DANVILLE, LE DUC, HORTENSE
HORTENSE
Eh quoi! monsieur le Duc seul avec mon mari!
LE DUC
(A part.) (Haut.)
Son mari !.. qu'il m'est doux de rencontrer si vite L'homme dont ce matin j'ai vanté le mérite ! Mais il ne me doit rien , je l'avoue, et ses droits Plaidaient en sa faveurcent fois mieux que ma voix. Est-ce aux gens tels que lui qu'on peut faire des
[grâces?
Si le mérite seul avait marqué les places, Monsieur, à meilleur titre usant du droit que j'ai, Serait le protecteur et moi le protégé.
HORTENSE
Jamais monsieur le Duc ne dit rien que d'aimable.
LE DUC
Ce discours n'est que juste.
DANVILI.K.
11 m'est trop favorable ; Aussi me touche-t-il comme il doit me toucher; Mais je crois qu'au ministre on ne doit rien cacher; J'ai déjà soixante ans....
L'ÉCOLE DES VIEILLARD
LE DUC, vivement.
C'est l'âge qu'il préfère , Et c'est un vrai pre'sent que je m'en vais lui faire. Depuis près de dix jours madame m'a promis D'embellir chez mon oncle une fête entre amis. Elle vous attendait, ma mémoire est fidèle, J'ai reçu sa parole et pour vous et pour elle. Venez donc , c'est au bal qu'il faut solliciter. Chez mon oncle, ce soir, je veux vous présenter; C'est conclu: ma voiture ensemble nous y mène, Et...
DASVILLE.
Je suis fatigué, monsieur, j'arrive à peine.
HORTENSE
Le bal délasse.
DANVILLE
Et puis, moi-même je reçois;
HORTENSE
Qui? votre ami Bonnard, ce monsieur d'autrefeis?
DASVILLE.
Monsieur l'estime fort.
HORTENSE
Et conviendra, je gage, Que du siècle passé c'est la vivante image.
LE DEC, en riant.
Madame...
BAH VILLE
Il vient ce soir.
HORTENSE
Pour le recevoir mieux , Avez-vous invité quelqu'un.... de vos aïeux?
DANVILLE
Hortense !
HORTENSE
C'est fini. Paix ; allons , je plaisante ; On croirait à vous voir que je suis médisante. (Au Duc.) Le suis-je? Jugez-nous.
DANVILLE
Brisons là.
HORTENSE
Non, je veux Que le Duc aujourd'hui soit juge entre nous deux.
DANVILLE, à part.
J'ai peine à me contraindre.
LE DEC, sérieusement.
Excusez-moi, madame; Mais je ne puis trahir le penchant de mon ame. Encore un coup, pardon; j'aime monsieur Bonnard; C'est la probité même; oui, c'est un homme à part, Un esprit hors de ligne, et dès qu'un mot l'offense, On me voit des premiers voler à sa défense.
DANVILLE, enchanté, et regardant sa femme.
Très bien , monsieur le Duc !
LE DEC
Mais si l'on n'a lancé Qu'un trait dont son honneur ne puisse être blessé; Si l'on a dit.... Eh quoi?... qu'il vit en patriarche, Qu'il dîne encore à l'heure où l'on dînait dans
[l'arche; Ou quelqu'un de ces mots, qui seuls sont des portraits,
Que madame rencontre et que je chercherais , Quel mal cela fait-il? C'est s'amuser, c'est rire , C'est se jouer de rien ; mais ce n'est pas médire.
HORTENSE, en regardant son mari.
Oh! le Duc a raison.
LE DUC , à Danville.
Monsieur, moins de rigueur ; La conversation périrait de langueur Sans ce tour amusant qu'un esprit fin lui }onne ;
( Montrant Hortense. ) Tout le m onde y perdrait, et vous plus que pers. 'e.
BANVILLE
Je n'en disconviens pas ; mais brisons sur ce point.
Et pourquoi votre ami ne nous suivrait-il point?
HORTENSE
Sans doute !
DANVILLE
Un patriarche a l'humeur sédentaire, Et s'arrange assez peu d'un bal au ministère. D'ailleurs , souper ensemble est pour nous un bon-
HORTENSE, en riant. [heur.
Souper! il vient souper?
DANVILLE, a sa femme, avec dignité.
11 nous fait cet honneur.
(Au Doc.)
Bien que de refuser, mon regret soit extrême, Trouvez bon qu'à mon tour j'en appelle à vous-
[même ; Monsieur, vous m'approuvez, et, connaissant Bon- Vous me reprocheriez de traiter sans égard [nard, L'ami qui m'est lié par un commerce intime, Et que vous honorez d'une si haute estime.
LE DUC
Cette excuse m'arrête, et je n'ose insister; Mais, madame, parlez : qui peut vous résister? J'implore en m'éloignant cet appui tulélaire, Ou je vais de mon oncle encourir la colère. Monsieur, vous céderez, et moi, dans cet espoir, Je viendrai , s'il vous plaît , m'en assurer ce soir.