Cf. ci-dessus, p. 64 sqq
PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE
mêmes, si clairs et si parlants : la statuette d’Éleusis est apparentée d’aussi près que possible à la statuette en marbre de l’Acropole; et toutes les deux se rattachent étroitement aux sculptures en pierre tendre.
Nous arrivons enfin1 2 à une autre œuvre, de la même époque et du même genre, mais d’une bien plus grande importance; car elle est, dans la série des figures féminines, presque l’équivalent de ce qu’est le Moschophore pour les figures de type masculin. C’est une statue de grandeur naturelle, à peu de chose près, découverte dans les fouilles de 1887 [Au musée de l'Acrop ., p. 187, fig. 19)-. Elle a perdu les pieds et la tête, mais, pour tout le reste du corps, est dans un excellent état de conservation. On lui a souvent appliqué la qualification de prêtresse, et il est vrai que l’ampleur et la gravité de son costume, puis surtout cette ceinture dont les deux bouts ornés retombent symétriquement comme ceux d’une étole, lui donnent au premier moment un certain air sacerdotal. Mais il ne faut pas se laisser prendre à cette apparence. Ce même costume et cette même ceinture, nous venons de les voir, portés par plusieurs statuettes en lesquelles on ne songe pas à reconnaître des prêtresses, et ce n’est pas le plus ou moins d’habileté et de soin que l'artiste a mis à travailler ces parties-là, qui peut en changer la signification réelle. La femme que nous voyons ici sous ce costume, tenant dans une main une couronne et dans l’autre une grenade3, n’est pas une dignitaire du temple, mais une femme quelconque, pieuse envers les dieux, se pré-
1. Je ne fais que mentionner en passant deux fragments, du musée de l'Acropole, qui proviennent d'œuvres du même temps et de la même espèce, mais dont l’intérêt est minime (Au mus. de l'Acrop ., p. 18o, fig. 18, et p. 190, n° 7). — Je mentionne seulement aussi un fragment de torse féminin (tête absente, bras cassés au dessus du coude), de grandes dimensions, au Musée national d’Athènes (n° 73 ; cf. Furtwængler, dans Atlien. Miltheil., VI, 1881, p. 180; Au mus. de l'Acrop ., p, 160, note 1). C’est une des plus anciennes œuvres en marbre, retrouvées en Attique ; on peut remarquer que les boucles de cheveux, retombant sur les épaules par devant, ont la même forme en chapelets de gros grains que celles de Y Hydrophore en pierre tendre et de Y Athéna de YHécatompédon.
2. Pour la bibliographie, cf. Au mus. de l'Acrop ., p. 186, note 2 : y ajouter : Lepsius, op. Z.,p. 7 4, n"57 (marbre pentélique); Perrot, IIisl.de l'art, p. 575, fig. 288.
3. La manière dont cet objet est tenu m’avait fait croire jadis (Bull. corr. hell., XIV, 1890, p. 581) qu’il devait être un petit vase à parfums, de forme très effilée par en bas. 11 est plus probable que c’est une grenade ; seulement le sculpteur maladroit l'a posée sur la main au lieu de la placer dans la main, entre les doigts serrés.
sentant au sanctuaire avec deux de ces offrandes qui étaient la menue monnaie de la dévotion. La couronne et la grenade qu’elle a dans ses mains étaient pour elle (si parva magnis...) ce qu’est pour Rhombos fils de Paies le veau qu’il apporte sur ses épaules. Et les deux statues, malgré toutes les différences qui les séparent, ont au fond même sens : elles devaient perpétuer le souvenir de la piété et des offrandes d’un individu, ou plutôt elles équivalaient, pour l’individu qui les avait consacrées, à un acte de piété permanent et indéfini.
Le costume de cette figure n’a rien de nouveau pour nous; c’est celui-là même que nous avons étudié à propos des statuettes précédentes. Les moindres détails que nous y avons signalés se retrouvent ici : par exemple, le bourrelet que fait l’étoffe du péplos entre la ceinture et Yapoptygma. La nature de l’himation se laisse reconnaître mieux qu 'ailleurs : c’est une grande pièce d’étoffe, pliée en deux et posée symétriquement sur les épaules à la façon d’un châle1 2 : les quatre coins, qui se recouvrent presque deux par deux, sont munis de petits glands, lesquels existent déjà dans des figures plus anciennes, et se voient également aux coins de la tunique du Moschophore'. Les boucles de la chevelure ne sont plus travaillées, comme dans les œuvres précédentes, en forme de lourds chapelets; elles ressemblent plutôt à de grosses lanières découpées carrément et légèrement gaufrées sur la face antérieure. En revanche, ces deux appendices allongés, des pendants d’oreille peutêtre3 4, qui descendent de chaque côté du cou en ayant des boucles, correspondent à un détail tout pareil de Y Athéna en haut-relief provenant du fronton oriental de Y Hècatompédotï* .
Tout ce que nous avons dit des caractères de l’exécution dans les deux statuettes de l’Acropole et d’ Eleusis, nous pourrions
1. Cf., pour le détail de cet himation, Au mus. de l'Acrop., p. 188, note 1.
2. Je reviendrai plus loin sur ce petit détail, qui me paraît tout à fait digne d’être noté. M. Heuzey, en publiant (Bull. corr. hell., XV, 1891, p. 611, pl. XVII) une très curieuse statue espagnole de style gréco-phénicien, disait que les glands qui terminent les quatre coins de son manteau rappellent certaines modes orientales ou barbares plutôt que grecques. Les exemples que je viens de citer, empruntés à la sculpture purement attique, paraissent prouver que c’a été là aussi une mode grecque.
3. Comparer les pendants d’oreille, en forme de grappe de raisin, de Y Athéna Parlhénos dans la gemme d’Aspasios.
4. M. Wiegand ( op . I., p. 101) explique ce détail, dans Y Athéna, comme étant « une quatrième boucle de cheveux » ; mais ne serait-ce pas plutôt des pendants d’oreille ?
PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE H9
le répéter ici, mais en faisant remarquer qu'il s’agit cette fois d’une grande statue; qu’on ne saurait du tout alléguer de prétendues négligences de l’artiste, devant une œuvre aussi évidemment soignée que l'a été celle-ci; et que, par conséquent, ces caractères doivent nous paraître plus que jamais importants et pleins de sens. Dans la Femme à la grenade , non moins et même plus que dans le Moschophore , les souvenirs de la technique du bois dominent encore, à son insu, la main et les yeux de l'ouvrier. Ce corps de marbre, arrondi de toutes parts, tout en grands plans unis, en grandes lignes droites, est identique à celui de YHyclrophore et de Y Athéna eiCpierre tendre. Les formes de la poitrine, des épaules et des bras, sous l’épaisse carapace des vêtements, rappellent les lourdes formes maintes fois signalées dans les œuvres antérieures. Le dessin de la main et des doigts est le même que dans Y Hermès à lasyrinx; et le commun modèle de ces mains en marbre, nous le rencontrons dans les mains du Typhon en calcaire. D'autres parties, en raison même du soin particulier dont elles ont été l’objet, sont plus significatives encore : pour mieux orner la ceinture, par exemple, l’artiste l’a tout du long creusée d’une sorte de cannelure que limitent deux petits listels ; or, un tel fignolage ne correspond en rien à la forme réelle d’une bande d’étoffe souple et mince, mais, au contraire, fait penser au travail d’un menuisier creusant à la gouge un large sillon dans une planchette de bois.
Du coloris qui la recouvrait, la statue n’a conservé aujourd'hui que quelques vestiges, insuffisants à notre gré. La grenade, les glands du manteau sont demeurés d'un rouge vif; sur le devant du péplos s'alignent verticalement une suite de petits ornements en forme de croix gammée ou d'étoile; les bords de l’himation offrent le dessin, très visible encore, d’une grecque allongée. Il est certain que la figure n'était pas peinte tout entière; les nus et la majeure partie du vêtement gardaient le ton du marbre : on peut l’affirmer ici avec plus de certitude que pour le Moschophore.
Par un hasard fâcheux, les trois figures féminines dont il vient d’être parlé sont toutes brisées de la même manière, et aucune d'elles n’a conservé sa tête. Il n’est pas difficile pourtant d’imaginer ce que devaient être ces têtes. D'abord, en tenant compte des degrés différents dans l’habileté de l’artiste
LA SCULPTUKE ATTIQOE AYANT PHIDIAS
et dans le fini de son travail, il est toujours certain qu’elles devaient être foncièrement pareilles entre elles; et, en second lieu, il est non moins sûr que toutes les trois devaient se rattacher à celle de Y Hydrophore en pierre tendre, comme à une sorte de prototype. Les ressemblances si étroites que
Fig. 6. — Tête de Méduse (Acropole).
nous avons notées entre cette figure en calcaire et les trois figures de marbre, depuis les pieds jusqu’au col, ne peuvent pas s’être arrêtées au col, et on ne concevrait pas que la tête eût été exécutée suivant d’autres principes techniques que le reste du corps.
Faute de têtes féminines ordinaires, j’introduirai ici une tête
PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE
(le Méduse {fig. 6), débris intéressant dont la facture n’offre pas seulement tous les caractères spéciaux à la période qui nous occupe, mais pousse ces caractères à l’exagération. Cette tête, travaillée en relief, d’une assez forte saillie, est sortie du sol de l’Acropole en 1888 L Elle offre le type archaïque de Méduse dans toute son horreur : nez bossué et écrasé, langue pendante, bouche endentée comme une gueule de sanglier et contractée par un rictus affreux. Sans doute, le grossissement caricatural de ces traits repoussants a incité l’ouvrier à accentuer davantage encore la raideur et la dureté de son travail; toujours est-il que, dans aucune autre œuvre en marbre, la sécheresse anguleuse propre à la vieille technique du bois et de la pierre tendre ne s’est étalée plus ouvertement que dans ce masque hideux2. L’oreille plate et collée au crâne, le large contour du nez et de la bouche, les étroites incisions qui séparent l’une de l’autre les dents découpées en carré, les yeux surtout, avec leurs paupières si sèchement arrêtées et l’angle vif qui en prolonge l’angle externe, sont des échantillons choisis de ce genre de technique. Si l’on n'était averti que la matière employée est bien du marbre, on jurerait que cette Méduse a été taillée dans un billot de bois avec un couteau.
Les deux Sphinx trouvés respectivement à Spata [fig. 7) et au Pirée {fig. 8), et conservés au Musée national d’Athènes3, sont de notables sculptures, dont la place est ici. Le Sphinx de Spata , surtout, témoigne, par maints détails significatifs, de l’inconsciente persistance des habitudes anciennes nées de l’emploi prolongé du bois, puis de la pierre tendre. La bouche en arc régulier, arrêté net aux deux extrémités, la rainure sèche qui limite les ailes du nez, la petite ligne sail-
1. Cf. Collignon, Ilist. sculpt. gr., I, p. 218, fig. 103; Perrot, Hist. de l'art , Vlll, p. 624, fig, 317 ; Lepsius, op. L, p. 74, n° 64 : marbre pentélique. — Hauteur de la tête, O"1, 23.
2. Cela n’a pas échappé à M. Wolters, quand il a signalé la découverte de ce morceau : cf. Athen. Mittheil ., XIII, 1888, p. 440.
3. Sphinx de Spata, n° 28 du Catalogue : cf. Brunn-Bruckmann’s Denkmæler , 66, A; Athen. Mittheil., IV, 1879, pl. V, p. 43 (Milchhœfer) : Friederichs-Wolters, Gipsabgüsse, 103; Collignon, Hist. sculpt. gr., I, p. 383, fig. 199; Pawlowski, op. L, p. 267, fig. 94; Perrot, Hist. de l'art, VIII, p. 659, fig. 337 ; Lepsius, op. /., p. 81, n° 150 : marbre pentélique. — Sphinx du Pirée, n° 76 du Catalogue : cf. Pawlowski, op. L, p. 269, fig. 95; Athen. Mittheil., XV, 1890, p. 8 (Græf). Marbre pentélique.
lante qui prolonge l'angle externe de l’œil, puis les sourcils
Fig. 7. — Sphinx de Sjiala (Athènes, Musée national).
indiqués en creux par une courbe taillée en biseau, sont de ces détails qui rappellent au premier regard les effets natu-
PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE
rels des outils coupants, dans une matière propre à être cou-
Fig. 8. — Sphinx du Virée (Athènes, Musée national).
pée. D’autre part, la masse festonnée de la chevelure sur le
front, les boucles de cheveux retombant de chaque côté du cou en cordons de grosses perles, les grands yeux bien ouverts, posés horizontalement, le sourire léger, limité à la bouche seulement et éclairant le visage sans en modifier les contours, le menton carré et la ferme structure de la tête entière, tous ces traits soit de technique ou de style se trouvent également réunis dans le Moschophore et caractérisent le type attique delà première période. Quant au corps, les formes en sont indiquées avec justesse, mais arrondies sommairement, sans modelé véritable. — Tel est aussi l’aspect du Sphinx dit Pirée. Un peu plus récentpeut-être que son congénère de Spata, il a dans la facture quelque chose de moins raide et moins sec, et quelques parties mieux venues, comme les oreilles par exemple. Mais, d’ailleurs, c’est la même conformation du corps, le même dessin des cheveux sur le front ou des boucles sur les épaules; et les mutilations du visage ne sont pas telles qu’on ne puisse, dans le tracé de la bouche et des yeux, dans les larges sillons doux qui circonscrivent l’œil par dessus et par dessous, et dans la petite arête saillante qui en prolonge l’angle externe, enfin dans la construction solide du menton et des joues, et dans l’air franc et épanoui de la face, sans affectation de sourire, discerner encore suffisamment ce genre particulier d’exécution, à propos duquel on ne cessera pas de citer le Moschophore , puisque c'en est le modèle le plus complet et le plus considérable.
Le œuvres décrites ci-dessus 1 suffisent amplement, il me semble, à donner une idée exacte de ce que fut la première époque de la sculpture en marbre. Elles confirment par des exemples variés, mais unanimement concordants, la vérité du principe posé plus haut (p. 102-104), à savoir que la technique du bois se prolongea, comme en vertu de la force acquise, jusque dans les premières œuvres en marbre, et que celles-ci
1. A la même catégorie appartiennent aussi — mais il n’y a pas lieu de s'y attarder — des têtes et poitrails de chevaux, fragments d'un quadrige taillé en relief, vu de face, dans le genre d'une des vieilles métopes de Sélinonte (cf. Benndorf, Metopen von Selinunt, pl. 111). Ce devait être un petit monument isolé, plutôt qu'une sculpture décorative faisant partie d'un édifice. Les fragments en question portent, au musée de l’Acropole, les n0' 575-576 et 578-580 : cf. Arch. Jahrbuch, VIII, 1833, p. 136 et 147 (Winter); Pawlowski, op. p. 253-254, fig. 88-89 ; Bull. coin', hell. , XXV, 1901, p. 476-477, fig. 2-4 (Homolle).
PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE
n’ont différé des sculptures en pierre commune que par la matière, mais non par l’aspect extérieur et par les qualités d’exécution. De ces premières figures en marbre on doit dire qu’elles appartiennent encore, par l’esprit, à la période antérieure.
Elles sont, comme on le voit, assez nombreuses. Cependant les artistes, en demeurant fidèles à leurs vieilles habitudes de pratique, bien que toutes les conditions du travail (matière et outils) fussent changées, en répétant les œuvres de leurs devanciers jusque dans certains défauts que l’emploi de la pierre tendre ou du bois excusait, mais qui devenaient inadmissibles après l’emploi du marbre, commettaient un véritable contre-sens esthétique. Et ils ne pouvaient pas rester bien longtemps sans s’en apercevoir. Car, en travaillant le marbre, ils en découvraient les qualités et la vertu propres. « Les matériaux ont leur humeur », a dit excellemment un maître en l’art d'animer la matière 1 ; et cette humeur ne se laisse pas ignorer : on peut bien lui faire violence un temps, on a vite reconnu qu’il est plus simple et plus profitable de lui céder. La nature fibreuse du bois, la surface rugueuse du calcaire poreux se prêtaient mal aux délicatesses du modelé; le marbre, au contraire, par la finesse de son grain, la fermeté douce de son épiderme, invitait l’artiste à rechercher ces délicatesses et à donner à son travail tout le fini possible. La technique du calcaire ou du bois avait l’inconvénient, nous l’avons dit, de porter l’ouvrier à un travail superficiel, à une facture sommaire et par à peu près; le marbre, au contraire, en le contraignant à un labeur long et pénible, devait retenir son attention sur chaque détail, l'amener à une incessante comparaison avec le modèle et, par suite, à la rectification progressive d’une foule de petites fautes jusqu’alors inaperçues. C’était 1a. matière même, par sa résistance, qui allait obliger l’ouvrier à reviser les habitudes de sa main et de son œil, à en reconnaître les défauts, et à s’en créer de nouvelles plus conformes aux conditions nouvelles de l'art. Le jour où il aura fait cette découverte, que ses habitudes d’autrefois n'ont plus maintenant de raison d’être, le sculpteur attique, si éloigné qu’il soit encore du but, sera entré pourtant, d’une façon définitive, dans la bonne voie. Il a trouvé enfin la matière la plus belle