LA STATUAIRE EN BOIS ; DÆDALE
daire qui devait les représenter tous ensemble devant les siècles futurs; les souvenirs très confus que la postérité avait gardés d’eux se précisaient en un nom unique qui devait conserver à jamais, à défaut de leurs noms individuels, l’épithète professionnelle qui leur" était commune à tous. Ces humbles ouvriers qui se transmettaient, de génération en génération, les procédés de l’art naissant, avaient su, à force de temps, y réaliser quelques progrès : on attribua ces progrès en bloc à Dædale. Ils avaient inventé l’un après l’autre ou perfectionné les outils de leur métier, hachette, scie, vrille, etc. : on mit ces inventions au compte du seul Dædale1. Ce qui avait été acquis, en réalité, par l’effort continu d’un grand nombre d’hommes pendant un grand nombre d’années, se trouva, dans la légende, être dû au génie d’un seul homme, capable de faire sortir du jour au lendemain l’art du néant. A la lente marche naturelle des choses fut substituée une création miraculeuse, le miracle étant toujours aux yeux du peuple la plus simple et la plus satisfaisante des explications. D’après cela, Dædale appartient à la classe des héros. Le héros étantle personnage représentatif en qui se résument les vertus propres à un groupe d’individus, Dædale est le héros de la statuaire primitive. En sa carrière se résume la période des commencements de l’art ; en son nom — nom collectif comme ceux de Musée2, d’Homère, de Thésée — se confondent tous les Sai'caXoi, tous les auteurs de 3a (oaXa. De même qu’en Thésée, héros guerrier et législateur, destructeur de monstres et organisateur d’États, Héraclès athénien et Solon préhistorique, s’étaient accumulées et condensées sous une forme de légende les vagues traditions relatives aux plus anciens faits d’ordre politique et social, de même le nom de Dædale, inscrit au seuil de l’histoire de la sculpture, en résumait les confuses origines, et autour de ce
1. On remarquera que l'invention de la scie est attribuée quelquefois à un certain Talos, non pas à Dædale (Apollodore, 111, 15, 9) ; mais on avait fait de Talos le neveu de Dædale : autrement dit, la légende de Talos s’était confondue avec celle de Dædale, mais n’avait pas été absorbée entièrement. La variété même des noms de Talos ou Kalos ou Perdix est significative ; nous apercevons ici, en train de s'accomplir, une simplification mythique qui, ailleurs, a été poussée jusqu’au bout et n’a pas laissé de traces : à savoir de petites légendes particulières se réduisant à l’unité, pour ensuite s’incorporer à la grande légende dædalienne.
2. Le mot ixova-aïo; n’est d’abord qu’une épithète des chanteurs « inspirés des Muses ». Devenu un nom propre, il représente moins une personnalité réelle et définie que la collectivité des p.o-jcraïoi de l’époque préhomérique.
LA SCULPTUIïE ATTIQL'E AVANT PHIDIAS
nom étaient venus se cristalliser tous les souvenirs et les idées qui flottaient dans l’esprit des Athéniens quant à la naissance et à l’enfance de l’art1.
Mais cette légende est-elle purement athénienne ? L’éparpillement par toute la Grèce des œuvres supposées de Dædale et ses prétendus voyages en Crète, en Sicile, en Italie, en Égypte, autorisent là dessus certains doutes. Brunn2, en le comparant à Ulysse, tant à cause de sa vie errante qu’à cause de son génie industrieux et inventif, a oublié qu’un des traits essentiels du caractère d’Ulysse est son amour de la patrie, son désir tenace du retour au foyer. Rien de semblable chez Dædale, qui parait ne tenir pas davantage à l’Attique qu’à la Crète. Cependant il n’y a point de raisons assez fortes pour croire que le fond même de sa légende se soit constitué ailleurs qu’en Attique. 11 faut seulement ajouter que plusieurs pays grecs devaient avoir, sur ce sujet commun des origines de l’art, des légendes analogues, quoique indépendantes les unes des autres. Et plus tard ces légendes, de provenances diverses, ont été reprises à Athènes, rebrassées et amalgamées en une seule3. Les Athéniens, qui « poussèrent l’amour de la gloire jusqu’au mensonge »4, ont plus d’une fois, par un travail d’imagination plus ou moins conscient, procédé à des remaniements et arrangements de cette sorte et incorporé les fables étrangères aux fables nationales5. Dans le cas présent, on voit ce
1. Beulé, Hist. de l'art gr.au. Périclès, p.333 : « Dédale était pour l’antiquité ce qu’est saint Luc pour l’Église chrétienne d’Orient. L’esprit humain a besoin de tout simplifier; on attribuait à Dédale autant d’œuvres qu’on attribuait à Hercule de travaux impossibles. L’un, dans l’art, l’autre, dans la légende antéhistorique, servaient à introduire l’unité dans la confusion : on se sauvait de L’ignorance en se rattachant à un nom fabuleux. » — Dædale a été aussi, pour l’antiquité, ce qu’a été Salomon pour l’Orient et pour l’Europe du moyen âge : le type de l’inventeur merveilleux et de l’ouvrier supérieurement habile. On disait au moyen âge : œuvre de Salomon, presque dans le même sens que les anciens Orées disaient parfois : œuvre de Dædale. Cf. Courajod, Leçons , 1, p. 40, note 1 ; Longpérier, Œuvres, I, p. 44o sqq.