‹ La seconde année: ou, A qui la faute?Chapitre 23 sur 70 · ACTE I, SCÈNE ï · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE ï

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Elle est jeune.

Elle est jolie,

Tant mieux. Depuis quand, je te prie, La jeunesse à tes veux parait-elle un défaut?

BONNARD

Depuis que j'ai vieilli. Dans ma femme il me faut,

Pour que le mariage entre nous soit sortable,

Une maturité tout-à-fait respectable.

Or, une vieille femme a pour moi peu d'appas;

Une jeune, à son tour, peut ne m'en trouver pas.

Pour agir prudemment dans cette conjoncture,

J'ai fait du célibat ma seconde nature ;

J'v tiens , j'y prends racine , et je suis convaincu

Que je mourrai garçon , ainsi que j'ai vécu.

BANVILLE

L hvmen a des douceurs que ta vieillesse ignore.

BON>"ARD

Il a tel déplaisir qu'elle craint plus encore.

Je ne suis pas de ceux qui font leur volupté

Des embarras charmants de la paternité ,

Pauvres dans l'opulence, et dont la vertu brille

A se gêner quinze ans pour doter leur famille ;

De ceux qu'on voit pâlir, dès qu'un jeune éventé

Lorgne en courant leur femme assise à leur côté.

Et, geôliers maladroits de quelque Agnès nouvelle,

Sans fruit en soins jaloux se creuser la cervelle.

Jamais le bon plaisir de madame Bonnard .

Pour danser jusqu'au jour, ne me fait coucher tard,

Ne gonfle mon budget par des frais de toilette ;

Et jamais ma dépense , excédant ma recette ,

Ne me force à bâtir un espoir mal fondé

Sur le terrain mouvant du tiers consolidé.

Aussi , sans trouble aucun , couché près de ma caisse ,

Je m'éveille à la hausse ou m'endors à la baisse.

A deux heures je dîne : on en digère mieux.

Je fais quatre repas comme nos bons aïeux,

Et n'attends pas à jeun, quand la faim me talonne,

Que ma fille soit prête, ou que ma femme ordonne.

Dans mon gouvernement despotisme complet :

Je rentre quand je veux, je sors quand il me plaît ;

Je dispose de moi, je m'appartiens, je m'aime,

Et sans rivalité je jouis de moi-même.

Célibat! célibat! le lien conjugal

A ton indépendance offre-t-il rien d'égal?

Je me tiens trop heureux , et j'estime qu'en somme

Il n'est pas de bourgeois , récemment gentilhomme ,

De général vainqueur, de poète applaudi ,

De gros capitaliste à la Bourse arrondi,

Plus libre, plus content, plus heureux sur la terre.

Pas même d'empereur, s'il n'est célibataire.

DAITVILLE.

Et je te soutiens, moi, que le sort le plus doux. L'état le plus divin, c'est celui d'un époux Qui, long-temps enterré dans un triste veuvage, Rentre au lien chéri dont tu fuis l'esclavage. Il aime, il ressuscite, il sort de son tombeau :

Ma femme a de mes jours rallumé le flambeau. Non, je ne vivais plus: le cœur froid, l'humeur triste. Je végétais, mou cher, et maintenant j'existe. Que de soins ! quels égards ! quels charmants entretiens !

Des défauts , elle en a ; mais n'as-tu pas les tiens ? Tu crains pour mes amis les travers de son âge? J'ai deux fois plus d'amis qu'avant mon mariage. Ma caisse dans ses mains fait jaser les railleurs ! Je brave leurs discours ; je suis riche , et d'ailleurs Une bonne action que j'apprends en cachette Compense bien pour moi les rubans qu'elle achète. Hortense a l'humeur vive ; et moi ne l'ai-je pas ? Nous nous fâchons parfois; mais qu'elle fasse un

[pas , Contre tout mon courroux sa grâce estla plus forte. Je n'ai pas de chagrin que sa gaité n'emporte. Suis-je seul ? elle accourt ; suis-je un peu las? sa main. M'otfrantun doux appui, m'abrège le chemin. J'ai quelqu'un qui me plaint quand je maudis ma

[goutte; Quand je veux raconter, j'ai quelqu'un qui m'écoute. Je suis tout glorieux de ses jeunes attraits ; Ses regards sont si vifs ! son visage est si frais !... Quand cet astre à mes yeux luit dans la matinée, Il rend mon front serein pour toute la journée; Je ne me souviens plus des outrages du temps : J'aime , je suis aimé , je renais , j'ai vingt ans.

Quel feu !

DiNVaLE.

Je veux fêter le jour qui nous rassemble ; Au bonheur des maris nous trinquerons ensemble ; Oh ! je t'y forcerai. Tu soupes, me dis-tu? Admire dans ma femme un effort de vertu : Les soupers sont proscrits, et vraiment c'est dom-

[mage.

Je veux qu'elle ait l'honneur d'en ramener l'usage. Rien n'est tel pour causer que le repas du soir. A table entre nous deux elle viendra s'asseoir. Bientôt, cher receveur, vous la verrez paraître, Et vous accepterez quand vous l'allez connaître. Oui, vous que rien n'émeut, vous aurez votre tour: Ronnard, monsieur Bonnard, vous lui ferez la cour.

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