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CHAPITRE XXI

FRANCE

SCULPTURE ICONIQUE

Frontières de la sculpture historique et de l’art iconique. — Y a-t-il à proprement parler des statues-portraits? — La statue a le caractère d’une apothéose. — Un buste peut n’ètre qu’un portrait. — Les bustes de Socrate et d’Homère appartiennent à la sculpture d’histoire. — Le buste de Cornélius Rufus à Pompeï relève de l’art iconique. — Les seuls modes d'expression plastique qui conviennent au portrait sont le buste et le médaillon. — Le visage humain. — Symbolisme du front.

— La bouche. — Équilibre des parties de la face. — La bouche prédomine chez l’animal ; chez l’homme c’est le front qui commande.

— L’œil. — De la mobilité de la prunelle. — • Le feu du regard. — L’œil est âme. — L’image plastique a les yeux aveugles. — M. Chapu : Montalembert ; Vitet; M. Le Play; — M. Deloye : Frédéric Lemaître.

— M. Croisy : le Général Chanzy. — M. Iguel : Houdon.

Ce qu’il importe de définir lorsqu’on veut parler de la sculpture iconique, c’est la ligne de démarcation qui sépare celle-ci du genre historique ou national.

Où commence le portrait?

En sculpture, il n’y a pas à proprement parler de statues-portraits. Qui dit statue suppose le mérite, la vertu, la gloire, et le marbre sculpté dans les proportions de la

personne humaine revêt invariablement le caractère d’une apothéose, d’un hommage enthousiaste, général, éternel, presque divin.

La règle n’est plus la même s’il s’agit du buste. Il est permis au buste de n’être qu’un portrait. Ce n’est pas qu’un sculpteur ne puisse honorer un grand homme à l’aide d’un buste. Les bustes de Socrate et d’Homère nous sont connus, et nous estimons que l’image idéalisée de ces hommes de génie appartient de plein droit à la sculpture historique. Mais l’artiste n’est pas toujours en face d’un Socrate ou d’un Homère. Des affranchis, des belluaires même ont posé devant les sculpteurs romains. Direzvous que les bustes de ces êtres sans renom intéressent l’histoire? Plusieurs maisons de Pompeï gardent dans le triclinium le buste de leur propriétaire, un plébéien de ce temps-là qui ne fut ni consul, ni questeur, ni pontife, un homme que les patriciens dédaignaient de rencontrer. Voudriez-vous prétendre que Cornélius Rufus, par exemple, doit entrer dans l’histoire parce qu’un statuaire a fixé ses traits? Non, assurément.

Le sculpteur historique peut donc modeler à son gré une statue, un buste ou une médaille; au contraire, le sculpteur iconique n’a que le buste ou le médaillon pour traduire sa pensée, et selon que la tête humaine est interprétée avec la constante préoccupation de l’idéal ou simplement dans un sentiment de vérité individuelle; selon que le modèle se rattache à la vie publique d’une nation ou demeure étranger à toute renommée, vous pouvez dire si l’œuvre plastique appartient à la sculpture d’histoire ou à l’art iconique.

Si le buste et le médaillon constituent les seuls modes

d’expression dont le sculpteur iconique soit libre de disposer, il est superflu d’ajouter que la tête humaine, à l’exclusion du corps, devient l’objet obligé de son étude.

Ce n’est pas le lieu d’analyser en détail le visage de l’homme au point de vue du statuaire chargé d’en reproduire les traits. Le symbolisme du front, des tempes, des oreilles, du nez, des lèvres et de l’œil, leur conformation nécessaire, identique chez les êtres doués des mêmes aptitudes, demanderaient de longue pages pour être convenablement exposés '.

Disons toutefois que le front est la partie de la face sur laquelle se résume, en sculpture, l’expression visible de la pensée. Sans doute le rôle de la bouche n’est pas sans portée dans le jeu du visage, mais la bouche, moins noble que le front, est un organe physique affecté au soutien matériel du corps. L’homme boit et mange avant de commander a ses lèvres de dire la douleur qui l’oppresse, la joie qui l’inonde, l’espérance, l’étonnement, le mépris. Les lignes de beauté se font rares, elles sont accidentelles, on oserait dire qu’elles sont fragiles dans la seconde moitié du visage, tandis qu’elles se rapprochent et se fortifient en un faisceau lumineux sur le marbre d’un front vaste et limpide.

Interrogez la science du physionomiste, elle vous dira que la bouche de l’animal est proéminente, tandis que dans le visage humain c’est le front qui commande.

11 importe que cette règle soit familière au sculpteur,

Voir 1 introduction de notre ouvrage la Sculpture au Salon de 1 878. Ayant eu à parler du Buste, nous avons essayé d’aborder toutes les questions qu il convenait d’esquisser au cours d’un pareil chapitre.

LA SCULPTURE EN EUROPE, car il n’a pas la ressource , à l’instar du peintre, de faire vivre et palpiter le regard.

L’œil est l’âme.

Il semble que la prunelle enchâssée dans l’orbite ait été pétrie d’un autre limon que notre chair. Subtile comme la flamme, elle caresse de ses feux légers, elle perce de ses éclairs. Mais le mirage de l’œil disparaît en sculpture. Essayer d’en saisir le mouvement ou la chaleur, c’est tenter une œuvre inutile. Si donc l’opposition de l’œil et des autres parties du visage, si frappante en présence du modèle vivant, si réelle encore dans l’œuvre du peintre, doit rester lettre morte pour le statuaire, il n’est pas douteux que la tâche d un sculpteur iconique est pleine de périls. Tenu de se renfermer dans la traduction de la tête humaine, privé de l’élément vital de la physionomie, quels soins ne voudra-t-il pas donner à toutes les parties de la face ? Quelle étude permanente des moindres saillies! Que va dire au spectateur de ma glaise ce méplat soutenu, cette arcade sourcilière largement écrite? Quel sens aura ce pli des lèvres? Certes, je ne puis trop me pénétrer du caractère ou de la mobilité des traits, si le buste que je vais sculpter, image affaiblie de la beauté, de la grâce, de la jeunesse, est condamné d’avance à n’avoir que des yeux aveugles !

Les bustes de Montalembert1 et de Vitet2 par M. Chapu sont des pages historiques. De proportions moins colossales, celui de M. Le Play, par le même auteur, est aussi d’un aspect plus familier. La pénétration de l’esprit, je ne sais quoi d’alerte, qui cependant diffère de la jeunesse,

1 La Sculpture au Salon de 1 873, p. 49.

2 La Sculpture au Salon de 1874, p. 77.

FRANGE. — SCULPTURE ICONIQUE. 244

des sourcils nuancés d’impatience disent l’homme actif et volontaire. Le marbre respire. C’est un portrait.

Frédérick Lemaître par M. Deloye est crânement posé. L’acteur plutôt que l’homme a préoccupé le statuaire, et son œuvre est loin d’être ordinaire. Dieu sait pourtant si ces tragédiens impitoyables, bruyants, sont peu faits pour la pierre de Carrare ! La brosse hardie aux tons chauds, quelque peu violents, convient mieux à leurs personnalités tumultueuses. Ala bonne heure! Voici l’uniforme français que j’aperçois au loin. C’est le Général Chanzy. L’auteur de ce buste, M. Croisy, a représenté le général dans une attitude simple et digne. Nulle dissonance ni prétention chez le modèle. Il est grave et sérieux comme il sied à un chef d’armée.

De toutes parts, les bustes se dressent devant nous. Mais nous les avons étudiés en leur temps. Bien peu datent d’hier. Ils'ont, pour la plupart, fait l’ornement des derniers Salons. Signalons en terminant le Houdon de M. Iguel. Le génie dans sa force est gravé sur ce masque puissant. La cavité de l’œil est profonde. Les arêtes du front sont anguleuses. Rien de moins classique qu’une pareille tête; mais c’est bien Houdon, et cela suffit.

CONCLUSION

CONCLUSION

L’art de Phidias et de Lysippe, étudié chez les maîtres contemporains.

Gloire à l’œuvre sculptée qui honore son auteur, l’école et le pays.

Où le batelier cargue sa voile. — La plainte des oubliés. — Un

critique du dernier siècle. — Facultés héréditaires. — Les poètes du marbre . — Que ce qui manque aux statuaires de ce temps, c’est un chef d’école.

Nous touchons au but. Finis adest. Mais ce n’est pas sans regrets, sans déceptions que nous venons de relire ces pages déjà nombreuses et encore incomplètes. Nous avions rêvé d’écrire un livre éclatant sur 1 art de Phidias et de Lysippe, tel que l’entendent les maîtres contemporains. Et combien, parmi ceux-là, qui n’ont pas obtenu dans notre ouvrage les louanges auxquelles ils avaient droit!

Ce n’est pas que nous ayons voulu, de propos délibéré, taire notre admiration pour le génie. Nos éloges sont acquis d’avance à toute œuvre sculptée qui honore son auteur, l’école et le pays. Mais il vient une heure ou la

batelier s’est promis de carguer sa voile, et la barque s’attache à la rive.

Cependant, je les entends qui m’appellent.

— Le fleuve, disent-ils, allait porter votre barque vers

des sites inconnus; pourquoi résister au flot complaisant? Ce que vous avez vu de ce nouveau monde où l’heureuse Fortune vous a conduit ne vaut pas ce qui vous attendait .

— O poètes du marbre, je vous comprends. Ce sont bien les mêmes voix puissantes et jeunes qui descendent de tous les sommets difficiles où s’aventurent les philosophes, les orateurs, les poètes, les écrivains, les artistes, génération magnifique qui seule fait les grands peuples. Hommes de lutte, aux longues espérances, qui demain laisserez tomber de vos lèvres ou de vos mains éloquentes des œuvres impérissables, pour Dieu, ne vous plaignez pas du critique qui ne vous a pas nommés...

Il y a plus de cent ans, un écrivain d’art, professeur de l’Académie royale de peinture et de sculpture, ne pouvant parler en détail des statuaires de son époque, s’exprimait en ces termes :

« La plupart des beaux ouvrages de sculpture faits depuis la renaissance des arts dévoilent plusieurs grands principes que les anciens semblent avoir abandonnés à leurs successeurs, en compensation d’autres avantages qu’ils ne se sont jamais laissé enlever. Ne trouve-t-on pas dans les compositions des plus célèbres sculpteurs modernes cette vérité, cette variété, cette convenance d’idées qui forment le caractère d’une invention ingénieuse; cette fidélité, cette clarté, cette décence, ce choix heureux qui anoblissent l’historique d’un événement?

CONCLUSION

Les efforts de leur génie ne réunissent-ils pas ce brillant enthousiasme, cette économie raisonnée, cette diversité dégroupés, d’expressions, de contrastes, d’effets; cette harmonie aimable, cette savante exécution d’où résulte le Beau pittoresque; cette nouveauté de pensées, cette singularité intéressante , ce merveilleux éloquent qui par l’organe du ciseau parle aux yeux du connaisseur le langage de la poésie; enfin cette élévation d’idées, cette noblesse de sentiments, cette magnificence de spectacle, qui portent dans l’esprit et jusqu’au fond du cœur les impressions du sublime '? »

— Qui parle ainsi?

— Dandré Bardon.

— Quelle date porte cette page?

On la dirait écrite d’aujourd’hui. Le beau, la poésie, le sublime n’ont pas cessé de séduire les sculpteurs français. En ce moment encore, ce n’est point une flatterie que nous adressons aux statuaires quand nous les appelons « poètes du marbre ». Mais, en vérité, quelque chose fait défaut à ces hommes vaillants. Ce n’est pas tout de gravir les flancs de la montagne, de se plaire aux endroits élevés, d’aimer les larges horizons. Nous ne pouvons ravir à la nature que quelques lettres de son poëme. Nos mains d’enfants savent à peine contenir une goutte d’eau. Il est donc insensé de vouloir posséder l’Océan. Et font-ils autre chose, ces impatients de la gloire qui entassent œuvres sur œuvres en variant chaque jour le mode, le genre, le

1 Traité de peinture suivi d’un Essai sur la sculpture, etc., ut supra, tome II, p. 30-31.

rhythme, le caractère de leurs travaux? Font-ils autre chose, ces statuaires qui chaque jour, sans principe, sans frein, sans goût, sans préférences, changent de sentier, passant de la sculpture religieuse à la sculpture historique, de l’histoire à l’allégorie, de l’allégorie au portrait? Demandez-leur ce qu’ils aiment, ce qu’ils poursuivent.

Ils l’ignorent.

Tout homme qui veut être grand n’a qu’un but.

Or, pendant que vous cherchez ainsi votre voie, trop enclins aux courses buissonnières , quand votre renommée, votre talent, sont en jeu, jeunes hommes qui tenez un ciseau, vous ne savez pas voir vos aînés. Plus sages, plus réfléchis, plus épris de la règle, ils sont devenus des maîtres. Nous les saluons volontiers de ce beau nom que vous-mêmes pourriez conquérir, sans cette perpétuelle dispersion de vos forces.

N’y a-t-il donc pas en ce temps-ci, sur tous les champs de lutte, assez de germes perdus, assez d’intelligences qui s’épuisent sans profit? Ce ne sont pas les prodigues qui régneront. Ils vivent et ils s’usent. Oublions-les.

Mais vous qui le pouvez encore, aimez les maîtres : ceux du passé lointain, ceux d’hier, ceux de l’heure présente. Prenez votre ciseau dans vos mains courageuses et groupez-vous autour d’eux. Suivez leurs exemples. Saluezles du titre de chefs d’école. Vous les aurez grandis, ce qui est un honneur, et vous-mêmes éprouverez sûrement le bienfait de leur voisinage. Donnez à ce siècle qui penche vers son déclin de compter parmi vous un chef que l’on puisse opposer aux peintres Louis David, Ingres, Delacroix, qui ont ajouté tant d’éclat à son aurore. Faites

CONCLUSION

que la France, toujours fertile en statuaires, puisse montrer un jour à l’Europe l’armée régulière, disciplinée de ses maîtres d’oeuvres. Songez que vous avez charge d’avenir, et qu’il importe à notre génération de laisser, elle aussi, son sillon durable et lumineux au firmament de l’art plastique.

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