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ISBERGS. 375
sent être beaucoup plus rares sur la côte orientale que sur la côte occidentale.
Je calculai la hauteur de quelques-uns de ces isbergs en déterminant l'angle que faisait avec l'horizon la ligne de visée dirigée sur leur sommet, puis en mesurant, à l'aide du loch, une base, et en prenant de nouveau, de l'extrémité de cette base, la hauteur angulaire du sommet. Un isberg de dimensions moyennes, formant un cylindre vertical dont la base avait un diamètre d'une centaine de mètres, s'élevait au-dessus de l'eau de 55 mètres environ. Le rapport entre la partie émergée et la masse totale d'un glaçon de cette forme devait être vraisemblablement de 1 à 6 ou 7. Une pareille montagne de glace avait par suite une hauteur totale de 250 mètres.
Un isberg fait toujours une impression grandiose et imposante : soit qu'on le rencontre en pleine mer, où vagues sur vagues se précipitent îivec impétuosité sur ses flancs azurés ou blancs de givre, pour retomber impuissantes en Ilots d'écume, et en centaines de cascades d'une minute; soit qu'on le voie dans un champ de drifis, où les vagues sont plus calmes, avancer au milieu des blocs grands et petits, qu'il pousse devant lui et brise avec un fracas continuel; soit enfin qu'on le rencontre de jour, lorsque ses flancs resplendissent au soleil comme des centaines de milliers de joyaux, ou que la fata Morgana y fait apparaître des châteaux fantastiques, ou que l'on contemple de nuit ses formes gigantesques multipliées par l'obscurité, les brumes, l'air glacial, et, dans leurs contours indécis, semblant d'effrayants fantômes.
En 1822 William Scoresby mesura plusieurs isbergs sur la côte orientale du Grônland par 71" de latitude nord environ. Un de ces énormes glaçons, en forme d'aiguille sur un côté, s'élevait à 46 mètres au-dessus du niveau de la mer; un autre, dont le sommet était uni et qui présentait de tous côtés des falaises de glace escarpées, avait une hauteur approximative de 50 mètres. Dans ce même voyage Scoresby rencontra, entre 69° et 70% de nombreux isbergs, dont, pour les plus grands, il évaluait la hauteur à 60 mètres et le poids à 45 millions de tonnes (Scoresby, Ostgrônland, p. 207 et 252). Les isbergs que le lieutenant Hammer mesura dans les environs de
Jakobshavn s'élevaient pour la plupart de 30 à 60 mètres au-dessus de la mer, quelques-uns même h 90 mètres. Le plus grand qu'il ait vu, échoué à Tembouchure du Qord de Jakobshavn, avait une hauteur de 108 mètres. Six autres glaçons arrêtés à l'entrée de ce fjoi'd s'élevaient au-dessus de l'eau de 14 à 61 mètres. Le plus considérable avait une superficie de 63000 mètres carrés et un \plume de 20 millions de mètres cubes {Meddelelser om Grônland^ IV, p. 20). Le 3 septembre 1820, Parry rencontra dans la baie de Baffin un des plus grands isbergs qu'il ait vus. Il avait une hauteur variant de 45 à 60 mètres. En juillet 1824, le même voyageur vit à Godhavn plusieurs isbergs atteignant de 50 à 60 mètres au-dessus de Teau. Les blocs provenant des glaciers du Spitzberg, de la Nouvelle- Zemble, et même vraisemblablement de ceux de la Terre de François-Joseph , s'élèvent rarement de 10 mètres au-dessus de la surface de l'eau. Le long de la côte septentrionale de Sibérie, tout au moins dans le voisinage de terre, on ne trouve pas de véritables isbergs; il en est probablement de même dans l'archipel polaire américain qui s'étend du détroit de Bering à la baie de Baffin.
Aujourd'hui, dans l'hémisphère septentrional, il ne se forme d'isbergs de cette taille que dans certains fjords du Grônland» et ce sont de ces fjords que proviennent les montagnes de glace que l'on rencontre sur la côte orientale d'Amérique et dont la carte de la page 111 indique l'aire de dispersion. Dans l'Atlantique nord, une des mers les plus fréquentées du monde, les isbergs ont causé de fréquents accidents. Arrivés dans cette zone, ils ont perdu une partie de leur hauteur; bien que je n'aie aucun renseignement précis à cet égard, je suppose que sur les côtes de Terre- Neuve et du Canada elle ne doit guère dépasser 50 à 40 mètres.
Dans l'océan Antarctique les isbergs ont des dimensions beaucoup plus considérables que dans les mers arctiques; mais nous ne possédons qu'un très petit nombre d'observations sur ces glaces. Cook donne aux isbergs des mers australes le nom significatif d'tce-is/anrf (île de glace) et évalue leur hauteur de 15 à 90 mètres, et leur circonférence à deux ou trois milles anglais. Près du cercle polaire antarctique, Nares rencontra un glaçon qui s'élevait à 75"", 60
TRAVERSÉE DE LA BA?îQUISE. 377
au-dessus de la surface de la mer et dont l'épaisseur atteignait 530 mètres.
Les isbergs ont donc une hauteur presque égale à celle des clochers les plus élevés et des collines les plus saillantes du «Aaryârrf de Suède. Ils ne sont pas aussi « hauts que les nuages », mais on est tenté d'employer cette métaphore lorsqu'on les voit à travers les brumes et au milieu de la tempête.
Espérant débarquer bientôt soit à Umanak, soit à Ekallumiut, localités où se trouvent, dit-on, des ruines d'habitations de Kor hlunaksy je ne voulais pas perdre de temps à essayer de percer la banquise, bien que pareille entreprise n'eût pas présenté de trop grandes difficultés, et je donnai l'ordre de continuer la route. Mais sur ces entrefaites le temps se gâta, et une neige épaisse nous masqua bientôt la vue de la côte et des champs de glace environnants. Pour éviter de nous faire prendre par les glaces ou de donner contre quelque drifis que les brumes nous auraient empêchés d'apercevoir, et enCn pour ne pas dépenser du charbon inutilement en marchant à contre-courant, je fis route vers le large. Nous abandonnâmes la zone du courant froid qui porte au sud, pour suivre le courant chaud qui se dirige vers le nord.
Dans la soirée du 3 septembre le vent diminua et le temps s'éclaircit. Le courant venant du sud avait déjà entraîné le navire au nord du point où je pensais débarquer. L'époque avancée de la saison et l'état de notre provision de charbon me déterminèrent à ne pas retourner en arrière et à abandonner mon plan primitif pour essayer de débarquer au sud du cap Dan. Ce promontoire correspondrait à l'Herjolfsnâs des anciens navigateurs Scandinaves, si rUmanak ou l'Ekallumiut est bien l'Ejnarfjord.
Le 4 septembre au matin, le cap Dan était en vue. Dans la direction de ce promontoire la mer paraissait complètement libre. En conséquence je donnai l'ordre de faire route vers terre, décidé cette fois à essayer de forcer la banquise que je supposais devoir exister dans le voisinage de la côte. A vingt milles environ du rivage nous rencontrâmes en effet la glace. A la lisière, le pack était formé de glaçons serrés les uns contre les autres, à travers lesquels le navire pouvait néanmoins avancer assez facilement. Plus loin la banquise se com-
posait (le plaques de glace unies, larges au plus de 8 à 12 mètres, dont les plus hautes sVilevaient de quelques pieds seulement au-dessus de la surface de la mer. Nulle part les glaçons n'étaient accumulés les uns sur les autres. Çà et là s'élevaient quelques grands isbergs. Près de terre la banquise présentait une zone compacte, au delà de laquelle s'étendait un chenal d'eau libre, large de trois à quatre milles. Dans cette passe la mer était absolument calme; par suite il était possible d'atterrir partout en canot. Sur presque toute la côte les montagnes s'élevaient à pic au-dessus de l'eau, et nulle part leur base n'était précédée de terres basses couvertes de gazon.
Juste en face du point où nous avions forcé la banquise, nous découvrîmes un petit golfe complètement libre. Nous allâmes y ancrer pour pouvoir déterminer la position du lieu avant que la journée fût trop avancée, mais nous reconnûmes bientôt que le navire ne pouvait s'y trouver à l'abri. La grande profondeur et la nature du fond rendaient ce mouillage peu sûr. Quoi qu'il en fût, je débarquai avec les naturalistes pendant quelques heures, et envoyai sur les montagnes avoisinantes des matelots reconnaître la côte et voir s'il n'existait pas un mouillage dans les environs. Pendant ce temps le navire, entièrement pavoisé, était maintenu sous vapeur dans la baie. A quatre heures du soir nous étions tous de retour à bord ; l(»s naturalistes rapportaient de magnifiques collections botaniques qu'ils avaient faites sur les escarpements rocheux, couverts en certains endroits d'une belle végétation, et les éclaireurs avaient découvert dans le voisinage un mouillage qui paraissait bien abrité du vent et des glaces. Immédiatement la Sofia fit roule dans la direction indiquée, et le 4 septembre, à six heures du soir, elle ancrait dans cette baie.
Cette échancrure de la côte était un fjord pittoresque, ramifié en plusieurs branches, qui ne communiquait avec la mer que par une passe étroite et renfermait de nombreux ancrages parfaitement abrités. Même sur les côtes de la Scandinavie, où les bons mouillages sont très abondants, ce port compterait comme un des meilleurs. Sa Majesté le roi Oscar a daigné m'autoriser à donner son nom à ce havre. Pour la première fois depuis des siècles un
l'ORT DU ROr-OSCAB. 370
navire mouillnit sur la côle orionlale du Grônland, au sud du cercle polaire'. Si lu cap Dan correspond à l'ancien Herjoifsnâs, le port du Roi-Oscar serait peut-être le porl Sand d'ivar Baardsôn, situé près de l'Hcrjolfsnàs et « que fréquentaient les Normands et les marchands ». Les Normands ont certainement visité ce havre. Les cairns que nous avons trouvés sur deux montagnes ont été pro-
Panorama des nionlagni^s de lu côlc orienlale du Gi'ânland, aux environs du porl
du iloi-Oscar, ii 580* au-dessus de la mer.
(Cnvure «iiïculét J'apris une pholographie prise le 4 scpiumbre 1883 par H. KJeJl9<rani.|
bablement élevés par eux pour servir d'amers afin de reconnaître ia direction du port au milieu du dédale des récifs do ia côte. Nous découvrîmes en outre dans les environs les vestiges d'une petite maison, analogues aux prétendues ruines nordiques de la côte occiden-
1. Pour éviter toute eonfusion, je rappellerai que la cale oricnkde du GrUnland au nord du cercle polaire est moins encombrée de glaces que celle située plus au sud. En 1832 Scoi'esby a fait des études d'histoire naturelle ïur celte partie du Ultoral et a relevé la section comprime entre le 70* cl le 75* degré de latitude nord. En 1S3T Sabine et Clatering ont ancré sur eetle cèle et dressé la carie de la région avoisinant le 7à' degré de latitude, et fait des obscrvatioas magnétiques sur l'ilc du Pcadulc. En ISOO et 1870, l'expédition allemande commandée par Payer et Koldewey a hiveiTié dans ces parages, exploré le Ijord François-Joseph et i-elevé le littoral Jusqu'au 78* degré de talilude. Au contraire, on n'a aucune preuve certaine qu'un navire ait atteint, aotérieurenient ï 1883, U
taie. Ces ruines sont peu importantes et Ton ne peut déterminer avec certitude leur origine nordique, mais elles n'en sont pas moins une précieuse indication pour les futurs explorateurs de la côte orientale.
Aussitôt que l'ancre eut mordu le fond, nous débarquâmes, aGn d'étudier le pays dans différentes directions. Sur les rives du port du Roi-Oscar débouchent des vallées unies, couvertes de pelouses et de vigoureux petits taillis de saules. La végétation me parut ici plus belle et les gazons moins mêlés de cryptogames que sur les bords des fjords de la côte occidentale que j'avais visités, et qui sont situés à la môme latitude et constitués également par du granit. Dans une de ces vallées coulait un torrent dont les berges étaient formées en plusieurs endroits par des couches de sable meuble sur lesquelles nous vîmes des empreintes de pas. Quelques-unes de ces empreintes remontaient à plusieurs jours, d'autres étaient très récentes; le sable humide qui se trouvait au-dessous de la surface du sol et que la trace des pas avait mis à découvert n'avait pas encore eu le temps de sécher. Probablement les indigènes avaient fui à la vue de notre navire qui pour la première fois brisait la banquise dont l'existence les avait protégés jusque-là contre la visite d'étrangers.
Nathorst suivit ces pistes dans l'intérieur des terres tant qu'il fit jour. 11 était seul et sans armes, aussi étions^nous inquiets de sa longue absence, car, au cas où il eût rencontré des Eskimos, il aurait peut-être été attaqué. Mais, comme je Tai dit, nous n'en trouvâmes malheureusement aucun.
En plusieurs endroits du rivage il y avait des ruines d'habitations d'indigènes construites en pierres et en tourbe, des cercles de pierre, vestiges d'anciens campements, des tombeaux, des murettes dessinant des labyrinthes et destinées probablement aux jeux de la population. Nous remarquâmes, en outre, des emplacements de foyers, des fosses pour conserver le lard et des pièges à renards. Ces pièges, qui avaient récemment servi, étaient fabriqués fort adroitement avec des
portion de la cote orientale du Gronland située au sud du cercle polaire. Aucun des nombreux baleiniers dont les bâtiments, en 1777, ont été bloqués, puis coulés par les glaces, en dérivant le long du Gronland oriental, n'a pu atterrir. Enfin, aucun bateau pécheur n*a ancré sur cette côte en 1756, comme on le raconte en Islande. Le Bulletin de la Société de Géographie de Copenhague (Danska geografUka sàlUkapcU Tidêkripy toL VU, p. 117). après avoir reproduit cette légende. Ta ensuite démentie.
PORT M ROI-OSCAR. 38i
éclats de pierre et des cailloux roulés, sans ie moindre morceau d'os ou de hois. Dans un tombeau d'enfant, sous un monceau de cailloux entassés au pied d'un escarpement de rocher, nous trouvâmes une série d'engins de chasse et de pèche en miniature très finement travaillés, et différents ossements, notamment une tète de chien. Les Eskimos païens ont l'habitude de placer une tête de cet animal dans les tombeaux d'enfant. « Le chien, sachant toujours trouver sonchemin, doit servir de guide à l'enfant inexpérimenté dam le pays des ténèbres. » (P. Egede, Nachrichten, etc., 1790. p. i37.) Les montagnes qui entourent le port du Roi-Oscar s'élèvent à
Panorama de la cûle scplcnlrionalu du port Ju Ito^Oscar.
(Craiure eiéculé» d'après une pholoimphi* priw pnr H. Kjellstrûm.)
environ 1000 mètres; elles sont constituées par des roches cristallines, notamment par du gneiss granitoïde et par de la diorite. Entre ces montagnes s'ouvrent des vallées parsemées de lacs et couvertes d'un tapis de gazon assez bien fourni et de taillis de saules dont la taille varie de 50 à 60 centimètres. Aucun arbre n'orne le paysage; seul le bouleau nain, rabougri et rampant ici comme au Spitzbei^, croît en certains endroits.
La liste suivante, dressée par le docteur Berlin, donne une idée de la végétation de cette localité.
Phanérogames recueillis en 1883 sur les bords du port du Roi-Oscar.
Thaliclrum alpinum L. Saxifraga cœspitosa L. Ranunadus glacialis L. » cernua L.
» acer L. » rivularis L.
»» 0 * Nalhorsti A. » nivalis L.
« Berli5. » stellaris L.
») hyperhoreus Rottb. Gnaphalium norvegicum Gvys,
Arabis alplna L. » supinum L.
Draia AiVfa L., v. hebecarpa Lindbl. » » v. fuscum Somm.
M corymbosa R. Br. An^enney/a alpina (L.) R. Br.
Stibularia aquatica L. Erigeron alpinum L.
Fio/a paluslris L. Taraxacum officinale Web.
Yiscaria alpina (L.) Don. Hieracium alpinum L. Silène acaulis L. » ni^r^scews Wildd.
Cerastium alpinum L. » * hyparclicum S. Almqu.
)) » V. /a/ia^um LiNuui.. Campanula rotundifolia L,, v. arclica
)) trigynum Vili.. Lgk.
Stellaria borealis Big. » groentandica A. Berlin.
)) humifusa Rottb. Vaccinium uliginosum L. Halianthus peploides (L,) Fr., v. Jt//ju- » » t. microphyllum
sus HoRN. (Lge).
il/«t7ie biflora (L.) Wng. Andromeda hypnoides L.
Sagina nivalis (Lindbi..) Fr. Phyllodoce cœrulea ((..) Bab.
» Linnsei Presl. Azalea procumbens L.
Comarum palustre L. Rhododendron lapponicum (L.) W.^c , Potentilla amerina L., v. grœnlandica v. rim/e A. Berlin.
Ser. Pyrola minor L.
» maculata Pourr . , t. /iir/a Lge . Geniiana nivalis L.
Sibbaidia procumbens L. Diapensia lapponica L.
Alchemilla vulgaris L. Veronica alpina L.
)) a//;/wa L. Bnrtsia alpina L.
Chamœnerium angustifolium (L.) Scop. Euphrasia officinalis L.
)) laiifolium (L.) Si». Pedicularis flammea L.
Epilobium alpinum L. » hirsuta L.
Hippuris vulgaris L., v. maritima Thymus Serpyllum L., v. prostralus
(Hell). Horn.
Callitriche veima Kûtz , v. minima Pinguictda vulgaris L.
HoppE. Plantago maritima L.
SeJwm annuum L. OrynVï digyna (L.) Hii.l.
Rhodiola rosea L. Polygonum viviparum L.
Saxifraga Aizoon Jacq. Koenigia islandica L.
» oppositifolia L Empetrum nigrum L.