‹ La seconde jeunesse: comédie en quatre actes et en proseChapitre 8 sur 88 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

femme et moi ; cela s'est passé il y a deux ans... avant ton mariage.

ROBERT, s'asseyant près de Roland.

Bahl... Contez-moi donc ça.

ROLAND

Tu sais que ton beau-père a fait de Renée... sa maitresse... C'est joli, hein? — Et tu soutiens les mœurs, toi I... Ënûn 1

ROBERT

Mon Dieu I pour vous plaire... je conviendrai volontiers que j'ai un beau-père... un peu vif.

ROLAND

Tu me fais bouillir, avec ton sang-froid 1 En vérité... on dirait que je te parle des amours... du Grand Turc)

ROBERT

Non, non 1 quoique, à la rigueur... on pourrait... Enfin, continuez...

ROLAND

Eh bien ! tu sais aussi que Renée a demeuré quelque temps chez madame de Lirmay?

ROBERT

Oui, c'était une amie de pension de ma femme...

ROLAND

C'est cela. Elle était sans famille, sauf un cousin, qui, allant chercher fortune en Amérique, était heureux de lui trouver un asile. Renée était jolie. Ton beau -père, qui a des principes... comme un singe... fit naturellement le galant près d'elle... Elle était vive, ardente, romanesque, il trouva amusant d'en faire son camarade. —Il l'emmenait galoper tout le jour à travers bois... ou bien, c'étaient des rêveries

nocturnes dans le parc... sous prétexte d'admirer les astres et de réciter des vers à la lune...

ROBERT

Pauvre lune !

nOLAND, se fâchant.

Sois donc sérieuxt... En somme, on ne pouvait leur reprocher que des extravagances. Mais^ une nuit^ au retour d une de leurs escapades, madame de Lirmay les surprit.

ROBERT

Ah î et qu'arriva-t-il ?

ROLAND

Tu vas le voir. Je me trouvais ce jour-là au château. Je dormais comme un homme paisible. Ton diable de beaupère^ que Tienne démonte, me réveille en sursaut à quatre heures du matin, me raconte Taffaire, ajoute que, par bonheur, il a eu le temps de s'enfuir^ sa femme ne Tayant pas reconnu dans l'obscurité... à tout hasard, il lui a dit que j'étais le galant.

ROBERT

Dame, en tout cas^ c'était le mieux.

ROLAND

Ah ! tu trouves cela tout simple?... Renée était au désespoir^ sa justification lui semblait impossible, elle avait perdu la tête, voulait partir, n'osant plus reparaître devant madame de Lirmay. Bref, il fallut me lever à l'aurore...

Comme un homme vertueux!

ROLAND

Hum !... comme un chevalier errant ou comme un somnambule, enlevant la belle, qui, de toute façon, ne pouvait

ÀCTB I 15

plus demeurer au château.— Après cette algarade^ je restai un an sans oser me présenter chez ta belle-mère^ et je n'y rentrai que le jour de ton mariage. — Maintenant^ juge un peu du plaisir que j'éprouve quand ta femme prononce ici ce nom terrible.

ROBERT

Bon, j'arrangerai cela... Et que fîtes-vous de Renée?

ROLAND

Je la conduisis à Paris.— Lirmay^ qui estcapabledetout... môme du bien !... voulut^ en galant homme^ réparer le mal dont il était cause^ et^ pour lui faire accepter sa protection^ il lui persuada qu'elle pouvait se créer une position indépendante. Elle savait l'anglais, il lui promit de lui faire gagner sa vie en faisant des traductions de poésies ou de romans. Elle se mit courageusement à l'œuvre. Seulement, tu comprends, ils se voyaient chaque jour: c'était jouer avec le feu. Il l'aima, se fit aimer, et six mois après... Et tu dis que ta belle-mère n'a jamais eu aucun soupçon ?

ROBERT, sérieux.

Oh ! quant à cela, c'est un mystère que personne n'approfondira jamais; tous les martyrs ne sont pas inscrits au , calendrier, mon oncle. On n'a jamais entendu madame de Lirmay se plaindre, elle adore son mari, lui sourit dès qu'il arrive, et témoigne en toute occasion une foi inébranlable en lui ; c'est là tout ce que je sais.

En voilà un que les^ préjugés n'ont pas gêné et qui porte gaiement sa vie I un mortel selon le siècle! Un Lovelacel... un Brummell... un... Elleviou!

ROBERT

Que voulez vous? Après une jeunesse comme la sienne, on se résigne difficilement à vieillir; et puis, il est à cet

âge qu'on appelle Tété de la SainMtfartin... âge terrible!

ROLAND

Ce qui m'étonne, c'est qu'il inspire encore des passions comme à vingt ans.

ROBERT

Eh I mon oncle ! la plupart des filles séduites le sont par ces originaux-là, des jeunes gens de quarante-cinq ans... et plus. — Un mauvais sujet est toujours dangereux pourles femmes ; c'est comme un miroir à alouettes, où toutes veulent regarder, ne fût-ce que pour savoir comment les autres se sont prises. Richelieu se faisait aimer à soixante ans... Mon beau-père a encore douze ans devant lui.

ROLAND

S'il n'est pas ruiné auparavant.

ROBERT

Quoi ! Renée est-elle fille à le ruiner ?

ROLAND

Elle ? Ah bien oui I Elle est charmante ; elle vivrait comme un oiseau, perchée sur une branche. Pourvu qu'elle rêve, le reste lui importe peu ; elle ne sait rien de la vie réelle. Lirmay, sous prétexte de lui épargner l'ennui des détails vulgaires, s'est chargé de diriger sa maison, et comme il est moins souvent chez lui que chez elle...

ROBERT

Cela lui fait deux ménages. — Mais alors, il doit faire des dettes ?

ROLAND

S'il en fait ?... Comme un jeune homme I II me doit déjà vingt mille francs, à moi. — Avant de connaître Renée, il avait déjà fort endommagésa fortune avec des danseuses... des figurantes... que sais-je ? — • Quel drôle d'animal que l'homme^l

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