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La sculpture espagnole

Il y a une cinquantaine d'années tout au plus que l'on consent à accorder à l'Espagne le rang élevé auquel elle a droit de prétendre dans le domaine de l'art. La raison en est facile à trouver; les œuvres de ses artistes ne sont pour ainsi dire jamais sorties des édifices pour lesquels elles ont été conçues et exécutées et sont restées presque complètement ignorées jusqu'au moment où les voyages, rendus plus faciles, ont permis d'aller les découvrir. Les Carthaginois, les Grecs, les Romains et les Arabes ont, tour à tour, occupé le sol de l'Espagne. Ces peuples, à des degrés différents, y ont laissé des traces durables. Il est à remarquer néanmoins que les Arabes, dont la domination a été la plus longue et la mieux organisée, n'ont cependant pas exercé sur la race ibérique l'influence que l'on serait porté à leur attribuer.

La sculpture primitive de la péninsule n'est guère digne d'intérêt; ses productions montrent une gros-

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sièreté et une lourdeur qui ne s^affinent un peu que sous des influences syriennes-carthaginoises.

La cathe'drale de Gompostelle, commencée en 1078, mise à part, ce n'est qu'à la fin du xii® siècle que les architectes firent sortir déterre les incomparables basiliques de Burgos, Léon, Tolède, Séville, Tarragone, Pampelune, etc., véritables fleurs gigantesques aux innombrables pétales que sont leurs chapelles. Alors seulement la sculpture, qui n'en est que la saillie, apparaît. Gomme partout ailleurs, elle commence par être une plante grimpante qui sent le besoin de s'accrocher; puis, comme elle est l'expression d'une collectivité, elle prend rapidement son essor et commence à briller au moment où la nation, jusqu'alors « partagée entre la guerre et la dévotion », selon l'expression de Mérimée, « encore rude, hardie, impétueuse, capable d'émotions sublimes et d'actes héroïques, sent son âme se détendre et aspirer au bien-être ».

C'est à la fois l'Espagne chevaleresque, énergique et indomptable, prête à conquérir Grenade, l'Espagne aux transports d'adoration infinie, aux divines extases, aux macérations terribles, à la piété ascétique qui va donner naissance à Teresa de Gespeda, et en même temps l'Espagne qui s'éprend des raffinements du luxe, du charme du bien vivre, de l'agrément, de la politesse et des formes. Le territoire national étant en grande partie reconstitué, les souverains et princes des Gastilles et de TAragon, devenus moins batailleurs par la force des choses, commencent à ébaucher des relations avec des nations étrangères et lointaines, de mœurs moins héroïques et plus policées, particulière-

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ment avec les Flandres et l'Italie que des alliances familiales et politiques mêlent à leur vie. Celles-ci importent sur les bords du Tage leur art, et la sculpture espagnole issue des deux courants, flamand d'abord et italien ensuite, si différents et si dissemblables, ne tarde guère à devenir nationale et, dès ses commencements, essentiellement religieuse et naturaliste.

Bien que ces deux termes semblent se contredire, ils ne se combattent ni ne s'excluent en aucune façon. Comme l'a justement écrit Ch. Blanc, l'art castillan « est noble dans ses intentions, grossier dans ses moyens ». On ne saurait assez insister sur son catholicisme rigide et hautain, sur sa scrupuleuse observation des dogmes de l'Église, sur son orthodoxie maintenue et ravivée d'ailleurs par le droit, reconnu et respecté de tous, qu'a eu le Saini-Office de surveiller ses manifestations. Ce sentiment religieux profond et intense, sévère et dur, fait partie intime de l'âme espagnole; les dévotions mondaines, le sentimentalisme élégant dont l'Italie donnera le spectacle et qu'elle essayera de lui infuser parviendront à peine à l'entamer, et encore uniquement à la surface.

Dotés d'un nouveau monde par Colomb, les Rois Catholiques chassent les Arabes de la péninsule, expulsent les juifs qu'accueille l'Italie, traquent les Morisques alors que Venise fait le négoce avec les Osmanlis. Tolède honore et glorifie les reliques, tandis que Florence ne jure que par les dieux d'Homère et de Virgile. Bref, tandis que la patrie du Dante devient chaque jour plus païenne, celle du Cid se retrempe dans un catholicisme plus exalté et plus fougueux.

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Dans leur foi ardente et absolue, nombreux sont les artistes espagnols qui ont considéré leur art comme une sorte de profession sacrée permettant de célébrer la gloire de Dieu aux yeux de tous. Combien de religieux et de prêtres n^ont pris le pinceau et la brosse, le ciseau et i'ébauchoir, que pour rendre hommage au Souverain Maître. Aussi, ne faut-il pas s'étonner si les sculpteurs castillans, tant ceux qui firent le voyage d'Italie que les autres, ne célèbrent pour ainsi dire jamais dans leurs œuvres l'être physique, l'animal humain pour lui-même. Bien rares, pour ne pas dire nulles, sont leurs incursions dans le domaine mythologique.

Le sainf et le chevalier, voilà les deux types, plus ou moins transformés par le temps et les mœurs, qui se retrouvent sans cesse dans la sculpture ibérique. Pas un artiste n'a modelé un morceau qui ne se rapporte de près ou de loin à ces deux figures; les compositions purement imaginaires sont, pour ainsi dire, inconnues de l'art castillan ; si ses productions sont toutes plus ou moins naturalistes, c'est que l'Espagnol ne choisit pas sa vision, mais qu'elle s'impose plutôt à lui, et que, respectueux de la vérité, il la rend avec son étrangeté, son imprévu. Dédaigneux des règles et des entraves, il est épris avant tout d'une passion sensuelle pour l'expression de la vie et particulièrement de la vie souffrante et douloureuse, bien différente de l'épanouissement voluptueux de la Renaissance italienne.

Cliché Lacoslo, Madrid.

FI G. I — TOMBEAU DU CONNÉTABLE DON PEDRO HERNANDEZ DE VELASCO ET DE SA FEMME DONA MENCIA.

(Cathédrale de Burgos.)

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