au sommet du crâne, il servait à enfoncer la tige du p.r,vitr/.o; (cf. Au mus. de l'Acrop., p. 215 sqq.).
3. Fragment du bras gauche de Triton : cf. Wiegand, Povos-Architektur , p. 87, fig. 93.
iio LA SCULPTCKE ATTIQUE AVANT PHIDIAS
tement tracés, et à côté d’eux on voit d’autres creusements et des renflements qui correspondent mieux à la nature ; la saillie osseuse du poignet n’a pas été oubliée ; on sent l’effort pour atteindre un rendu des formes vivant et vrai, au lieu de répéter paresseusement la pratique conventionnelle. Ce même effort, on le constate encore, malgré l’épaisseur du vêtement collant, sur les épaules, le haut des bras et le haut de la poitrine : si on examine les parties correspondantes du Zeus assis, vêtu lui aussi d’un chitôn collant, et les torses de Typhon , qui sont pourtant nus ceux-là, on reconnaîtra combien l’exécution dans le Moschophore est d’une qualité supérieure. Puis surtout, on observera que les clavicules, le bord inférieur des pectoraux, le contour de la cage thoracique, les divisions du muscle droit antérieur de l’abdomen sont marqués ici avec conscience et avec une justesse souvent satisfaisante, et que rien de pareil ne se rencontre auparavant. Voilà le commencement d’un lent et délicat travail qui va se poursuivre désormais sans arrêt, à savoir la reprise, détail à détail, des formes du corps vivant, avec le souci d’en pénétrer exactement la structure et d’en rendre fidèlement les aspects extérieurs. Et certes il y avait beaucoup à faire : on en peut juger, sans quitter le Moschophore lui-même, par les fautes et médiocrités qui abondent dans le corps du veau et par cette dislocation de ses pattes antérieures, digne du « grand écart » que fait le taureau du grand groupe Lions et taureau.
Je prie qu’on remarque, pour finir, que la base sur laquelle le Moschophore était dressé n’est pas en marbre, comme c’est le cas pour les autres figures archaïques en marbre de l’Acropole. Elle consiste en un gros bloc de calcaire ; on peut dire, sans métaphore, que la statue a encore les pieds engagés dans la matière qui avait été celle de la période antérieure. Et ce détail me semble tout à fait propre à caractériser l’époque de transition où nous sommes arrivés : on dirait que le sculpteur a voulu rappeler par un signe visible que le marbre est dans son atelier une nouveauté, et que le temps est encore tout proche où la pierre commune y était seule empkrpée. Ce n’est là, sans doute, qu’un détail fortuit, mais qui s’accorde exactement avec tout ce que nous avons dit de l'exécution et du style de cette figure.
Une statue, du type des « Apollons archaïques », trouvée à
PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE 1H
Kératéa (ancien dème de Képhalé) en Attique1, parait être contemporaine du Moschophore. Malheureusement, l’œuvre, mutilée par accident ou à dessein, a perdu aujourd’hui presque toute valeur ; le visage notamment a été gratté et retravaillé d’une main maladroite et barbare, le nez a été recoupé, les yeux retouchés. Quelques parties cependant sont demeurées intactes : on retrouve encore, par exemple, la petite arête saillante, si caractéristique, prolongeant l’angle externe de l’œil. La chevelure, divisée sur le crâne et par derrière en chapelets de grosses boules aplaties et comme émoussées, rappelle exactement celle du Moschophore et de plusieurs œuvres en pierre tendre de l’époque précédente. Enfin, par l’aspect général du corps, épaules larges et fortes, membres vigoureux et un peu massifs, et surtout par l’air franc et ouvert de la physionomie (autant qu’on en peut juger à présent), par le dessin des yeux posés horizontalement, qui regardent droit, sans qu’un sourire affecté les tire et les relève, la statue de Kératéa appartient certainement à la catégorie des premières sculptures attiques en marbre, continuatrices immédiates des sculptures en calcaire commun.
11 en faut dire autant de deux torses d’homme, l’un trouvé près du Céramique et provenant sans doute d’une statue funéraire 2, l’autre provenant d’une statue de cavalier qui se dressait sur l’Acropole 3. L’un et l’autre sont des œuvres fort médiocres. Dans le premier surtout, l’embarras qu’éprouvait l’artiste à rendre le détail des formes qu’il n’avait pas encore étudiées de près s’étale ingénument : le bas de la cage thoracique dessine un angle aigu, du sommet duquel descend un raide petit sillon qui indique la ligne médiane de l’abdomen ; et la triple division du muscle droit antérieur est marquée sim-
1. Mus. nul. d'Athènes , 1904. Cf. ’Etpvip.. àpx-, 1895, pl. VI, p. 75 sqq. (Léonardos). La figure était un peu plus grande que nature. Elle est en marbre pentélique.
2. Mus. nat. d'Athènes , 71. Cf. ’Ecpxp.. àp /■, pl. I, p. 35 sqq. (Sophoulis). Marbre des Iles. Sur la date reculée de ce torse, ainsi que du suivant, cf. Furtwængler, Meisterw. gr. Plastik , p. 715, note 6.
3. N° 590. Cf. Musées d’Athènes , pl. XII, 1; American journ. arch., 11, 1886, p. 62, n“ 5 CW. Miller); ’Ecsv^- àpx-, 1887, pl. II, 1-2, p. 40 sqq. (Sophoulis) ; Arch. Jahrbuch, VIII. 1893, 'p. 137-138 et 147-14S (Winter) ; Pawlowski, op. p. 89, fig. 18; Perrot, Hist. de l'art , VIII, p. 635, fig. 323. — Marbre de Parus.
plement par trois petits traits parallèles très rapprochés au dessus du nombril, qui font tout juste l'effet d’une sorte de division métrique. — Le torse de l'Acropole est d’un auteur moins novice, mais dont la science n'est pourtant pas bien avancée. Les divisions de l'abdomen sont indiquées avec un plus grand souci de vérité ; mais l'espèce d’ovale qui les cerne et qui réunit, à droite et à gauche, dans une seule et même courbe, à la fois le bord de la cage thoracique et le bord du muscle grand oblique, est entièrement fautif en son artificielle régularité. Les autres détails de la forme, comme les pectoraux, les clavicules, les omoplates, les flancs, décèlent un ciseau timide, qui ose à peine effleurer le marbre ; c’est une exécution sans profondeur : je veux dire, où l'on ne sent pas la connaissance des parties profondes du corps, du jeu véritable des muscles et des os. Elle est sensiblement inférieure à celle même du Moschophore.
Une autre statue d’homme, encore de cette période, était celle dont le Louvre a recueilli quelques débris : la tête ( fxg . 4), une main, un fragment de jambe1. La tête présente une très grande ressemblance avec celle du Moschophore : c’est le même crâne laissé lisse et la même bandelette serrant les cheveux2, les mêmes tresses de cheveux en cordons de perles retombant de chaque côté sur les épaules. D’autre part, quelques détails, comme les gaufrures des cheveux sur le front, le dessin des jeux, au globe saillant enfermé entre une paupière supérieure très arquée et une paupière inférieure presque horizontale, rappellent immédiatement Y Hermès à la syrinx. Puis, tous les traits caractéristiques que nous avons relevés dans les deux oeuvres précédentes se retrouvent encore ici : l’oreille sèche, « en bois », la rainure nette qui circonscrit les narines, l’arrêt brusque des coins de la bouche, le large sillon régulier autour
1. Cf. Gaz. arch., 1887, pl. XI, p. 88 sqq. (Collignon). — Marbre pentélique.
2. Cf. Collignon, l. I., p. 90 : dessin représentant le nœud de la bandelette par derrière. 11 n’y a rien de pareil dans le Moschophore , parce que le corps du veau cache la nuque du porteur. Mais une des statues samiennes de l’Acropole (Au mus. de l'Acrop., p. 373, fig. 44) porte un ruban noué exactement de la même façon. Cf. aussi la figure égyptienne reproduite dans Perrot, Hist. de l’art, I, p. 662, fig. 451-432. Je ne prétends d’ailleurs tirer de ces analogies aucune conséquence : il n’y a pas beaucoup de manières de nouer un ruban.
PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE
de l’œil, et surtout la petite saillie à l’angle externe des paupières.
Je ne vois aucune utilité à en dire plus long sur cette tête ; je ne ferais que répéter ce qui a été dit aux pages précédentes.
Fig. 4. — Tête d'une statue d’homme (Paris, Louvre).
Le lecteur, maintenant qu’il est averti, n’a qu’à rapprocher les gravures où sont reproduits le Moschophore , Y Hermès à la syrinx et la tête du Louvre, pour se convaincre que ces trois marbres sont du même temps, qu’on y sent les mêmes habitudes de main, et que ces habitudes sont celles qu’avait produites la longue pratique de la pierre tendre et du bois.
114 LA SCULPTURE ATTIQl'E AVANT PHIDIAS
Les figures du type féminin démontrent, aussi clairement que celles du type masculin, dans quelles conditions s’est opéré le passage des matériaux tendres au marbre.
Je rappellerai en premier lieu une statuette [Au musée de l'Acrop., p. 184, fig. 17), une de celles qu’on remarque le moins ; et il semble, en effet, qu’elle ne mérite pas un regard. Avec son cou trop large et trop haut, ses bras ridiculement courts et maigres, son corps trop épais, arrondi, et quasi sans forme, avec tous ces défauts accrus par les dommages qu’a subis le marbre, c’est une œuvre des plus grossières, sans valeur artistique. Mais le travail, si médiocre qu’il soit, en est intéressant ; car il reproduit exactement dans le marbre le travail des figures féminines en pierre tendre. En la comparant surtout à la petite Hydrophore , on ne peut qu’être frappé d’une ressemblance si complète. C’est, dans les deux, le même costume : un péplos serré par une ceinture et un grand himation jeté sur le dos comme un châle ; c’est, sur les épaules, le même arrangement des boucles de cheveux, pareilles à des chapelets de gros grains ; c’est le même abus des grandes surfaces raides, régulières, sans détail, sans modelé. Enfermé dans le péplos comme dans une gaine, le corps est aussi large aux pieds qu’aux épaules, aussi épais aux genoux qu’à la poitrine ; les seins ne sont pas même marqués ; toute la partie antérieure, depuis le col jusqu’aux pieds, ne fait guère qu’un plan unique, à peu près vertical : il en est exactement ainsi dans la statuette de calcaire. Si maintenant on examine les détails de la facture, par exemple les sillons égaux que font les plis de l’himation par derrière ses pans largement creusés par devant, la sèche découpure de ses bords 2, on trouvera que tout cela semble avoir été copié fidèlement sur les détails correspondants de la petite Hydrophore. En somme, on peut dire que le premier des reproches auxquels s’est exposé l’auteur de cette statuette en marbre, c’est précisément de l’avoir faite en marbre ; car la façon dont il l’a travaillée paraît annoncer qu’elle est faite d’une matière tendre, se laissant couper sans peine ; et dès lors qu'il l’exécutait en marbre, avec des outils qui n’étaient plus la gouge et le ciseau coupant, elle eût dû prendre, jusque dans les détails de l’exécution, une physionomie différente.
1. Cf. la planche publiée par 1' ’EcpY)pL. àp/., 1891, pl. XII, à gauche.