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CHAPITRE VII

DE LA DATE DES PREMIÈRES SCULPTURES EN MARBRE ET DES SCULPTURES EN PIERRE TENDRE

Depuis le fronton de l'Hydre jusqu’au Moschophore , pas une des œuvres examinées ne porte avec soi sa date. Nous avons dû les présenter l’une après l'autre (non pas au hasard, il est vrai), comme des épaves muettes sur leur propre passé. Il en est résulté, sans doute, quelque gêne secrète dans l’esprit du lecteur. Cependant il fallait bien se contenter jusqu’à présent d’établir entre les œuvres un classement relatif, en attendant qu’un indice certain permit de passer du classement relatif au classement absolu. Cet indice, ainsi qu’on le verra tout à l’heure, nous est fourni par une des précédentes statues en marbre. Mais, avant d’en venir là, je vais rappeler et préciser les résultats du classement relatif, établi par les seuls moyens de la méthode archéologique :

1° Les sculptures en marbre, ci-dessus décrites, sont à très peu près contemporaines. L’identité entre elles toutes des caractères si particuliers de la facture prouve sans conteste qu’elles ont été produites dans les mêmes conditions et sous les mêmes influences. De plus, elles sont presque toutes en marbre du Pentélique ou de l’Hymette, c’est à dire en marbre attique1. Enfin, j’ai relevé avec soin, chemin faisant, et je

1. On ne doit pas, je crois, donner une bien grande importance aux considérations sur la nature du marbre. Y voir le premier et le plus sûr critérium qui nous permette de déterminer l'origine des œuvres archaïques, c'est se vouer d'avance à de grosses erreurs, ainsi que M. Sauer l'a fait voir, par son propre exemple, dans son étude sur l’ancien art de Naxos ( A t lien . Mittlieil., XVII, 1892, p. 37 sqq. ; cl'., sur ce travail, les justes critiques de \1. Furtwængler, Meisterw. gr. Plastik , p. 713, note 6). Mais, dans le cas présent, je fais cette simple remarque, que les sculpteurs attiques, quand ils ont délaissé pour le marbre la pierre commune, ont dû naturellement employer d'abord le marbre indigène, et ce n'est qu'après l avoir éprouvé qu'ils ont eu des raisons de lui préférer le marbre des lies. 11 est donc vraisemblable a priori que

rappellerai encore plus loin, dans une note spéciale, de nombreux menus détails qui mettent nécessairement un lien entre les œuvres différentes où leur présence est constatée. Ces sculptures en marbre forment donc un groupe bien uni, dont le représentant le plus désigné est le Moschophore ; dans la suite de ces pages, quand nous citerons le Moschophore ., c’est le groupe entier dont il est le centre que nous aurons en vue.

2° Les sculptures en pierre tendre doivent être, à peu d’exceptions près, antérieures au Moschophore ; non pas seulement parce qu’elles sont en pierre tendre, car nous avons dit qu’il y eut sans doute, pendant un plus ou moins long temps, emploi simultané de la pierre commune et du marbre dans les ateliers des sculpteurs ; mais, en ne considérant que les qualités d’exécution, sans se préoccuper de la matière mise en œuvre, il est incontestable que le Moschophore l’emporte sur celles même des sculptures en pierre commune qui représentent à nos jeux le plus grand effort de la plastique à cette époque.

3° Enfin les sculptures en calcaire semblent correspondre à plusieurs étapes différentes de l’art. J'ai dit tout au long, en leur lieu, les motifs qui obligent en théorie à placer celle-ci avant ou après celle-là; et, en conséquence, voici dans quel ordre je crois qu’on doit échelonner les principales d’entre elles :

a) Fronton de l' Hydre ;

b) Fronton rouge (premier groupe à' Héraclès et Triton);

c) Frontons de V Hécatompédon ; grand groupe Lions et taureau.

Ce classement relatif comporte déjà quelques renseignements sur la marche qu’a suivie l’art attique. Cependant il ne nous apprend point par quel intervalle sont séparées les principales étapes de cette marche, ni à quel moment de l’histoire nous sommes. Mais, s’il nous était possible de dater l’une

les premières œuvres en marbre des ateliers altiques ont dù être presque exclusivement en marbre attique. C’est ce que nous constatons, en eil’et, dans des œuvres en lesquelles, pour d’autres motifs plus sérieux, nous avons reconnu les plus anciennes productions en marbre de l’école attique. — J'aurai à revenir plus loin sur cette question de l’origine du marbre.

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quelconque de ces œuvres, les autres se trouveraient datées par rapport à elle d’une façon approximative, et la série entière, au lieu de flotter sans attache nulle part, serait dès lors comme amarrée à un point fixe. — Or, l’inscription de la base du Moschophore équivaut presque à une date : la dimension et la forme des lettres1, les trois points verticaux qui séparent les mots, la direction de l’écriture de droite à gauche, dans un texte qui ne compte qu’une seule et unique ligne2, sont des signes certains que l’inscription appartient à la première moitié du vie siècle. Comme, de plus, les fouilles de l’Acropole ont fait connaître un grand nombre d’inscriptions attiques qui se succèdent dans la seconde moitié du vie siècle, surtout de 540 à 5003 4, et que l’inscription du Moschophore , comparée à celles-là, parait sensiblement plus archaïque, il faut donc la reporter à une certaine distance en arrière 1 ; elle est sûrement antérieure à 550 5 ; et la série entière des premiers marbres peut ainsi être placée avant 550. Dès lors, celles des sculptures en calcaire qui sont plus anciennes que le Moschophore seront rejetées plus loin, vers 575 et vers 600, voire au delà. Mais ne serait-il pas possible de préciser davantage ?

Le temple, dit Hécatompêdon , d’où proviennent les deux grands frontons, n’était pas le premier, ni en date ni en impor-

1. M. Winter a publié, le premier, l’inscription et en a donné un fac-similé ( Athen . Mittheil., XII, 1888, p. 114). Les lettres ont 0",045 de hauteur; les plus remarquables sont l’O avec point central et 1TI fermé.

2. Sur l'interponction et la direction de droite à gauche, considérées comme signes d’antiquité, cf. Bull. corr. hell. , XII, 1888, p. 477-478 (Homolle).

3. Pour la date exacte de quelques-unes de ces inscriptions, cf. Athen. Mittheil ., XXIII, 1898, p. 466 sqq. (Wilhelm).

4. Voici, à ce sujet, un nouvel indice peut-être. Une des moins mutilées parmi les quelques inscriptions sur bases en pierre tendre qui ont été retrouvées à l’Acropole, est une dédicace de deux vainqueurs au pentathle ; l’un des deux noms est Alcméoniilès (cf. Lolling, Catal. inscr. Acrop., p. 37, n° 13, ajouté par M. Wolters). Il était vraisemblable a priori qu'un tel nom n’avait pu être porté que par un membre de la famille des Alcméonides ou au moins par un homme ayant quelque alliance avec cette famille (cf. Tœptfer, art. Alkmaionidai, dans Pauly-Wissowa, I, 1562) : mais, d’ailleurs, une dédicace découverte au Ptoïon en 1903 fournit la preuve que cet Alcméonidès était un propre fds cl’Alcméon. Les Alcméonides ayant été bannis après l’usurpation définitive de Pisistrate, vers 540, l’inscription de l’Acropole est nécessairement antérieure à cette date; et on n’hésitera guère à la reculer jusque vers 550 au, moins. Or, tout en rappelant par maints détails l’inscription du Moschophore , elle a pourtant un aspect plus jeune.

5. C’est aussi l’opinion de M. Perrot, Hist. de l'art , VIII, p. 629.

tance religieuse, des temples de l’Acropole1. Il avait été élevé à côté du vieux temple d’Athéna Polias, non pour le remplacer, mais pour rendre un second hommage à la divine patronne de la cité, ainsi qu’il arriva plus tard du Parthénon relativement à ce même vieux temple de la Polias. Les dimensions notables du temple nouveau2, les sculptures dont il fut décoré, ses métopes, cymaises, chéneaux et acrotères de marbre, tout cela témoigne qu’il dut être édifié dans un moment où la cité athénienne était largement prospère, dans une des rares périodes heureuses qu’elle put connaître avant le gouvernement des Pisistratides. Et le nom de Solon vient naturellement à l’esprit3. Car, si obscures que soient pour nous la vie et l’œuvre de Solon, le souvenir persistant qu’on avait gardé de sa « législation » et des guerres heureuses dont il avait eu l’initiative, oblige en tout cas à voir en lui un vrai chef d’État, dont l’action énergique et bienfaisante vivifia Athènes durant les vingt premières années du vie siècle. Que, pendant cette période, à l’occasion soit des succès de la politique extérieure ou de l’apaisement des longues discordes civiles, un temple nouveau ait été consacré à la déesse protectrice d'Athènes, cela n’offre rien, a priori , que de très naturel. Et puisque nous avons déjà été conduits à présumer que les sculptures de Y Hécalompédon ne pouvaient guère être postérieures à 575, c’est donc à Solon lui-même que serait due l’existence de cet édifice. Certains textes anciens vont, d’ailleurs, nous fournir un léger indice positif en faveur de cette hypothèse, en même temps que le point de départ d’une autre hypothèse encore.

Lors de l’attentat de Kylon, au cours de la seconde moitié du viie siècle4 5, l’Acropole avait été le théâtre de scènes sacrilèges ; près des autels on avait égorgé, après leur avoir promis la vie sauve, des hommes qui s’étaient fiés à la protection divine ; Athéna et les Euménides avaient été également outragées b. Ceux qui étaient ou qu’on jugeait le plus directement responsables d’un tel forfait, les Alcméonides, bien qu'ils

1. Cf. la démonstration faite par M. Michaelis : Arch. Ja/irbuch, XVII, 1902, p. 2 sqq.

2. Dimensions qui valurent au temple son nom, ou du moins son surnom : cf. ci-dessus, p. 41, note 1.

3. Plutarque, Solon, 22. — Cf. Hev. arch., 1904, I, p. 41-48 (Pottier).

4. Entre 640 et 600; il est impossible de préciser plus : cf. Curtius, Hisl. grecque, trad. Bouché-Leclercq, I, p. 389, note 1.

5. Thucydide, I, 126. — Cf. Busolt, Griech. GeschA, II, p. 207.

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fussent, par leur nombre, leur rang et leur influence, les premiers peut-être de la noblesse athénienne, se trouvèrent en conséquence sous la menace d’une sorte d’excommunication ; leur crime avait causé à ia cité une sorte d’horreur, une crainte aussi, que les partis adverses durent s'appliquer à entretenir, afin de pouvoir l’exploiter contre eux. Les Alcméonides étaient assez forts pour résister, et leur résistance dura, semble-t-il, plusieurs années; mais une peste serait survenue1, qui, en réveillant le remords secret, acheva de tourner contre eux l’esprit populaire. Les sacrilèges devinrent des victimes expiatoires ; ils furent exilés, eux et leur race ; et l’oracle de Delphes ordonna une solennelle purification de la ville que leur crime avait souillée. On fit venir le grand sage et prophète crétois Épiménide, pour rétablir la rectitude des rapports entre les Athéniens et leurs dieux : des sacrifices furent accomplis, de nouveaux autels furent élevés, en même temps que les anciens furent purifiés2. — Nul doute qu’en cette affaire la religion ait été surtout un prétexte pour dissimuler d’âpres rivalités politiques ; mais, avec plus d’hypocrisie chez les uns, avec plus de sincérité chez les autres, elle n’en était pas moins placée au premier plan. Dès lors, il n'est pas vraisemblable qu’on se contenta de dresser quelques autels de plus. Et en effet, on attribuait formellement à Épiménide la fondation du temple des Euménides à Athènes, et plus généralement on lui attribuait la fondation de certains temples3 4. Disons simplement qu'il y avait ou qu il y avait eu à Athènes des temples, dont on rapportait la fondation à l’époque de la venue d’Épiménide.

A quelle date Épiménide est-il donc venu en Attique? D’après Diogène et Plutarque, ce serait au temps même de Solon; mais Aristote 1 semble placer ce voyage avant 600, à un moment indéterminé entre l’attentat de Kylon et le gouvernement de Solon5. 11 résulte de là cette alternative : ou

1. Diogène de Laërte, Vies des philosophes , I, 10 : Épiménide.

2. Cf. Curtius, llist. grecque, trad. Bouché-Leclercq, I, p. 397-398.

3. Diogène de Laërte, I, 10, § 112; Plutarque, Solon, XU, 7. — Le mot iSp-JOca-t, employé par Piutarque, doit être rapproché des mots de Diogène : -/.ai iepà iSp-ja-aaDai. 11 est possible, d’ailleurs, que tous deux aient emprunté ici à la même source : Hermippe. Cf. Demoulin, Épiménide de Crète ( Dihiioth . de l'Univ. de Liège, XII), p. 12 sqq.

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