‹ La seconde expédition suédoise au GrönlandChapitre 39 sur 111 · NEIGE ROUGE · texte numérisé non relu

NEIGE ROUGE

L'absence de Lars se prolongeant plus que de raison, je commençai à être inquiel. Dans la zone où nous nous trouvions, les crevasses étaient masquées par une couche de neige, et un accident pouvait très bien arriver, eût-on môme bon pied et bon œil, comme notre Lapon. Enlin, après une longue et pénible attente, Lars revint. Au delà d'un monticule de glace voisin il avait trouvé, le long d'une large rivière, un terrain facile. La caravane se dirigea immédiatement vers ce point. A peu de distance de là cette rivière coulait dans un lit profondément encaissé que sa masse d'eau torrentueuse avait creusé dans la glace. Ce canal, qui décrivait de gracieux méandres, entre des parois blanches, bleues ou vertes, ressemblait à celui représenté dans la gravure précédente, mais il était plus sinueux. Quel dommage que notre photographe n'ait pas eu le temps d'en prendi*e une vue! Des taches pourpres produites par de la neige rouge mouchetaient sa rive méridionale en différents endroits. Pour cette raison, nous avons donné à cette vallée le nom de Karmindal. C'est le seul endroit de Vinlandsis où nous ayons trouvé de la neige ou de la glace rouge en certaine quantité; mais dans plusieurs localités nous vîmes de la neige jaune foncé. En général la glace de Vinlandsis avait une teinte gris.^tre ou gris verdàtre, due à la cryokonile et à des organismes de différentes espèces. Le D' Berlin recueillit une grande quantité de cette neige colorée dans des flacons que nous avions emportés à cet effet. Une fois la neige fondue, les particules organiques se déposaient au fond du tube en formant deux couches, l'une d'un gris clair, l'autre rougeâtre.

Nous avançâmes rapidement dans le Karmindal. A différentes reprises nos traîneaux manquèrent de dégringoler dans le torrent; s'ils avaient fait pareille chute, ils auraient été rapidement entraînés dans la crevasse où toute la rivière allait se perdre.

L'excellente piste que nous suivions avait une longueur de 4 kilomètres. A mesure que nous avancions, le ravin dans lequel coulait la rivière devenait de plus en plus profond, les parois de glace qui l'encadraient de plus en plus escarpées, et les banquettes des berges de plus en plus étroites; à un endioit même elles disparaissaient complètement. Au delà s'étendait un terrain très difiicile, tout

tUO LA SECONDE EXPÉDITION AU (;HÔ>LAND.

hérissé de monticules de glace et sillonné de rigoles dont les parois étaient noircies par une fine poussière. Ces rigoles, en certains endroits très rapprochées les unes des autres, paraissent avoir été foimées par un alTaissenienl partiel du glacier et ensuite approfondies parles eaux. Elles étaient trop étroites pour laisser passer nos traîneaux, et entravaient ainsi notre niaitihe.

Entre le huitième et le neuvième campement (12 juillet), la surface du glacier était parsemée de graminées, de feuilles de bouleaux nains, de saules, d'airelle et de différentes autiHîs plantes. Nous crûmes d'abord (jue le vent avait transporté là ces débris de l'intérieur du pays; c'était une erreur, car, au delà du neuvième campement, nous ne trouvâmes plus aucune feuille sur le glacier. En fait d'animaux, nous ne vîmes sur VinlandsiSj outre le vol d'oiseaux que nous aperçûmes au retour, que deux mouches, qui avaient été entraînées là par le vent, et un petit ver, (|ui vit sur les algues du glacier. En dépit des plus attentives rechei*chcs, nous ne découvrîmes à la surface de Vinlandm, au d(dà de sa lisière, ni une pierre, ni même un gravier. Mais partout la glace était recouverte d'une fine poussière argileuse; il yen avait certainement plusieurs tonnes sur la superficie d'un kilomètre.

Comme l'inditiue le tableau suivant des altitudes de nos diffiv rents campements, V inlandsis avait une pente assez forte :

Troîsièino caniiicnieiit 332 inèti'es.

Quatrièmo — 51)0

Ciiiquièiiic — 417

SixiùiiKï — -449

Septiùiuo — 533

lluitièitie - 598

.Neuvième - lli

Le neuvième campement avait été installé sur le versant occidental d'un monticule de glace voisin d'un petit lac {>cu profond. Comme toutes celles que nous avions rencontrées jus(jue-là, cette nappe d'eau s'écoulait par une large rivière qui, après un cours de peu d'étendue, se précipitait dans une crevasse. De ce point la vue s'étendait à l'ouest juscju'aux hautes montagnes de la côte, entre

NOUS PERDONS DE VIE LES MONTAGNES DE LA CÔTE. l'Jl

lesquelles on distinguait la mer ; à Test de ce monticule, au contraire, aucune terre n'était visible; de ce côté nous ne voyions que de la neige et de la glace. Par suite d'un effet de mirage, Virilandsis semblait former autour de nous une large cuvette au milieu de laquelle nous marchions, et, à Tœil, il était impossible de reconnaître si nous montions ou descendions. Les hommes discutaient sans cesse à ce sujet, et ils jugeaient toujoui's du sens de la pente d'après le plus ou moins de facilité (ju'ils éprouvaient à haler les traîneaux. Les Lîipons, qui se regardaient comme responsables de la bonne direction de la caravane, m'annoncèrent avec imjuiétude qu'ils n'étaient plus surs de retrouver au retour leur route, maintenant que les montagnes de la côte étaient hors de vue. Je les tranquillisai à cet égard en leur assurant qu'à l'aide de la boussole et du soleil il me serait facile de nous guider*. En allant, je déterminais la position de chaque campement ; par suite, les dislances indiquées sur la carte pour chacune de tios étapes sont rigoureusement exactes.

Le chemin (jue nous parcourions chaque jour, y compris les innombrables détours que nom devions faire, était évalué à l'aide de deux podomètres,. Les chiffres indiqués par ces instruments étaient de 50 h 100 pour 100 plus élevés que ceux donnés par les observations astronomiques. On peut juger par là de la longueur des détours auxquels nous obligeaient les rivières et les crevasses. Pendant le voyage, chaque soir, M. Kjellstrôm, l'habile topographe d^ l'expédition, dressait le croquis de l'itinéraire suivi dans la journée,^ tandis qu'il avait encore présenta l'esprit la coniiguralion du glacier. Le calcul de mes observations astronomiques n'étant pas alors définitif, les distances furent fixées sur cette carte d'après les indications du podomètre. Une première vérification de mes observations me prouva que la longueur des étapes avait été singulièrement exagérée; néanmoins je fis reproduire en photolithographie cette belle et intéressante carte, en ayant soin d'indiquer qu'elle

i. Au retour, les Lapons rolrouvôront pourtant la l'oute et l'cniplaccrncnt de presque tous nos campeinonts. Lars surtout avait une mémoire de» localités vraiment extraordinaire.

VJ"! LA SECOM)K EXPÉDITION Al (iliÔNLAND.

n'éUiil (|ue piovisoiie. Plus lard elle a été jointe à une partie de Tédition du petit volume contenant mes rapports à M. Oscar Dickson. Différentes revues Font reproduite, mais sans mentionner son caractère provisoire.

Juscju'au neuvième cam[)emenl le temps fut toujours l)eau et le ciel clair. Une faible hrise soufllait du sud-est. A Tombre, le thermomètre, placé à un mètre au-dessus du sol, indiquait une température variant de -f- 2° à -f ^''î î»" soleil, il s'élevait à -|- 20\

La réverbération* continuelle de la lumière sur la neige nous incommoda bientôt, d'autant plus qu'au début du voyage nous avions négligé de poiler des (îonsei'ves bleues. Les premiers symptômes de l'ophtalmie se manifestèrent, comme d'habitude, par une irritation de la conjonctive. Le D' Berlin combattit très judicieusement celle maladie, qui avait arrêté tant d'ex|)éditions polaires, en prescrivant l'usage do lunettes bleues et des lotions d'une solution de sulfate de zinc.

Dans cet air sec et rarélié, les rayons solaires nous brûlaient la peau du visage et y déterminaient la formation d'ampoules; une fois les cloches crevées, l'épiderme du nez, des oreilles et des joues s'en allait en lambeaux. Après (jue nous eûmes riîçu plusieurs de ces coups de soleil, la brise fraîche du matin était particulièrement piquante sur la mince pellicule; de peau (jui se formait sous les ampoules. Le soleil des lr(q)iques, du moins dans les régions situées au niveau de lu mer, n'a pas une action aussi énergique. Durant le voyage, les uKîmbres de rex[>édition n'eurent à souffrir que de l'ophtalmie, de ces coups de soleil et de quel((ues crampes. Tout le temps la santé des hommes fut excellente.

D'après les indications du podomètre, nous paixîourûmes, le 15 juillet, treize kilomètres, le H dix, et le 15 quatorze (du neuvième au douzième campement); la somme des détours est comprise dans ces chiffres. Au delà du neuvième campement la pente était très faible; plus loin elle se ])erdait dans une vaste plaine

1. L«' centre du soleil s'abaissa pour la première fois au-dessous de rhorizon le 15 juillet (nous nous trouvions par 68*20' de lat. N. environ), et son bord supérieur, abstractiui^ faite de la réfraction, le 21 juillet. Apivs le 15 juillet les nuits, à l'altitude de lOOO à 20ÛO mètres, devinrent très fi-oidcs. Le tberniouieire descendit de — lo^ à — 18^ C.

PESTK IIK IIMAUDSIS. lUâ

([Ut: ju crus loul d'ahord èlic lit ligne tlt; l'aile ilc l'inlandsis, dm- Iraiix'iiiciil îi cetle su[>positioii, le sul t'Oiiliiiuatt à s'élever au delà. Le iieuvii-mc cani(iemeut élail sîlué à une allilude de 771 iiiclres; le dixième, à 05*2 mèlres; le onzième, à OiO uiMres, el le douzième à 1014 mèties.

Lu cai-jvviic i-ij iiiucclii-.

(Ctviviiru ULL-t'uli'r: il';ipre» uni' |rliulugraj>liie Jniic le 18 Juill>.'l llttl3 |>ai U. hjoll^lrôiii.i

Uaus celle zoue le glacier élail silloiiiié de «ombreuses rivières larges et rapides, toutes 1res difliciles à tiaverser. 11 était moins aceideuté que dans les parties que nous avions traversées jusque-là, mais i! était criblé de trous de cryokonite qui rendaient la mai-cKc très pénible. Nos fatigues augmenlèrent encore lorsque le temps changea. Le 15 juillet la pluie commença à tomber, poussée par un yenl violent du sud-est. KUe continua toute la nuit et ensuite se changea en une neige line cl seri-ée donl les flocons obscurcissaient compliitemcnt le ciel. Chacun de nous était Irempé; néanmoini^ nous ne |ierdimes pas courage, [lensant que celte pluie, amenée par un vent du sud-est, était un indice certain de l'exislenue d'un pays libre

194 LA SECONDE EXPÉDITION AU (iKÔMAND.

de glaces au renlre du (ironlaud. A chaiiue àlaircie nous examinions atlenlivemenl l'horizon, espérant toujours voir surgir des montagnes au-dessus de la ligne du glacier. Tous nous avions le même désir de marcher <»n avant, le même enthousiasme que les (Espagnols qui partirent jadis à la recherche de TEIdorado; matelots el Lapons, tous étaient peisuadés que par delà les glaciers s étendait un te pays vert ». Entre le onzième et le douzième camj)ement, à la halte de nlidi, nous crûmes voir au loin des montagnes. La masse noire que nous apercevions était parfaitement immobile et distincte des nuages que le vent chassait lentement devant elle : il n'v avait pas à en douter, croyions-nous, c'étaient hien des montagnes et non des brouillards. Nous les examinâmes à la lunette, nous les dessinâmes, |)uis, après une longue discussion, nous les saluâmes de hourras répétés. Quelques jours après, nous reconnûmes que nous avions été victimes d'une illusion produite par le rellet sur les brumes de petits lacs situés à une grande distance sur Vinlatuhis; ainsi s'expliquait l'immobilité de l'image au milieu du tourbillon des nuages poussés par la tempête.

Dans la relation de nu)n voyagtî au (îrônland en 1870, j'avais attiré l'attention du monde savant sui* la cryokonite. Cett« poussière argileuse se trouve dans des trous cylindriques, variant de 50 centimètres à 1 mètre de profondtMir, disséminés sur toute la surlîice de Vinlamisis, aussi bien dans la partie du glacier voisine des montagnes qu'à 150 kilomètres dans l'intérieur des terres. Mon compagnon de roule, le professeur Berggren, découvrit qu'une flore glaciaire composée de nombreuses plantes microscopi(|ues se développait sur ces slanij et même (pi'une partie de ces plantes reposait directement sur la glace. Ces plantes, si inférieures qu'elles soient, ont une grande importance dans l'éiîonomie de la nature. Par leur couleur foncée elles absoibenl plus que la glace les rayons solaires, el arrêtent le développement du glacier en en facilitant la fonte. Peutêtre cette flore microscopique a-t-elle contribué à faire disparaître la carapace de glace qui a jadis couvert la Scandinavie L'étude que j'avais faite en 1870 de la cryokonite m'avait conduit aux conclusions suivantes, que je résume sous une forme didactique :

P Ct^tte poussière ne provient pas des montagnes voisines de

CRYOKONITE. 195

VinlandsiSj car elle se rencontre à une hauteur beaucoup plus élevée que celle de ces montagnes, et se trouve en aussi grande quantité sur les sommets des pyramides de glace que sur leurs flancs ou dans les ravins (|ui les séparent.

. 2** Elle n'a pas été amenée à la surface du glacier par des torrents; elle ne provient pas non plus des moraines de fond, dont Texistence est d'ailleurs hypothétique.

3° Cette poussière argileuse doit être un sédiment éolien, formé en grande partie de matières d'origine terrestre transportées par le vent à la surface de Vinlandsis.

A"* Ce sédiment renferme, en outre, des substances d'origine cosmique, telles que de la magnétite el du fer natif attirable à l'aimant et (|ui, au chalumeau, donne les réactions du cobalt et du nickel. Ce s/a?w, (|ue j'ai appelé cryokonite (poussière de glace), a une très grande importance scientiri(|uc, suitoul à cause de sa teneur en matières cosmiques.

Des explorateurs qui ont visité Vinlandsis après moi ont également reconnu la présence de la cryokonite, mais près de crêtes rocheuses. Comme la poussière trouvée là pouvait provenir des montagnes voisines, ces voyageurs n'ont accordé, par suite, aucune attention à mes observations et n'ont fait aucune recherche sur l'origine de cette substance. Les échantillons de la flore glaciaire qui, depuis mon voyage, ont été recueillis dans le Grônland méridional, notamment par le docteur N. 0. Hoist, n'ont pas été mieux étudiés. Le docteur Berlin a rapporté de différentes localités des s[)éc'\men^ de neige rouge* L'étude de cette collection ajoutera certainement à nos connaissances de cette flore glaciaire, et, de mon côté, j'ai repris l'étude de la cryokonite. Mes nouvelles recherches confirment complètement mes premières observations. Partout où la neige de l'hiver avait disparu, la surface du glacier était recouverte d'une fine poussière noirâtre; si celle-ci avait été uniformément répandue sur Vinlandsis, l'épaisseur de la couche aurait varié de 0^,001 à 0",!. Elle se trouve, semble-t-il, en aussi grande quantité à l'extrémité inférieure du glacier qu'à 100 kilomètres dans l'intérieur. Près des montagnes, elle est mélangée à des pai'ticules arénacées très fines, d'un gris clair, dont elle peut du reste être facilement séparée.

A une certaine distance de Textrémilé inférieure de Vinlandsix, on ne rencontre plus ces slam. En dépit de mes recherches attentives, je n'y ai trouvé ni f^raviers ni cristaux. Au contraire, la cryokonite renferme de très petits cristaux attirables à l'aimant, principalement de magnétile, et (juelques-uns de fer natif cobaltilÏM*e, comme on peut s'en assurer en les broyant dans un mortier d'a":ate et en lesessavant au chalumeau. Dans tous les endroits où la neige de l'hiver avait dis[)aru, on trouvait la cryokonite répandue sur la surface du glacier. Cette poussière ne forme pas sur V inlandsis ma: couche ininterrompue, mais elle a étéaccumulée parles ruisseaux dans des trous remplis d'eau qui criblent la surface du glacier. Le plus grand nombre de ces cavités sont cylindriques; quelques-unes seulement ont la forme d'une demi-lune; leur profondeur peut atteindre 1 mètre, et leui* diamètre varie de quelques millimètres à 1 mètre et même plus. A leur extrémité inférieure est entassée une couche de cryokonite^ épaisse de 1 à "2 millimètres, agrégée en boules par la présence d'organismt^s ou l'action du vent. Partout où la glace était à vif et n'avait point été ravinée par l'eau, les trous de cryokonite étaient très rapprochés les uns des autres; on n'aurait pas trouvé un espace de quelques centimètres carrés qui n'en fût criblé. Au milieu de plusieurs grands trous s'élevait un cône de glace noirci par ces slam; dans les bassins d'anciens lacs et dans les lits de rivières à stH', nous vîmes également des cônes couverts de cryokonite. Ces trous et ces côn(»s sont formés par l'action de la chaleur, qui agit différemment sui* la glace suivant que la couche de poussière qui la recouvre est plus ou moins épaisse: le glacier est-il simplement saupoudré de cryokonite, la fonle est rapide, le noir absorbant plus que le blanc les rayons solaires, et un trou est rapidement creusé; les slam sont-ils, au contraire, entassés sur un point, ils protègent la glace contre les rayons solaires, et cette partie du glacier s'élève bitmtôt en côm) au milieu du reste de Vinlandsis, dont le niveau est abaissé par l'action de la fonte. A la surface de l'eau qui remplit cerlains trous de cryokonite j flotte une substanciî noirâtre, probablement des slam que les plantes glaciaires ont, à l'époque de leur développement, entraînés du fond de la cavité. La nuit, lorsque la température s'abaisse de (juelques degrés au-dessous

CHYOKONITE. 197

(le zéro, l'eau qui remplit ces trous se couvre d'une couche de glace; mais, même par un froid très vif, elle ne gèle pas jusqu'au fond. Rarement la croûte cristalline qui recouvre ces cavités est assez résistante pour supporler le poids d\\\\ homme, surtout si une nappi^ de neige fraîche arrête la formation de la glace, comme cela arriva pendant la seconde partie de notre voyage.

Lorsque mes premières ohsei'vations eurent attiré l'attention des géologues sur la cryokonitej une vive discussion s'éleva sur la nature de cette substance et sur l'origine que je lui avais attribuée. J'avais affirmé que c'était un sédiment éolien d'origine inconnue, contenant des matières cosmiques; cette théorie a été vivement combattue, mais je n'ai pas toujours pu me rendre compte de la valeur des objections qui m'étaient fiiites. Des voyageurs qui ont visité le fironland postérieurement à 1870 et qui ont jugé de l'aspect de l'intérieur de Vinîandsis par celui qu'elle prést»nte à son extrémité inférieure, ont prétendu que la cryokoiiite est un slam argileux provenant de la moraine frontale ou une poussière transportée par le vent des nunatak. Suivant d'autres, ce sédiment viendrait de la moraine profonde et aurait été apporté à la surface du glacier par des cours d'eau sortis des profondeurs de Vinîandsis. Je ferai d'abord remarquer que des torrents ayant cette direction n'ont jamais été observés sur le glacier. Tout au contraire, l'eau provenant de la fonte s'écoule sous le glaciei* par les innombrables crevasses qui déchirent Vinîandsis. Sauf les deux sources jaillissantes comme des geysers que j'ai vues en 1870, je n'ai observé aucune masse d'eau s'élevant de l'intérieur du glacier. J'ajouterai à ce propos que le jaillissement de ces deux colonnes d'eau était produit par des cascades voisines et que ces eaux n'apportaient par suite à la surfiice du glacier aucun slam de la moraine profonde. Enfin, après avoir soumis la cryokonite à une analyse microscopique, des savants ont affirmé qu'elle était composée de débris pierreux provenant des mont^ignes voisines. Les résultats de ces analyses sont loin d'être concordants. Ainsi, d'après Lasaulx, la cryokonite contiendrait surtout du quartz, du mica (20 pour 100), de l'orthosc», du grenat, de l'épidote et du titanite. Lorentzen, au contraire, n'y a trouvé que 15 pour 100 de quartz; déplus, il y signale du mica, du

feldspath, de rhoriiblendc, du grenat, de Taugite et de Thypérite. Des Cloizeaux y a découvert de l'amphibole (10 pour 100), du quarlz, de Torthose et du plagioelase. Et toutes les analyses de ces minéralogistes ont porté sur des échantillons absolument identiques recueillis pendant l'expédition de 1885'. La microscopie, aujourd'hui si perfectionnée, permettait d'espérer des résultats concordants. Je dois ajouter que le gneiss qui constitue les montagnes de la côte occidentale ne contient qu'en très petite quantité les minéraux dont les analyses ont l'évélé la présence dans la cryokonile. D'autre part, comme cette substance ne renferme aucune matièixî d'origine volcanique, il n'est point probable qu'elle ait été transportée, par les vents d'est, des volcans d'Islande sur les glaciers du Grônland. Si telle était l'origine de la cryokonite, elle devrait contenir des particules d'obsidienne.

La cryokonite n'est donc point une poussière locale. En admettant qu'elle soit d'origine terrestre, cette substance aurait été portée par les vents jusqu'à une sorte d(» réservoir permanent aérien comme celui qui, d'après Ehrenberg, produit la poussière des alizés. Cette hypothèse est confirmée par ce fait que des particules presque de mêmes dimensions, mais de densités différentes, se trouvent mélangées les unes aux autres, et que la poussière l'ecueillie à l'extrémité inférieure du glacier n'est pas composée de plus gros grains que celle ramassée dans l'intérieur de Vinlandsis. Cette hypothèse me paraît également confirmée par la composition de la cryokonitey qui exclut la possibilité de la prédominance du quartz sur les autres substances. Les analyses prouvent en outre que la cryokonite a une composition constante : qu'elle ait été recueillie en 1870 ou en 1883, à la lisière du glacier ou dans l'intérieur, qu'elle ait été étudiée telle qu'elle a été ramassée ou après qu'on en a enlevé, à l'aide d'un électro-aimant, les silicates magnétiques.

Suivant toute vraisemblance il tombe également, dans d'autres régions que Vinlandsis du Grônland, une poussière analogue à la

1. Ces analyses ainsi qu'une étude détaillée sur la cryohonile et sur une substance recueillie sur la nei^e dans le Jemtland, dont je parlerai plus loin, feront Tobjet d'un travail spécial dans les Mémoires de TAcadéniie royale des Sciences île Stockholm.

e«t.9u:b.Li:t.*Tut*1t

CRYOKONITE, 199

cryokonite. Les recherches que le D^ Fegrœus a entreprises à mon insligalion, en avril 1884, dans leJemlland*, sur les matières tombées en même temps que la neige, au moment de l'apparition des lueurs rouges qui coloraient le ciel, semblent le prouver. La fusion de la neige recueillie dans ces localités a laissé un résidu que M. Tôrnebohm a examiné au microscope. Ce résidu contient, outre des substances d'origine volcanique qui, d'après le professeur Brôgger, proviendraient de l'éruption du Krakatau, une matière qui présente la plus grande ressemblance avec la cryokonite du Grônland. La question de l'origine de la cryokonite a donc pour les théories cosmogoniques une importance beaucoup plus grande que ne le sup|>osent beaucoup de personnes.

La carte ci-jointe donne une excellente idée de l'aspect que présente la surface de Vinlandsis. A mon grand regret, ce dessin et celte coupe ne sont point la reproduction d'une photographie. Il ne nous a pas été possible déplacer l'appareil photographique assez haut pour obtenir une vue de la surface même du glacier ; du reste, je n(î dois guère le regreltei', car les photographies des objets colorés principalement en bleu et en blanc ne sont jamais nettes. Cetle cai'le et cette coupe, toutes deux d'une grande exactitude, permettent «le comprendre les explications données plus haut. Ces planches offrent un intérêt à un autre point de vue. On a affirmé que certains corps célestes sont constitués |)ar de la glace. Si cette hypothèse est vraie, et si l'atmosphère qui entoure une étoile fixe, une planète ou ses satellites, présente les mêmes conditions que celle qui enveloppe la Terre, Vinlandsis ^eul nous donner une idée de l'aspect de ces corps célestes.

Les trous de cryokonite étaient beaucoup plus dangereux que les crevasses. Les fissures du glacier pouvaient engloutir un homme; mais, en les traversant, quelques précautions mettaient à l'abri de tout danger : si la crevasse n'était point comblée par un amas de neige, on la contournait; et si elle était couverte d'un pontf nous diminuions les chances d'accident en faisant marcher en tête les traîneaux, que poussaient deux hommes ; lorsque l'un d'eux

i. Sur \o Miillfjell e\ sur rAroskiila.

tombaît dans le gouffre, il pouvait s'accrocher soil aux bretelles du traîneau, soit au traîneau même, ou encore s'arrêter à l'aide de son bàlon ferré. Les trous de cryokomlCj juste assez larges pour laisser passer le pied, étaient aussi rapprochés les uns des autres que les troncs d'arbres dans un bois épais. Lorsqu'une couche de neige masquait ces cavités, les hommes faisaient des culbutes à chaque pas, et cela au moment où ils s'y attendaient le moins et quand les muscles des jambes étaient tendus pour prendre un point d'appui sur un terrain que l'on croyait résistant. A tout moment un de nous enfonçait le pied dans un trou profond. Durant quatre jours à l'allei* et trois jours au retour, nous cheminâmes sur un terrain criblé de trous de ce genre. Pendant cette période, chacun de nous tomba environ cent fois par jour, ce qui fait pour dix hommes, en une semaine, un total de sept mille chutes. Jl est élonnant que, dans ces sept mille culbutes, l'un de nous ne se soil pas cassé une jambe. Un pareil accident aurait arrêté notre exploralion, et s'il était arrivé loin du point de départ, il aurait eu les plus tristes conséquences, car le transport du blessé sur un terrain aussi accidenté que Vinlandsis eût été impossible.

Les trous de cryokonite nous étaient cependant utiles en nous fournissant une eau excellente», que nous brtmes en grande quantité sans éprouver aucun inconvénient, bien qu'elle fut très froide et que nous fussions souvent trempés de sueur.

L(î 10 juillet, l'étape, y compris lesdélours nécessités par les accidents du glacier, fut de treize kilomètres, le lendemain de dix-huit et demi, et le 18 de dix-sept et demi. Sur cette distance, Vinlandm s'élevait de HM mètres, de l'altitude* de 1014 mètres à celle de 12(H mètres. Maintenant que le glacier était plus uni, nous pouvions faire d'assez longues étapes. ])c nombreuses dépressions remplies de neige fomiante rendaient cependant la marche pénible; mais les cours d'eau de cette région, moins profonds et moins rapides, étaient plus faciles à traverser. En différents endroits notre route fut coupée par de profondes ci'tîvasses couvertes de neige; la traversée de ces passages dangereux n'iuit heureusement aucune suite fâcheuse.

Le 18 au soir, dès que la caravane» fut arrivée au campement, le

REC0NNA1SSA>CE ttli LAPON ANHBIIS. 201

Lapon Andcrs Itossa me dcmiimlii la permission <)';illni' roconnaîlre h' toiTiiin <]U0 nous «levions pai-conrir lo Icndrmain. Sans mémo pivndn' l(! lomps dts soupor, il partit sur ses $ki. Son absence ne dura ps moins de six heures. An relonr, il nous dil s'èlre avancé à 27 kilomMi"es vers l'est sans avoir distingué aucune lerre dans cette dii*erlion. De ce cdié, le glacier devenait de moins en moins acridenlé et s'élevait pr de longues pent('s douées. Ainsi notre

Vue prisu sur l'inlandti». — Blocs de f(Iacp ('(.'houvs sur Ins Imrds il'tm lac.

.Grnvure rwnil^r <l'api>i uiir |<hali>^ro|i1ili> priv por H. Kiel|.rn~iin Ir 1H juillet IH83.>

homme avait pu, avec ses ski, faire en six heures nn trajet de 60 kilomètres, et cela après une journé»> <ie marche fatigante. Tout d'ahord l'évaluation de la distance qu'Anders disait avoir parcourue me parut exagérée. Ma supposition était inexacte, car, après deux jours de marche, la caravane n'avait pas encore atteint la fin de la piste que les ski avaient laiss(*e sur la neige, dette observation devait servir à apprécier la justesse de l'estimation que les Lapons tirent dans une autre course.

Ces jours durant, nous pnssAraes devant plusieurs lacs. En hiver

quelques-uns de ces bassins doivent contenir une certaine quantité d'eau. On ne saurait expliquer autrement l'existence de glaçons épais échoués sur leurs bords. Ces lacs avaient des contours circulaires, et leurs rives étaient couvertes d'une couche de neige fondante, dans laquelle les traîneaux enfonçaient profondément.

Le 18 juillet la caravane avança de dix-sept kilomètres et demi, y compris les détours, le 19 de seize et demi, le 20 de sept, le 21 de sept et demi. Sur ces distances, le glacier s'élevait de 1193 h 1510 mètres. Les chiffres des distances parcourues indiquent par eux-mêmes l'état du glacier. Le 18 et le 19, nous pûmes marcher rapidement, notamment dans la matinée, alors que la neige fraîche était durcie par la gelée; le 20 et surtout le 21, après qu'une pluie mêlée de neige fut tombée dans la nuit, nous ne fîmes, au contraire, que très peu de chemin. La neige fraîche et la vieille neige de l'hiver s'étaient transformées en bouillie glaciaire, dans laquelle les traîneaux restaient embourbés. Quatre hommes ne réussissaient qu'avec peine à les haler. Tous, nous étions trempés des pieds à la léte, et le soir il ne fut pas facile de trouver un endroit sec pour camper. Le 22, nous dûmes coucher sur de la neige à moitié fondue. Grâce aux matelas en caoutchouc, nous pûmes reposer sans trop souffrir de l'humidité; nos lits formaient en quelque sorte des radeaux; mettions-nous le pied en dehors du matelas, nous étions mouillés jusqu'à la cheville. Quelques semaines plus tard, lorsque la couche superficielle du glacier aurait été durcies par la gelée, ou au printemps, avant la fonte des neiges, la mai'che sur cette partie de Vinlandsis n'eût présenté aucune diflicullé.

Le 21 juillet, dans l'après-midi, nous dûmes nous arrêter et camper. Partout la neige était détrem[K^e, et sur cette bouillie glaciaire nous ne pouvions sans grandes fatigues haler les traîneaux plus de quelques centaines de mètres. Lars Tuorda partit alors en reconnaissance sur ses ski. Partout à Test, le glacier était recouvert de neige fondante, nous annonça-t-il au retour, et il ne savait trop quel conseil nous donner.

Il ne pouvait être question de continuer la marche sans les traîneaux, qui contenaient tout l'attirail nécessaire à notre subsistance. Dans cette situation critique, je pris le parti de battre en retraite,

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