‹ La seconde année: ou, A qui la faute?Chapitre 68 sur 70 · ACTE V, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE V

J'en ai voulu raison , et j'ai fait peu de compte D'un vain reste de sang dont je lavais ma honte.

HORTENSE

Vous, Danville? Ah! d'effroi tout le mien s'est glacé!

DANVILLE

Ne vous alarmez pas , le Duc n'est pas blessé.

HORTENSE

Ah : monsieur !

DA>'VILLE

Il l'emporte, et ma honte me reste ; Mais cpie le sort bientôt me soit ou non funeste , Je ne vous dois plus rien, plus d'amour, de respect; Tout me devient permis lorsque tout m'est suspect; Le passé contre vous tient mon ame en défense. Je veux voir ce billet; quel qu'il soit, il m'offense. Vous le rendez coupable en le cachant ainsi : Je veux, je veux le voir; je le veux.

Le voici.

DANVILLE

Il ne saurait m'apprendre un malheur que j'ignore, Et je tremble... Ah ! je sens que je doutais encore.

( Lisant l'adresse. )

Ciel ! au Duc !

HORTENSE

A lui-même.

DANVILLE

Au Duc! j'avais raison.

Mon cœur m'avertissait de cette trahison.

HORTENSE

Lisez.

DAN VILLE

__ Il le faut bien ; mais non, mon œil se trouble,

Ne lit rien , ne voit plus , et ma fureur redouble. Ah ! perfide !

HORTENSE

Donnez.

(Elle lit la lettre.) « Monsieur le Duc , « C'est une femrne que vous avez offensée qui vous « adresse ses justes plaintes contre vous-même. J'ai pu « vous paraître légère, mais je ne pensais pas avoir nié- « rite l'outrage d'un aveu que j'ai rougi d'entendre et que « j'ai houte de rappeler. J'aime mon mari, je l'aime de « toute mon ame; et croyez-moi, monsieur le Duc, je « pourrais vous revoir sans danger; mais je dois à mon « honneur blessé, autant qu'à la tranquillité de mon- ■< sieur Danville, de vous interdire désormais sa maison. « En cessant de ni'accorder votre attention dans le monde, « vous me prouverez que vous me croyez digne de votre « estime et que vous méritez encore la mienne. »

DANVILLE, reprenant la lettre.

Est-il vrai ? Qu'ai-je lu?

HORTENSE

De grâce, écoutez-moi , Danville ; j'ai voulu, Craignant de vos transports la juste violence, D'un rival à vos yeux dérober la présence. J'amenai le péril en pensant l'éloigner, Et j'exposai vos jours, que je crus épargner, Vos jours qui sont les miens!... Mais, tremblante,

[éperdue , La terreur m'égarait, et lut seule entendue.

Au moment de me vaincre et de tout déclarer, Je sentis mon aveu dans ma bouche expirer; Et même ce matin, décidée à me taire:

Sauvons, m'étais-je dit, sauvons par ce mystère Un chagrin à Danville, et faisons mon devoir, En ordonnant au Duc de ne plus me revoir. Je n'ai rien déguisé, je ne veux rien défendre; Mais consultez ce cœur qui pour moi fut si tendre ; Qu'il me juge , il le peut, j'ai parlé sans détours.

DANVILLE

Est-il vrai?... cette lettre... oui, le Duc, ses discours, Pour vous justifier, s'offrent à ma mémoire...

HORTENSE, avec tendresse.

Ou vous ne m'aimez plus, ou vous devez me croire.

DANVILLE

Ah ! je vous aime encore, et ma crédulité

Prouve à quel fol excès cet amour est porté.

Ce que le Duc m'a dit me semblait impossible,

Et prend d'un mot de vous une force invincible.

Mon trop facile cœur s'élance malgré moi

Au-devant de l'appât qu'on présente à sa foi ,

Et, fùt-il abusé, se trahissant lui-même,

Il ne se débat point contre une erreur qu'il aime.

Je ne puis démentir une si douce voix,

Je me rends; vous parlez , Hortense, et je vous crois.

HORTENSE

Que cette confiance et me touche et m'accable! Je veux la mériter, je serais trop coupable Si dans votre bonheur vous n'en trouviez le prix. Eh bien! soyez heureux, partons, quittons Paris. Il le faut; d'aujourd'hui je conçois vos alarmes. Dans ce monde enchanteur le piège a trop de charmes. Plus loin que je ne veux peut-être je suivrai Ce brillant tourbillon qui m'entraîne à son gré. Il exalte ma tête, il m'étourdit, m'enivre; Je ne vois, n'entends plus, je ne me sens pas vivre. Je crois fuir les périls; mais j'ai beau les prévoir, Mes projets du matin ne sont plus ceux du soir. Le plaisir règne alors, je cède, il me maîtrise, Et ma raison revient quand la faute est commise. Danville, emmenez-moi, mon ami, mon époux, Je ne crains rien, je n'aime et n'aimerai que vous; Et par moi cependant la paix vous fut ravie ! Emparez- vous donc seul de mon cœur, de ma vie. Mais, partons, mon esprit est changeant, incertain ; Je le veux aujourd'hui, le voudra i-je demain ! Emmenez-moi ; partons.

Tu finis mon supplice.

Que je te sais bon gié d'un si grand sacrifice! Que je t'en remercie !...

Page 1