LA STATUAIRE EN BOIS. — DÆDALE AUTOCHTONIE DE LA SCULPTURE ATTIQUE
La période des xoana a pu durer un temps considérable. Les premiers pas, dans un métier où tout est à découvrir, sont nécessairement fort lents, et certaines causes extérieures les retardaient encore : l’obstacle principal fut, sans doute, que la piété des anciens Grecs se plaisait à surcharger ces xoana, images de divinités, d’un amoncellement d'étoffes précieuses, de bijoux et de couronnes1 2, si bien que les parures seules étaient visibles, et que la grossièreté du simulacre qui en était recouvert demeurait ignorée. Le moment vint pourtant où, de ces colonnes arrondies, de ces poutres équarries?, la statue qui y était virtuellement contenue s’échappa ; la gaine rigide se brisa; les jambes collées l’une à l’autre se séparèrent ; les veux s’ouvrirent3 ; la face s’anima. C’est de ce progrès que
1. [1 en était encore ainsi, pour la plupart des images du culte, aux siècles les plus brillants de la Grèce; et c’est là, d’ailleurs, un effet naturel de la dévotion populaire.
2. TsTpâi'Mvo; ipyotvia, xùov, Sôxavov, (ravi; : ces mots servaient à désigner certains xoana, d’après leurs formes différentes. La graduelle transformation du xoanon en statue a été suivie et analysée avec précision, notamment par M. Homolle, De antiquiss. Dianæ simulacris , p. 73 sqq.
3. Ces yeux clos ou absents des figures primitives (àvSpiocvTcç àô(xp.atoi, àyàXp.aTa toïç opizairi fiepoxoïa) ont paru peu vraisemblables à quelques commentateurs, qui se sont engagés dans des explications étranges : cf. O. Muller, Manuel , I, § 68, note 3. Mais il ne faut pas craindre d’attribuer trop de barbarie aux premiers essais de la sculpture grecque : on ne leur en attribuera jamais assez. Les premiers sculpteurs, en présence de difficultés qui semblent aujourd'hui insignifiantes, se sont sentis plus gauches et plus embarrassés qu’on ne saurait dire. Qu’on se rappelle, par exemple, le grand masque d'or de Mycènes (Perrot, Hist. de l'art, VI, p. 708, ûg. 373), où l’artiste, par une maladresse à peine concevable, réelle pourtant, a représenté les yeux à la fois ouverts et clos ; et, néanmoins, pour tout le reste, ce masque est le produit d’un art déjà développé.
date véritablement l’éveil du sentiment artistique. Les Athéniens en faisaient honneur à Dædale.
Dædale serait donc le plus ancien des artistes de l’Attique, et, d’une façon générale, des artistes grecs, — s’il avait existé1 2. Mais tout ce qu’on nous raconte de sa vie et de ses travaux ressemble plus à un conte qu’à une histoire vraie. La plus juste façon de parler de lui est celle dont M. Cari Robert a donné l’exemple : II y avait une fois un homme qui s'appelait Dædalos, comme qui dirait « le fin ouvrier » ; son père s'appelait Eupalamos, c'est à dire « l'ouvrier habile de ses mains », et son grand-père s'appelait Métiôn , ou « /’ ingénieux » ; etc.'1. Il faut noter, en effet, que le mot oa-3 aXoç ne fut d’abord qu’un qualificatif des ouvrages « bien taillés » dans le bois3. AaécaXx est un synonyme de çixva ; et de cette synonymie, Pausanias4 conclut que, à son avis, le mot SaîSaXa devait exister antérieurement au sculpteur fils d’Eupalamos, mais que celui-ci, quel que fût son nom véritable, reçut plus tard le surnom de Dædale, à cause de son habileté dans l’art qu’il exerçait.
Ce passage curieux où Pausanias, contre son habitude, fait preuve de quelque critique, contient tout le résidu de la légende de Dædale. Du mot ca-SaXoc, simple épithète appliquée soit aux sculptures en bois ou à leurs auteurs, l’imagination populaire, à un moment, fit un nom propre. En créant ce nom, elle créait du même coup une personnalité dans laquelle vinrent se confondre tous ces lointains sculpteurs des anciens âges, à qui tour à tour avait été décernée l’épithète caicaXcç. Aucun d’eux ne méritait de survivre et n’avait survécu; mais, de leur foule anonyme, se levait à la longue une grande personnalité légen-
1. On a beaucoup écrit sur Dædale. 11 suffit de citer : H. Brunn, Gesch. gr. Künstler, 1, p. 14; Ilomolle, De antiquiss. Dianæ simulacris, p. 68; C. Robert, Arch. Mærchen , p. 1 sqq.; Dictionn. des antiq ., art. Dædalus (E. Pottier).
2. Certains détails relatifs à Dædale ont cette absurdité inconsciente et charmante, qui est propre aux récits fabuleux. Ainsi Pausanias, qui ne douta jamais une seconde de l’existence réelle de Dædale, écrit bonnement : « Dædale était sculpteur à Athènes du temps qu’OEdipe était roi à Thèbes. » C’est comme si Perrault avait dit : « Le Petit Poucet vivait du temps de la Belle au bois dormant. » Indication précieuse, mais insuffisante pour fixer l’époque où ils ont vécu, et surtout pour prouver qu'ils aient, l’un et l’autre, vécu.