‹ La seconde année: ou, A qui la faute?Chapitre 40 sur 70 · ACTE II, SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VII

Mais quel est le motif de cette répugnance ?

BANVILLE

Pouvez- vous m'accorder un moment d'audience?

HORTENSE

Moi!

DANVILLE

Depuis mon retour, des soins plus importants, Des amis plus heureux s'arrachaient vos instants; Et , las de renfermer ce que je veux vous dire, J'ai cru dans mon dépit qu'il faudrait vous l'écrire; Mais, puisqu'il m'est permis d'en décharger mon cœur, Je vous le dis tout net : ce petit air moqueur Pour mon ami Bonnard m'offense et me chagrine. Le hesoin de briller à tel point vous domine, Qu'avec un jeune fou je vous vois de moitié Contre ce digne objet d'une ancienne amitié. "Vous riez du bon homme ; eh oui ! c'est un bonhomme; Un bon hommequej'aime; et plus d'un qu'on renomme, Dont l'honneur fait grand bruit, dont l'esprit est vanté, N'a ni son noble cœur, ni sa franche gaîté. On l'attaque lui seul , et tous deux on nous blesse ; Et chaque trait piquant lancé sur sa vieillesse Ne peut devant un tiers l'immoler aujourd'hui , Sans retomber sur moi , qui suis vieux comme lui.

HORTENSE

Mais le Duc vous l'a dit, ce n'est qu'un badinage, Et le Duc, à mon sens, raisonnait comme un sage.

BANVILLE

Votre Duc! il me choque au suprême degré.

Je connais peu de gens qui ne soient à mon gré ;

Mais lui, de me déplaire il a le privilège.

Me croit-il, ce monsieur, dupe de son manège?

Ce zèle officieux qu'il fait sonner si fort,

Cet air de vous blâmer, pour mieux me donner tort,

Tout ce jeu me déplaît. Pour des raisons sans nombre ,

Il n'est pas bon qu'un Duc soit là comme votre ombre.

La réputation d'une femme de bien

Dans la communauté ne compte pas pour rien ;

Et, s'il n'est défendu contre tous, à toute heure,

Ce fruit de tant de soins en un instant s'effleure.

1 1 ne faut qu'un jeune homme un peu trop assidu ,

Que le discours d'un sot par un autre entendu :

Le mal est déjà fait : le mensonge circule;

La femme est méprisée, et l'époux ridicule,

Et trente ans de vertu, loin du monde et du bruit,

Ne sauraient réparer ce qu'un jour a détruit.

HORTENSE

Pour quel écrit moral faites-vous ce chapitre? Mais dans un autre temps vous m'en direz le titre. Irez-vous à ce bal où l'on veut vous avoir?

DANVILLE

Non : je vais chez les gens que je peux recevoir.

HORTENSE

Mais le Duc vient chez vous.

IUNV1LLE.

C'est trop de complaisance.

Qu il daigne à l'avenir m épargner sa présence. Il nie fait un honneur dont je suis peu flatté. Rien de mieux, j'en conviens, qu'un beau nom bien A sa juste valeuvj'estime la noblesse. [porté;

Qu'on reçoive chez soi , marquis, duc et duchesse,

C'est bien, si l'on est duc, et je ne le suis pas.

Ma maison me convient ; mais, si je risque un pas

Dans ce cercle titré dont l'éclat vous transporte,

A cent devoirs fâcheux je cours ouvrir ma porte.

Mon appétit s'en va, lorsque je vois siéger

Tout l'ennui des grands airs dans ma salle à manger.

Ma langue est paresseuse à rompre le silence,

S'il faut, au lieu de vous, dire votre excellence,

Ou, Mécène du jour, flatter les favoris

De l'Apollon bâtard qu'on adore à Paris.

Je ne sais pas encor de quel air on écoute

Vos auteurs nébuleux auxquels je n'entends goutte,

Et tout leur bel esprit ne fait que m'étourdir,

Moi, qui cherche à comprendre avant que d'applaudir.

De traiter ces messieurs j'aurais eu la manie,

Si j'étais assez sot pour me croire un génie ;

Mais , grâce à du bon sens, je sais ce que je vaux.

Jouissez sans fracas du fruit de mes travaux ,

Avec de bonnes gens, des gens qu'on puisse entendre.

Qui deleur nom pournous n'aient pasl'airdedcscendre.

Qui ne m'observent pas pour me prendre en défaut,

Si je parle sans gêne ou si je ris trop haut,

Et ne croient pas me faire une grâce infinie

En me trouvant chez moi de bonne compagnie.

Voilà mes gens; voilà les amis que je veux,

Sûr qu'ils seront pour moi ce que je suis pour eux.

HORTENSE

Revenons à ce bal , et jugez mieux la chose. Ce n'est pas un plaisir qu'ici je vous propose; Mais c'est une démarche, et voyez le grand mal De passer pour affaire une heure ou deux au bal ! Il faut faire sa cour : voilà comme on prospère : Mais vous, de vous placer vraiment je désespère.

BANVILLE

Eh ! ne me placez pas, madame, laissez-moi,

Heureux avec la foide, y vieillir sans emploi.

J'y suis libre; iLvaut mieux, receveur des plus minces,

Toucher ses revenus que ceux de dix provinces ;

Et je ne veux pas, moi, pour me hausser d'un cran,

Vendre ma liberté cent mille écus par an.

HORTENSE

Eh bien , comme au spectacle, allez à cette fête ; Pour moi, là , voulez-vous? Venez, j'en perds la tête : Que d'objets, que de gens inconnus jusqu'alors! Tous les ambassadeurs, Ac> maréchaux, des lords, Des artistes, la fleur de la littérature; Des femmes! Quel éclat, quel goût dans leur parure! Dieu!... les beaux diamants!... Et c'est ce soir; j'irai, Oui, j'irai, nous irons, monsieur... ou. j'en mourrai.

BANVILLE

Non, vous n'en mourrez pas, cl vous verrez, ma chère. Qu'on peut avec Bonnard, bien qu'il ne danse guère, Passer le soir gaîment, sans façon, sans apprêts , .Souper même au besoin, et vivre encore après.

HORTENSE

Voulez-vous sans pitié chagriner votre Hortense? Metiendrez-vousrigueur?... Eh! quelle esl mon offense? Moi, qui nai fait qu'un vœu, celui devons revoir. Faut-il en arrivant me mettre au désespoir? Avec monsieur bonnard ai-jc été trop méchante '

L'ÉCOLE DES VIEILLARDS

Jamais je neveux l'être; il me plaît, il m'enchante; Je l'aime, il m'aimera, je lui ferai ma cour; Mais pas ce soir, oh non ! plus tard , un autre jour , Demain... c'est arrangé, vous acceptez l'échange : Danville, mon ami, mon cher époux, mon ange, Soyez bon, grâce, allons, cédez...

DANVILLE, avec effort.

Non, je ne puis.

HORTENSE, en pleurant.

Que je suis malheureuse! ô ciel ! que je le suis!

DANVILLE , attendri.

Elle pleure, ah ! mon Dieu !

HORTENSE, hors d'elle-même.

C'est un acte arbitraire ; C'est une tyrannie, et je dois m'y soustraire. Je me révolte enfin; vous croyez sans raison Dans votre hôtel désert me garder en prison ; Non : avec votre ami vous serez seul à table. Non, non : je le déteste, il m'est insupportable; Mais entre deux époux le pouvoir est égal. Restez, monsieur, ma mère est invitée au bal ; Une fille est au mieux sous l'aile de sa mère, Et j'irai malgré vous au bal du ministère, Et j'irai de bonne heure, et j'en reviendrai tard, Et je ne verrai pas votre monsieur Bonnard , Et vous ne pourrez pas m'enterrer toute vive Dans l'ennuyeux souper d'un si triste convive.

DANVILLE, en fureur.

Vous irez, dites-vous, malgré moi vous irez?

Je vous le défends.

HOKTENSK.

Bon!

DANVILLE

Nous verrons.

HORTENSE

Vous verrez.

DANVILLE

Madame, pensez-y : l'ordre est irrévocable; De supplications il se peut qu'on m'accable..-.

Non , monsieur.

DANVILLE

Mais, dût-on m'implorer à genoux, Ni prières, ni pleurs, n'obtiendront rien pour vous.

HORTENSE

Oh! le méchant mari !

DANVILLE

Fi ! l'affreux caractère !

Dans mon appartement courons fuir sa colère.

HORTENSE

Allez : loin d'un tyran qui me veut opprimer, Dans le mien , comme vous, je cours me renfermer. Adieu, monsieur!

DANVILLE

Adieu ! respectez ma défense.

(Après une pause. ) L'agréable entrevue après tleux mois d'absence !

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