JEUNE FILLE SE COIFFANT
ous vous rappelez l’admirable monument funèbre qui fut l’honneur du Salon du Champ de Mars de 1895, et que nous reverrons en une adaptation bien faite pour son caractère élevé et douloureux.
L’artiste aujourd’hui ne nous envoie qu’une seule figure, mais de quel charme exquis et comme surhumain !
En une pose agenouillée qui n’est cependant pas celle de la prière, la vierge dont une jambe est repliée seulement à terre tandis que l’autre genou se dresse, rejoint ses deux mains, non pas pour quelque religieuse extase, mais pour denouer sa chevelure toute en une large mèche qui lui emplit les mains.
Et cependant que, dans une nudité parfaite, mais pour bien faire sentir combien peut être chaste la nudité, elle accomplit ce simple exercice de toilette qu’elle exempte de toute coquetterie mondaine, ses regards semblent perdus dans un rêve très doux, dans un rêve de puberté adolescente encore sans doute, où passent, dans un vague désir de l’inconnu, toutes les puretés de son âme .
Etrange, séduisante et troublante tout à la fois.
8e peut-il que le repos de nos .cœurs ait à craindre, dans l’avenir, quelques tortures de cet être si doucement recueilli dans sa beauté inconsciente, qui certainement encore ignore son terrible pouvoir.
Se peut-il que celles qui furent plus tard, non par Aspasie, la douce courtisane qui charmait à la fois les yeux et les esprits, mais Dalila, Hélène, Judith, toutes ces tra-
giques héroïnes qui ont leurs pieds glorieux, pareils à des lis rouges, ensanglantés et triomphants aient été ainsi ?
Comme la femme nous apparaît lointaine, en cette grâce ingénue, en cette ignorance exquise de soi-même, en cette innocence d’une sincérité parfaite, de celle qui nous apprit, en même temps, la douceur des baisers et des éternelles tortures, les délices de l’amour et ses effroyables tourments, la douceur du ciel et la profondeur de l’abîme !
Faut-il voir là une hypocrisie de la Nature, ou la trace d’un temps paradisiaque dont la Femme porte encore un lambeau, au Printemps de la vie, que déchire le vent qui effeuilla les pommiers en fleurs.
L’impression mystique de cette figure est si puissante que je la voudrais voir symboliser quelque chose de plus haut que cette trahison des choses qui mit un poison mortel dans le sourire et un venin dans la fleur qui nous tend ses corolles.
Il en est d’immaculées inexorablement parmi les femmes qui fuiront l’Amour pour de plus hautes rêveries et pour un instinct de sacrifice qui les rendra inconscientes de leur propre beauté. Telles ces Allés saintes que nous trouvons au chevet des malades ou dans la paix du cloître, âmes silencieuses qui s’exhalent lentement, durant leur vie, vers le ciel, comme un parfum d’encens. Telles ces belles
images des livres de piété qui nous révèlent des vierges fidèles à un Amant éternellement absent, le doux Nazaréen qui aima Madeleine et qui paya, sur la croix sanglante, la rançon de l’Humanité . Ou, si nous fouillons plus loin aux grandes sources de la poésie populaire d’où les religions sont sorties, si nous nous reportons aux Védas qui ont aussi leurs éternelles immolées dans ce beau et doux charme du sacrifice et de l’amour que ne vaut aucun plaisir ici-bas.
Mais ne cherchons pas à deviner plus avant dans la pensée de l’artiste.
Les choses d’art vrai ont le caractère spécial de faire rêver et penser.
Directeur: George» Moreau