CHAPITRE XIV
ANGLETERRE
M. Her.ry Blackburn et la sculpture. — Les statuaires cèdent le pas aux aquarellistes. — A la recherche des disciples de Flaxman et de Westmacott. — La section anglaise au Champ de Mars. — M. Mac Lean : I°ne. — M. Marshall : Joueuses de tali. — M. Fontana : Cupidon fait prisonnier par Venus. — M. d’Épinay : Madame d' Epinay . — M. Fui— 1er : la Péri. M. Watts : Clytie. — M. Leighton : Athlète luttant avec un python. — M. Bœhm : Étalon du Clydesdale. — Miss Mary Grant : Sir Francis Grant.
Les Anglais semblent se désintéresser de l’art statuaire. Nous avons sous les yeux le livret de la section anglaise : M. Henry Blackburn y invite le visiteur à s’arrêter devant les toiles et les aquarelles; mais de la sculpture il ne dit mot. Essayons de mieux faire, et cherchons parmi les descendants de Flaxman et de Westmacott quelques disciples de ces deux maîtres.
Drapée à l’antique, assise, un livre posé sur les genoux, Ione est rêveuse. Quel mystère s’est dressé devant elle? M. Mac Lean omet de nous l’apprendre, mais c’est bien 1 innocence en face de l’inconnu , qu’il a su rendre avec sa naïve candeur, le parfum d’une âme vierge dans un corps de quinze ans.
Deux, jeunes femmes revenaient de la fontaine; le soleil était chaud; leurs cruches étaient lourdes. Elles les ont déposées sur l’herbe; l’une d’elles s’est assise, et, l’autre s’étant mise à genoux, toutes deux ont pris leurs osselets. M. Marshall, qui passait non loin de là, les aperçut, et son groupe les Joueuses de tali, aux plans cadencés et harmonieux, à l’allure jeune et souriante, a pris forme sous ses doigts. Quel naturel chez la jeune femme qui lient une main sur sa cruche et regarde, d’un œil inquiet, sa compagne prête à jeter les osselets! L’amour du gain, l’égoïsme se trahissent dans la pose et dans l’expression du visage.
Cupidon fait prisonnier par Vénus, de M. Fontana, présente quelques parties de réelle valeur, mais l’agencement du groupe est défectueux. Que dire de la statue de Madame d’Épinay , par M. d’Épinay, sinon que c’est un marbre tatoué ? La composition de M. Fuller, la Péri, manque de simplicité. Cette fée mollement assise sur les ailes d’un oiseau et qui traverse l’espace avec lui,
Esquif aérien sur des vagues d’azur,
ne pouvait être convenablement traitée qu’en bas-relief. Elle entoure de ses bras maternels un enfant blotti sur son sein, et l’heureux enfant se laisse bercer par la Péri.
Clytie , par M. Watts, a des attaches un peu fortes, mais le mouvement de la tête rejetée en arrière et regardant par-dessus l’épaule n’est pas sans hardiesse et sans fermeté.
Une œuvre nouvelle et de bon style , c’est 1 ’ Athlète luttant avec un python, par M. Leighton. Debout et nu,
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l’athlète, enlacé par le serpent, essaye de se dégager d’une main, tandis que de l’autre il étreint le cou de l’animal. La pose du lutteur n’a pas toute l’assurance qu’on aimerait à voir chez un homme aux prises avec un pareil ennemi. La jambe gauche a fléchi, et l’on peut craindre que l’athlète vienne à tomber; mais les muscles du cou, les bras, le torse contracté disent éloquemment quelle est l’intensité du duel, et l’homme intéresse. Pareil sujet devenait deux fois difficile après le Laocoon : M. Leighton vient de remporter un succès.
II convient de signaler le groupe de M. Bœhm, Étalon du Clydesdale. Même après les Chevaux de Marly, même après Barye et M. Frémiet, M. Bœhm a sa place parmi les animaliers. L'Étalon qu’il a représenté, tenu en main et cabré, est d’un modelé ressenti, dont l’effet a de la grandeur.
Un seul buste nous a frappé, c’est celui de Sir Francis Grant j président de l’Académie royale des Beaux-Arts. Miss Mary Grant en est l’auteur. Elle a su répandre sur les traits de son modèle une expression de droiture qui attire et fixe le regard. L’intelligence est écrite sur chaque pli du visage, dont les rides légères ajoutent à l’harmonie générale. Des dessous de chair bien distribués donnent à la tête de sir Francis Grant une élégance aristocratique sans sécheresse. De semblables portraits ont presque la valeur d’un type, l’artiste qui les a façonnés étant demeuré fidèle aux plus saines traditions.
Cette page était sous presse quand nous avons appris l’élection de M. Frederick Leighton à l’Académie des Beaux-Arts de Londres, en remplacement de M. Grant.
Nous approuvons le choix, de l’Académie, et nous espérons, pour l’Angleterre, que M. Leighton, investi des plus hautes fonctions dans l’école, voudra prendre à tâche de favoriser l’art plastique.