RODIN
’ai chanté jadis, à la sirène, en une de ces mythologiques vision où se complait mon esprit invinciblement païen :
C’est au flanc des rochers que tu pris, ô Sirène,
La nacre de tes seins polis et de tes dents,
Le corail de ta bouche aux vermillons ardents,
Et de ton souple corps la grâce souveraine.
Tes compagnes, en chœur, firent de toi leur reine,
Pour ta beauté fatale aux marins imprudents.
Quand, sous l’oblique feu des rouges occidents,
Ta lointaine chanson vers la Mort les entraîne.
Heureux qui, prisonnier de ton charme vainqueur,
A tes lèvres sent fuir tout le sang de son cœur Et connaît de tes bras la mortelle caresse,
Dont le dernier baiser mêle l’âme aux verts plis Des lichens, au toucher de ton corps assouplis,
Et qu’enroule sur Toi, la vague charmeresse I
Plus heureux encore celui qui nous est montré dans ce groupe admirable, les reins collés à la croupe, montueuse comme une vague vivante, de la Sirène, les bras noués à ses seins comme à double agrafe de chair, la tête renversée au-dessous de son épaule, les jambes enlacées aux siennes, ne faisant avec elle qu’un monstre unique et •splendide, où apparaissent les deux aspects les plus vainqueurs de l’humaine Beauté, dans son double développement sexuel. Elle, toute à l’ivresse du corps dont la caresse désespérée l’étreint, a rejoint ses deux mains audessus de sa tête, tend sa poitrine au flot, allonge ses
cuisses au mouvement de Tonde qui les caresse en les soulevant, à moins que tous les deux, en cette union terrible et délicieuse de leurs corps mêlés, n’aillent échouer sur quelque coin de rocher dont ils ne sentiront pas même la déchirure à leur chair.
On ne sait qu’admirer davantage dans cette composition fougueuse, d’une passion si intense, d’un érotisme si noble et si près de la. Divinité. Tout cela donne l’impression d’un supplice plus voluptueux que toutes les voluptés, d’une souffrance que le plaisir aiguise, d’un abandon de tout l’Etre à des emportements où il se brise et se purifie tout ensemble. C’est une expression à la fois farouche et raffinée, sauvage et ingénieuse de l’Amour dans ses fatalités triomphantes.
Si quelque souffle sortait de cette poitrine d’adolescent extasié, il dirait sans doute :
Quand recueilli, muet, et comme inanimé,
Sur ta bouche de feu, j’entr’ouvre ma narine. Aux vagues de parfum que ton souffle embaumé Roule amoureusement dans ta fière poitrine.
Le fruit mystérieux dans ton être enfermé. M’enivre lentement de son odeur divine ;
Et, comme on voit le flot rouler la fleur marine. Je sens que l’Infini m’emporte désarmé.
Je meurs et je renais, et puis je meurs encore Et, loin de fuir la Mort, lâchement je l’implore Dans ton superbe corps souhaitant mon cercueil.
Ton haleine m’étreint et jusqu’aux cieux m’enlève^ Et tremblant, éperdu, j’entrevois, dans un rêve.
Le monde de splendeurs, dont ta lèvre est le seuil!