SCÈNE VIL
DENNEVILLE , a la table, CAROLINE.
CAROLINE, en grande parure; elle sort de son appartement, et, en entrant, se regarde à la psyché.
Me voila, prête... et je ne me suis pas pressée; car, pour monsieur mon mari, sa louable habitude est de me faire attendre une heure.
DENNEVILLE, à part, écrivant à la table, et lui tournant le dos.
Toujours pour nous des préventions favorables... Voilà comme on nous juge... et cependant je suis prêt avant... (cherchant l'expression) avant l'autre.
CAROLINE, qui, pendant ce temps, s'est regardée à la psyché.
Il me semble que ma robe est jolie... Tant mieux pour moi et puis pour M. Edmond qui est un élégant... car pour mon mari... cela lui est bien égal... (Denneville fait un geste d'impatience. Caroline se retourne.) Eh ! c'est lui , le voilà... (A haute voix.) Monsieur... (S' arrêtant.) Eh bien !... il ne m'entend pas... comme il a l'air occupé... (Le voyant déclamer.) Ah! mon Dieu... est-ce qu'il compose... est-ce qu'il fait des vers?... lui! un banquier... Je voudrais bien les voir... et si je pouvais sans bruit... par-dessus son épaule... (Elle s'avance doucement , tandis que Denneville la regarde du coin de l'œil en continuant à écrire.) DENNEVILLE, ù part.
Elle y vient...
CAROLINE, près de lui, et regardant par-dessus son épaule.
Si je pouvais seulement lire le titre. (LuanLl « A ma femme.»
DENNEVILLE, se levant et serrant son papier.
Quoi! madame... vous étiez là?
CAROLINE
Ma vue vous surprend?
Non vraiment; car j'étais là avec vous...
CAROLINE
Comment, monsieur, il serait vrai... c'étaient des vers pour moi ?...
DENNEVILLE.
Vous avez donc lu?... quelle indiscrétion!
CAROLINE
Aucune... puisqu'ils sont à mon adresse.
DENNEVILLE.
Sans doute... mais encore faut-il qu'ils soient dignes de vous... Sans cela, ils auront le sort des autres, que je déchire à l'instant.
CAROLINE. *'* r— —
Comment! ce ne sont pas les premiers?...
DENNEVILLE.
Non vraiment... Presque tous les jours après la Bourse... J'en aurais des volumes.
CAROLINE
Et je ne les connaissais pas?
DENNEVILLE.
Vous ne les connaîtrez jamais... j'ai trop d'amour-propre pour cela... Vous comprenez... des épitres à sa femme... des poésies conjugales... tant de gens trouveraient cela si romantique... je veux dire si ridicule...
Pas moi, du moins... et je réclame celle-ci.
DENNEVILLE.
A la bonne heure... dès que j'aurai terminé... car, avec vous , il n'y a pas moyen de vous faire des surprises.
CAROLINE
Si vraiment... c'en est une déjà... de voir que vous pensez à moi...
DENNEVILLE, soupirant.
Eh ! mon Dieu, oui; c'est malheureusement un tort que j'ai...
CAROLINE
Comment, monsieur... un tort...
DENNEVILLE.
Que je tâche de cacher à tous les yeux... Vous êtes pour moi si indifférente...
CAROLINE
J'allais vous faire le même reproche.
Il eût été hien injuste... car si je suis ainsi... c'est pour vous plaire... pour être comme vous... pour ne point vous fatiguer de mes empressements... j'ai fait plus, je vous l'avouerai... j'ai tâché de m'étourdir, de me distraire... j'aurais voulu vous ouhlier, en aimer une autre.
CAROLINE
Comment , monsieur?...
DENNEVILLE.
•d'est au point... te le dirai- je... que ces isses^. je Buétais presque laissé entraîner... une conquête assez flatteuse.
CAROLINE
Tl serait possihle!
DENNEVILLE.
Ma franchise, du moins, te prouvera que j'ai résisté... que j'ai renoncé à toutes ces idées-là pour toi, pour toi avant tout... et puis pour ce pauvre Edmond, qui, je crois, en est épris...
CAROLINE, émue.
M. Edmond !
DENNEVILLE.
Moi, d'abord, j'ai toujours respecté les droits de l'amitié... Il serait si mal d'abuser de l'affection , de la confiance d'un ami !
CAROLINE
Et M. Edmond aimait cette dame ?
Je ne suis pas obligé de le servir. (Haut.) Lui , il les aime tontes... pas long-temps, par exemple... mais jeune, aimable, répandu dans le monde, il a raison d'en agir ainsi... il ne pourrait pas y suffire... J'en faisais autant quand j'étais garçon...
CAROLIHE.
Quoi ! monsieur.
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Nous étions camarades... partageant les mêmes folies; et je me rappelle, entre autres, que, pour aller plus vite, bous axions composé des déclarations modèles. ..des circulaires ([in servaient dans toutes les occasions, et qu'au besoin on aurait pu lithographie i
CAROLINE Celait i : i ï 1 i j • ï 1 1
DENNEVILLE.
Abominable... et j'en rougis encore quand j'y pense ! mais c'était une grande économie de temps : on n'avait pas besoin de chercher ses phrases... et je me les rappelle encore, tant nous les avons employées de fois... « Gra- «ce, grâce, madame! » ou mademoiselle, selon la circonstance... « Grâce pour un mal- « heureux qui se meurt d'amour et de déses- « poir ! »
CAROLINE , à part.
O ciel !
DENNEVILLE.
« N'aurcz-vous pas pitié de mes tourments , «Hortense?» ou Gabrielle, ou Agathe, ou Athénaïs... selon la dénomination... «Ame de <• ma vie... »
CAROLINE
Assez... monsieur... assez... c'est une horreur... et je ne conçois pas qu'une femme puisse s'y laisser prendre.
DENNEVILLE.
Il y en a cependant... ( Voyant Edmond qui entre.) C'est Edmond ! à merveille, les voilà brouillés ; et je lui permets maintenant de faire l'aimable !
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