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CHAPITRE VIII

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La section russe au Champ de Mars. — M. Runeberg : Psijché emportée parles Zéphyrs; Psyché avec l’aigle de Jupiter; Psyché avec la lampe.

— M. Tchijoff : Colin- Maillard; la Leçon de lecture; le Paysan en détressera Petite Folâtre. — M. Von Bock : Minerve entourée d’enfants.— M. Pruszinski : Saint Sébastien. — M. Laveretzki : Tête d’un Israélite.

— M. Weizenberg : Hamlet. — M. Antokolski : Jean leTerrible; Pierre le Grand; Portrait de W. Stassoff; la Mort de Socrate; le Christ devant le peuple ; « Pater , dimitte illis. »

M. Runeberg, dans une élégante trilogie, a tenté de raconter avec son ciseau l’ingénieuse histoire de Psyché. Exposée sur une haute montagne, d’après 1 ordre de l’oracle, elle attendait qu’un monstre inconnu vînt la dévorer. Ainsi le voulait la destinée. Mais 1 Amour, épris de la beauté ravissante de la jeune fille , commande aux vents d’ouest de l’enlever. Les fils d’Éole et de 1 Auroie, auxquels les navigateurs sacrifient une brebis blanche, obéissent à l’Amour. Psyché emportée par les Zéphyrs forme le premier chant de l’épopée. Le plus grand défaut de cette composition , d’ailleurs bien modelée , est de

manquer d’élan. Deux enfants debout, penchés en avant, s’apprêtent à enlever la jeune fille. Psyché elle-même baisse la tête; le groupe tout entier semble attiré vers le sol. Comment M. Runeberg n’a-t-il pas choisi le champ d’un bas-relief pour exposer à nos regards Psyché, symbole de l’âme humaine, immatérielle, impalpable, entrevue plutôt que sensible, sous une forme svelte, planant dans l’espace, escortée par les Zéphyrs silencieux et légers ? Ici, nous sommes en présence de Psyché avec l’aigle de Jupiter, La ronde bosse convenait bien à l’interprétation du sujet. Le torse de la jeune fille est découvert; une draperie enveloppe les hanches, et ses plis sévères tombent jusqu’aux pieds. Cette composition , bien ordonnée, est traitée avec goût. Psyché avec la lampe tient un poignard dans une main. Pareil accessoire n’a pas sa place ici. La curiosité de la jeune fille n’a rien de perfide, rien de sanguinaire. Au reste, c’est forcer la gamme joyeuse et apaisée de cette fable où tout est parfum, que de mêler à l’idylle une pensée tragique. Ajoutons que ce dernier chant, comme le premier, devait être exécuté en bas-relief.

Nous ne dirons rien du Colin-Maillard de M. Tchijoff, pas plus que de la Leçon de lecture du même artiste, qui confinent au genre et qu’on croirait sculptés par un Italien. Mais, en revanche, le Paysan en détresse forme avec son enfant un groupe peut-être trop remué, trop coloré d’ombre et de lumière, mais vivant et d’un style qui fait honneur au statuaire. Le sentiment écrit dans les plis du marbre est naturel et bien rendu. M. Tchijoff a en outre exposé une figure en bronze, la Peiile Folâtre , qui marche sur un tronc d’arbre. Les jambes de la fillette

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sont engorgées, mais elle a cependant de l’élégance, et, pour un peu, on lui trouverait de la grâce.

Minerve entourée cl’ enfants, par M. Von Bock, est un groupe dont le mérite ne peut être apprécié dans les proportions réduites où son auteur l’expose aujourd’hui. Ce groupe décore , nous dit-on , la coupole de l’Académie des beaux-arts à Saint-Pétersbourg. Il se peut qu’à leur échelle normale les ligures forment un ensemble remarquable; au Champ de Mars elles passent inaperçues.

Le Saint Sébastien de M. Pruszinski tient sa tête renversée dans un mouvement de somnolence et de mollesse que contredit la fermeté du torse et des bras. Signalons la Tête d’un Israélite , par M. Laveretzki. Ce marbre a toute la valeur d’un excellent portrait. M. Weizenberg a sculpté un marbre de bon style : Hamlet contemplant une tête de mort. Le roi de Danemark est plongé dans une profonde rêverie. Mais que M. Weizenberg, qui habite Rome, se tienne sur ses gardes : il taille le carrare avec une grande adresse !

Il dormait, — d’un sommeil farouche et surprenant.

Sa barbe, d’or jadis, de neige maintenant,

Faisait trois fois le tour de la table de pierre ;

Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière...

Est-ce à la mémoire de Frédéric Barberousse que l’auteur des Burgraves a dédié ces vers ? N’est-ce pas plutôt la statue de Jean le Terrible, par M. Antokolslci, que le poète a voulu chanter? Assis dans un large fauteuil, un livre ouvert sur le genou, morne et farouche, Jean le Terrible semble une évocation fantastique. Traduite en bronze, cette fière composition sera d’un effet puissant.

Nous goûtons moins la tête de Pierre le Grand, que M. Antokolski a représentée sous des traits ravagés. Le tsar, qui, comme on sait, mourut à cinquante-trois ans, porte l’âge d’un septuagénaire sur le marbre du statuaire russe. Le Portrait de W. Stassoff, également en marbre, est bien supérieur au buste de Pierre le Grand. Un front vaste, des sourcils et des lèvres énergiques, un modelé contenu placent le buste de Stassoff parmi les meilleurs.

Sous une science réelle et visible, le marbré de la Mort de Socrate laisse apercevoir un penchant de l’auteur vers le réalisme. Les jambes défaillent, le corps s’abandonne, la tête est sans lumière, sans harmonie, sans espérance. M. Antokolski a-t-il omis de lire Platon?

En revanche, le statuaire s’est magnifiquement inspiré de 1 Evangile. Le Christ devant le peuple, résigné, digne,

I œil calme et bon, le front rayonnant, un manteau jeté sur les épaules et les mains liées derrière le dos, est une œuvre hors de pair. Si la tête du Christ offre le type de 1 idéal et du divin, l’ensemble de la statue rappelle les grandes figures drapées des disciples de Phidias. L’alliance de l’art grec et de l’art chrétien nous semble résolue dans ce marbre par un maître capable de faire école. Un haut relief en bronze, que l’artiste appelle le Dernier Soupir, complète la statue du Christ devant le peuple. C est encore la tête du Christ qui a sollicité la main du sculpteur, mais cette fois le drame du Calvaire est consommé. M. Antokolski donne pour légende à cette seconde œuvre la divine supplication de l’heure suprême : Patei , dinxitte illis! Et le regard noyé de larmes, et l’exquise bonté répandue sur les lèvres du Crucifié ajoutent à ce cri de lame, lisible sur chaque pli du bronze torturé,

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mais sublime, une sorte de toute-puissance invincible.

Une médaille d’honneur a été décernée à M. Antokolski. Si remarquables que soient ses compositions historiques, nous pensons cependant qu’il doit en grande partie la distinction flatteuse dont l’a honoré le jury à son Christ devant le peuple. Notre âge aurait-il rencontré un maître appelé à retremper aux sources du grand art la sculpture religieuse ?

GRÈGE

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