A.-E. NORDENSKIOLD
Les Lapons, ayant eu la permission de choisir leurs vivres, prirent six livres de pain, deux boîtes de sardines, six livres de comed beef, deux livres de beurre, une livre de fromage, une demi-bouteille de cognac, douze cigares et six feuilles de tabac. Je leur remis en outre deux boussoles, un baromètre anéroïde et une montre.
Avant que nos Lapons partissent, je les avertis que probable-
ment, pendant leur absence, je serais forcé de regagner le dixsepiieme campemenl. La neige tout autour du dix-huitième campement était si imprégnée d'eau qu'en cas de mauvais temps nous n'aurions pu nous en dépêtrer.
Le 22 juillet, à une heure du malin, j'éveillai le cuisinier. Le déjeuner fut servi entre deux heures el demie et trois heures; immédiatement après, les Lapons se mirent en marche.
Le reste de l'expédition passa la plus grande partie de la journée sous la tente, occupé à dresser l'inventaire des provisions. Nous avions encore des vivres pour vingt-deux jours. Ensuite nous fîmes la lessive dans un trou creusé dans la neige près de la tente. La caravane ne pouvant rester campée sur une neige aussi détrempée, nous commentâmes le lendemain à transporter nos bagages au dix-s(»ptième campement.
Ce jour-là, comme plusieurs autres fois auparavant, le ciel était couvert d'une mince couche de brouillard. Néanmoins nous ressentions sur le glacier une chaleur agréable, très vive même par instants. De temps en temps les brumes s'abaissaient au niveau de Vinlandm : nous pouvions alors reconnaître qu'elles ne contenaient aucune humidité, car, dans ce milieu, nos vêtements mouillés séchaient rapidement. Nous étions probablement en présence d'un phénomène analogue à la fumée du soleil observée en Sc^andinavie, ou au brouillard .'Ç^c décrit par Arago. débrouillard, qui paraît être formé de Unes molécules d'eau en suspension dans un air relativement sec, serait un nouvel exemple de phénomène de surfusion. Les forces molck^ulaires, agissant à la surface de chaque |)articule d'eau, empêcheraient leur évaporation dans un milieu sec.
Le lendemain 21 juillet, nous achevâmes de transporter nos bagages au dix-septième campement. Je n'étais pas sans inquiétude sur le sort des Lapons; aussi fus-je très heureux de les voir revenir ce même jour, à midi, après une absence de cinquante-sept heures. Seul le manque d'eau et de combustible pour faire fondre la neige les avait forcés de revenir sitôt. Ils évaluaient à 250 kilomètres la distance qu'ils avaient parcourue dans la direction de l'est. A mon avis cette estimation est exacte, à (|uelques kilomètres près. Sur toute cette distance, l'état fie la neige avait été très favorable au
UECONNAiSSANCE DES LA PONS VEUS L'EST. î207
patinage. Pendant leur course les Lapons observèrent le baromètre toutes les trois heures. Le point où ils ont rebroussé chemin esl, d'après leurs observations, situé à une altitude de 1947 mètres. Ce point se trouverait juste au milieu du continent grônlandais, par 68** 32' lat. nord et 42'*5r de long, ouest de Greenwich. Lars m'a conté leur excursion en ces termes :
(c Arrivés à 50 kilomètres à l'est du dix-huitième campement, nous ne trouvâmes plus d'eau; au delà, Vinlandsis était parfaitemenl unie, accidentée seulement fous les quarante ou cinquante kilomètres par une ligne de monticules. Dans ces parages, le thermomètre mar- (|uait — 5". Jamais auparavant je n'avais rencontré meilleure neige pour la marche sur les ski ; par suite nous pûmes avancer sans difllcullé, mais nous souffrîmes beaucoup de la soif. Au point où nous battîmes en retraite, nous fondîmes de la neige dans une boîte de conserves vide, que nous chauffâmes avec un tison provenant de nos bâtons. La surface du glacier était complètement unie, et durcie par le vent. A l'horizon aucune terre n'était visible; dans toutes les directions Vinlandsis étendait sa surface plane recouverte d'une neige très fine. En faisant un trou dans le glacier, on trouvait d'abord de la neige pulvérulente sur une épaisseur d'un mètre, et, au-dessous, de la glace grenue. Entre les deux couches s'étendait un interstice tapissé de cristaux de glace, assez large pour qu'on put y glisser la main. Vinlandsis s'élevait par étages ; après une longue plaine on trouvait un renflement du glacier, auquel faisait suite une nouvelle plaine, puis une ligne de hauteurs, et ainsi de suite jusqu'à la distance de 250 kilomètres. »
Pendant les deux jours et demi que dura leur voyage, les Lapons ne purent fermer l'œil. La seconde nuit ils s'arrêtèrent seulement quatre heures dans un trou creusé au milieu de la neige, le mauvais temps les empêchant d'avancer.
Le premier jour du voyage, l'atmosphère était absolument calme. Le dimanche soir, le vent soufflait du sud et se maintint dans cette direction jusqu'au moment où ils rebroussèrent chemin. A quarante kilomètres à l'ouest de ce point, le vent tourna «juelque peu versl'ouesl. Pendant le retour, à soixante-dix kilomètres du campement, les Lapons aperçurent deux corbeaux, qui venaient du nord ; ils s'arrê-
lèrent alors immédialemenl et les virent s'abattre sur la piste; après quoi les oiseaux s'envolèrent clans la direction d'où ils étaient venus.
Bien (ju*e Lars n'eût point découvert une oasis dans ce désert de glace, il n'en resta pas moins persuadé de l'existence d'un « pays vert » au milieu de V inlandsis, et il en rêva souvent, une fois revenu de sa reconnaissance. Un matin, par exemple, il nous dit avoir eu un beau rêve pendant la nuit*. 11 se figurait qu'après avoir continué sa course vers l'est, il avait rencontré des compatriotes. « lis me reçurent cordialement, nousraconta-t-il, et me dirent en Iaj)on : « Causin des <c pays loinlainSj [)our(|uoi traversez-vous les glaciers, au lieu de « descendre la longue vallée boisée qui s'ouvre près de la tente? Cette <c vallée suit la base des montagnes et s'étend loin vers le sud. »
11 se peut que le rêve de Lars soit une réalité, à cela près qu'il ne doit pas exisler de bois dans le « pays vert ». Comme le montre la carte ci-jointe, on croyait jadis, sur la foi de renseignements donnés par les Eskimos, qu'au nord de la région de Vinlandsis explorée par nous, un long et étroit chenal sillonnait, de l'est à l'ouest, le continent grônlandais. Les indigènes racontèrent aux premiei^s colons danois que le Grônland septentrional n'est séparé du pays situé à l'ouest que par une étroite passe. Au delà de ce détroit, ajoutaient-ils, la cote du (Jronland se recourbe vers le nord est et l'est; dans ces parages elle est peu élevée et, comme aux environs du cap Farewell, couverte de gravier sur lequel poussent des broussailles; dans cette région il n'y aurait aucune inlandsis. (jMe région septentrionale serait giboyeuse. Les indigènes de ce pays jiarlaient la même langue que les habitants ^es colonies danoises; ils étaient peu nombreux, personne n'ayant envie de vivre dans une contrée où, l'hiver, la nuit se prolonge pendant plusieurs mois. Ces Eskimos remplaçaient, dans la fabrication de leurs engins de chasse et de pêche, le bois et le fer par des dents de narvaP.
i. l/iiiiaginalion des Lapons, si peu aclivc en temps ordinaire, paraît être en travail constant pendant leur sonuneil. Nos com})agnons nous dii'cnt souvent avoir eu de^ i'cve5. Anders, qui ordinairement était toujours très grave, nous réveilla souvent dans la tente jku* des cris de joie qu'il poussait en dormant.
2. Uans Egede, Det garnie Grônlands nye Perluslralion, etc., Copenhague, i7-41, p. 2, note et carte* — Crantz, Grônland, ilQo y p. 27; Anrmfrkninger lil CranizHhlorUj Copenliague, 1771, p. 7 et 30; — Paul Egede, Efterretninger om Grônland, 1788, p. 122. — Oit, Samlinger til Kundskab om Grônland, 1850. p. 50.