‹ La seconde année: ou, A qui la faute?Chapitre 22 sur 70 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

DANVILLE, RONNARD.

BONNARD

Que j'éprouve de joie , et que cette embrassade A réchauffé le cœur de ton vieux camarade}

DANVILLE

Débarqué d'hier soir, j'arrive et je t'écris.

BONNARD

Cher Danville!

DANVILLE

Je viens me fixer à Paris.

BONNARD

Je ne puis concevoir de raisons assez bonnes... Rali ! tu veux plaisanter?

Non , Ronnard.

BONNARD

Tu m'étonnes.

Toi , grand propriétaire, autrefois armateur, Du Havre, où tu naquis, constant adorateur, Tu cesses de l'aimer?.-.

DANVILLE

Qui, moi? charmante ville !

Elle fut mon berceau; doux climat , sol fertile ; D'aimables habitants... un site! ah ! quel tableau ! Après Canstantiapple il n'est rien d'aussi beau.

BONNARD

Pourquoi t'en éloigner?

DANVILLE

C'est que... je vais te dire.

Mais promets-moi d'abord que tu ne vas pas rire.

BONNARD

Eb! dis toujours.

DANVILLE

Je suis...

BONNARD

Quoi?

DANVILLE

Je suis marié.

Rien qu à ton embarras je l'aurais parié. Pour la seconde fois!

DANVILLE

J'étais las du veuvage.

BONNARD

A soixante ans et plus!

DANVILLE

Ma foi, c'est un bel âge.

BONNARD

Sans m avoir averti !

DANVILLE

Bon ! mon billet de part.

Aurait trop exercé Ion esprit goguenard.

RONNARII.

Ta femme a quarante ans?

DANVILLE

Pas encore.

L ÉCOLE DES VIEILLARDS

Au moins trente?

Pas tout-à-fait.

Combien?

DANVILLE

Bonnard , elle est charmante !

C'est une grâce unique, un cœur, un enjoûment!... Je me sens rajeunir d'y penser seulement. Son père, resté veuf, chercha fortune aux îles. Hortense, loin de lui, coulait des jours tranquilles, Auprès de son aïeule, une dame Sinclair, Bonne femme, un peu vive, et femme du bel air, Qui sait rire, et qui garde, en sa verte vieillesse, Pour les plaisirs du monde un grand fonds de tendresse; Des succès de sa fille amoureuse à l'excès, Si l'on peut trop chérir de si justes succès. Hortense est un modèle ; oui , Bonnard , je l'adore. Je la voyais souvent ; je la vis plus encore ; Je la vis tous les jours : bref, je parlai d'hymen : Je craignais de subir un fâcheux examen. Malgré mes cheveux blancs , dans sa reconnaissance , Dans son respect pour moi son amour prit naissance, Et je vis s'embellir mon arrière-saison Des charmes du bel âge unis à la raison. INotre hymen fut conclu. Sa respectable aïeule Eut toujours par nature horreur de vivre seule ; Ma maison fut la sienne , et par elle j'appris Qu'en secret leur chimère était de voir Paris; Bien plus, qu'à leur santé l'air du Havre est contraire... Je les force à partir. Loin d'Hortense une affaire M'a retenu deux mois, à mon grand désespoir, Et c'està peine hier si j'ai pu l'entrevoir; Elle avait pour la cour un billet de spectacle : Moi, mettre à ses plaisirs le plus léger obstacle! Bien qu'elle y consentit, c'était un coup mortel ; Et j'ai , pour me distraire , admiré mon hôtel.

BONNARD

Celui du due d'Elmar.

DANVILLE

C'est mon propriétaire.

Voici, depuis un mois, son oncle au ministère;

Doyen des receveurs dans son département,

Je perçois les deniers d'un arrondissement.

Le due est très puissant; c'est un homme à la mode.

DANVILLE

Vraiment?... dans son hôtel plus grand qu'il n'est com- II occupe au premier un superbe local ; [mode,

Mais pour un philosophe un second n'est pas mal.

BONNARD

C est un palais, mon cher; peste ! quelle richesse! En entrant j'ai manqué de te traiter d'altesse... Ah çà ! comment ton fils a-t-il pris ton départ ?

DANVILLE

Mon fils, depuis l'hiver, a son ménage à part : Ma femme est de trois ans plus jeune que la sienne ; Comment les accorder? Pour qu'une maison tienne, Il faut de l'unité dans le gouvernement;

Toutes deux gouvernaient contradictoirement. Hortense aime beaucoup... j'aime beaucoup le monde Mon fils ne se complaît qu'en une paix profonde. II a quitté la place et vit comme un reclus. Je le chéris toujours.

BONNARd.

Mais tu ne le vois plus.

Tes conseils le guidaient dans l'état qu'il exerce. Tu livres sa fortune aux chances du commerce; Tu t'éloignes de lui ; c'est un grand tort, et tien , Je connais en province un fils comme le tien , Qu'un père comme toi vient de laisser sans guide. Le fils a mal compté : voilà sa caisse vide; Le mois touche à sa fin ; dans ce besoin urgent, Pour le tirer d'affaire il faut beaucoup d'argent. Il aurait dû lever cet impôt sur son père : Mais comme ils sont brouillés, c'est en moi qu'il espère: Il faut vingt mille francs : peux-tu me les prêter?

DANVILLE

C'est ma femme, monsieur, qui va vous les compter : Elle est mon trésorier.

BONNARD

C'est superbe ! et d'avance Je lui veux de ma place offrir la survivance. Ta femme ! ... Ah ! mon ami , que tes goûts ont changé] Que je t'ai vu plus sage à mon dernier congé! Tu t'occupais alors de tes travaux champêtres, A l'ombre des pommiers plantés par tes ancêtres ; Debout avant le jour, doucement tourmenté Du démon vigilant de la propriété.

Tu pâlissais de crainte au bruit d'une visite, A tirer des perdreaux tu bornais ton mérite, Ta joie à faire en paix bonne chère et grand feu , Et ton piquet du soir, quand j'avais mauvais jeu. Te voilà citadin ! le luxe t'environne ; Un gros suisse est là bas qui défend ta personne : Et tout ceîa , pourquoi ? ta femme l'a voulu.

DANVILLE

Hortense! elle me laisse un pouvoir absolu; Mais elle y voit très clair; quand on a ma fortune, Une capacité qu'elle croit peu commune, Sans prétendre à Paris au rang d'un potentat, Dans un poste honorable on peut servir l'état. L'espoir qu'elle a conçu me semble légitime, Et je lui sais bon gré d'une si haute estime. Toi-même, qu'en dis-tu?

BONNARD

Bien.

Parle franchement.

BONNARD

Sur une chose à faire on dit son sentiment;

C'est d'abord mon système; et, quand la chose est faite,

J'ai pour système aussi de la trouver parfaite.

Mais tiens, Paris abonde en amis obligeants,

Qui se font un doux soin de marier les gens.

Ils m'avaient découvert une honnête personne,

Savante comme un livre, aimable, toute bonne;

Au cousin d'un ministre elle tenait de près;

Ces chers amis pour moi l'avaient fait faire exprès;

Eh bien ! j'ai refusé.

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