‹ La seconde jeunesse du roi HenriChapitre 1 sur 28 · La seconde jeunesse du roi Henri · texte numérisé non relu

La seconde jeunesse du roi Henri

— Allons, mon vieux Lamazou, quoiqu'il y ait vingt ans tout à l’heure que je n’ai passé par ici, j’ai bonne mémoire, et je te prédis que, dans une heure, nous serons à table, et que ta soif sera tarie par une bonne bouteille de vin de la Chaînette.

Ainsi parlait, un soir de septembre de l’an do grâce 1598, un peu après le coucher du soleil, un gentilhomme à son écuyer.

Le gentilhomme était un homme d’un peu plus de quarante ans, blond, de (aille moyenne, la lèvre ornée d'un fin sourire, l’œil bleu chargé d'un doux regard.

L’écuyer était un gros homme plutôt noir que brun et dont la physionomie, aussi bien que le nom, trahissait l’origine méridionale.

— Ali! pécaïre! monsieur le comte, dit-il, voici longtemps que vous me parlez ainsi : à vous en croire, notre souper est déjà sur le feu ; mais j’ai beau interroger l’horizon, je ne vois pas l’ombre d’un clocher, et pourtant il ne fait pas encore nuit.

— C’est que, mon vieil ami, répondit le gentil homme, cette bonne ville d’Auxerre que l'on voit de six lieues, quand on vient de la Champagne, ne se montre à ceux qui arrivent du Nivernais que lorsqu'ils sont dessus.

— Dieu vous entende! soupira l’écuyer I.nmazuu, j'ai une faim de huguenot.

— Aussi vrai que je m’appelle Amaury de Noè et que j’ai été le premier compagnon du roi Henri, que Dieu garde! répondit le gentilhomme, je le jure que nous allons tout h l’heure trouver un pli de terrain dans lequel se cache un village.

— Et c’est Auxerre?

— Imbécile! Auxerre est une ville, et si mon cousin, le maréchal de Uiron, gouverneur du beau pays de Bourgogne, t’entendait, U te donnerait un grand coup de pied au bas des reins.

— Quel est donc ce village ?

— Glt-l’Êvéquc.

— Et c'est là que nous sooperons?

— Non; mais une fois à Glt- l'Évêque, nous serons tout près d'Auxerre et de l' hôtellerie du Paon-Royal, où nous attendent un bon lit, un bon souper et de bon vin.

— Et puis, il faudra se remettre en route encore! soupira Lamazou d’un ton lamentable.

» Ventre-saint-gris ! comme dit le roi Henri, mon ami et maître, s’écria Noè, j’aurais mieux fait de me mettre seul en route que de me faire suivre d’un valet toi que loi. Tu as toujours faim, tu es toujours las, et Ion gosier est comme un trou dans le sable. Depuis vingt-sept jours que nous chevauchons, tu ne fois que geindre et te lamenter.

— Ali! c’est que, monsieur le comte, je suis un homme tranquille, moi, répondit Lamuou. Je me plaisais dans mes fonctions de jardinier do votre maison de Nérac, et vous avez eu beau m’équiper en homme de guerre, je regrette joliment mon râteau et ma bêche.

Mais le comte Amaury do Noè , l’ancien compagnon du roi Henri, comme il s’intitulait lui -même, ne répondit point aux lamentations do son écuyer.

Le comte était tombé on une rêverie profonde.

Ce que Lamazou disait tout haut, Noël le commentait tout bas.

— Moi aussi, je menais une vie tranquille, se disait-il, depuis que j’ai tiré ina révérence au roi Henri, le lendemain du jour où il est arrivé dans Paris et n’a plus eu besoin de moi.

«J’aime Myette comme au premier jour, comme au temps où elle était la nièce du cabarelier Malican, et quoiqu’elle ail truntc-six ans bientôt et m'ait douué quatre uufuiils, je suis toujours l'amoureux Noê.

«Au diable ce grand écervelé de Biron, mon cousin, qui me vient éblouir de ses splendeurs ! »

Amaury do Noê et l’écuyer Lamazou allaient un petit train de cavaliers qui ménagent leurs montures, ayant encore du chemin à faire ; mais tout à coup derrière eux retentit le galop précipité d’un cheval.

— En voilà un ! soupira l'écuyer, qui soupera avant nous.

Noê se tourna à demi sur sa selle et regarda.

Un beau jeune homme de vingt ans, moulant un cheval do race, arrivait sur lui au triple galop.

Ce jeune homme portait le pourpoint bleu et blanc et l'écharpe rouge, qui étaient les couleurs du roi de France.

— Bon! dit Nuë, voilà qui me repose un peu la vue. Depuis trois jours que jo suis dans lo gouvernement de Bourgogne, les couleurs de mon «mi le roi do France sont aussi rares que celles de mon cousin lu maréchal août nombreuses.

«C’est un petit roi, le cousin Biron; pages, varluts, écuyer», gentilshommes vous répondent, quand on leur dit : « A qui êtes-vous? — A M. le ministre du Biron!

« — El cette ville?

« — A M. de Biron.

« — El ce château ?

«—AM. de Biron. »

— Le fait est, dit l’écuyer Lamazou, qui avait entendu les quelques mots échappés à son maître, le fait est que c’est un grand seigneur, M. le maréchal, si on en juge par les apparences.

Le cavalier arriva sur eux et ôta courtoisement son chapeau.

Ce que voyant, Noê lui rendit sa politesse.

— Excusez- moi, monsieur, dit lu cavalier, si je vous fais une question importune; mais ne seriez- vous point lu comte Amaury de Noê?

— Lui- même, mon jeune ami.

— Vous avez déjeuné dans un village appelé Coulanges* sur- Yonne?

— C’est encore vrai.

— Et vous avez reconnu dans l’hôtelier un ancien soldat appelé Barginet, ut qui a servi sous vos ordres?

— Tout cela est exact, mon jeune ami. Mais, dit Amaury étonné, pourquoi me demandez-vous tout cela?

— Monsieur le comte, reprit le jeune homme, je m'appelle Botté de Maillofor, et je suis page du Mme Marguerite qui uu sera bientôt plus reine de France, cor elle conseiu au divorce, pour l'amour du roi notre maitre, et pour le bien du royaume.

— Ah! fit Noê, qui tressaillit à cette nouvelle.

— Mme Marguerite e»t dans son château, en Auvergne, où elle s'occupe n'écrire se* Mémoires, et elle m’a commandé d’escorter une daine de maison qui se rend à Paris.

« Nous sommes arrivés, il y a deux heures à Coulanges, et l'hôtelier Barginct , ayant appris à la dame que vous aviez passé le matin, elle m’a commandé de courir après vous, disant quo

vous êw:s un sien ami et qu'elle vous Ternit bien volonlieis.

— Et comment se nomme celto daine, mon jeune ami?

— Nancy.

— Nancy ! exclama Noè.

Et il passa sur son visage comme un rayon de jeunesse.

— Monsieur, continua le page, Mme Nancy voyage en litière portée par des mules; on a mis les mules au trot, et elle ne peut tarder à nous rejoindre.

— Ce qui fait, grommela l’écuyer Lama zou, qui ne songeait qu’à son souper, que nous allons l’attendre! ces mauvaises chances-là ne sont faites que pour moi !

Mais I .a ma zou ne se dépita pas longtemps, un bruit de clochettes se lit entendre dans le lointain, et bientôt un point noir, qui n’était autre que la litière de Nancy, apparut sur le sillon blanc de la mute.

■— Cette bonne Nancy! murmurait à part lui Amaury de Noè, c'est la Providence qui me l’envoie, et si elle a toujours la langue aussi affilée, elle me racontera en un quart d’heure tout ce que je ne sais pus, c'est-à-dire tout ce qui s'est passé & la cour de France depuis que je me suis séparé de mon bon ami,- le roi Henri.

Noè sentit son cœur battre comme au temps où il courait les aventures avec le jeune prince de Navarre, arrivant en pourpoint de gros drap et en bottes de peau de vache, à la cour du mi Charles IX, le plus fastueux des derniers Valois.

Une heure et demie après, le comte Amaury de Noè et Nancy soupaienl tète à tète, à l' hôtellerie du Pann-Royal, en la rue des Che val iers-du -Temple, à Auxerre.

Nancy n'était plus la jeune fille espiègle et mutine que le page Raoul avait tant aimée et qui avait été la confidente des amours de la reine Marguerite. Mais Nancy était encore une belle personne à qui on donnait plus volontiers trente ans que trente-six, et qui avait conservé son beau rire plein de finesse, ses dents de perle et sa taille de guêpe.

— Ah ! Nancy, disait Noè en soupirant, qu’il fait bon te re garder [mur demeurer convaincu que notre histoire est d'hier, et que nous sommes restés jeunes et pimpants, comme nous l’étions à la cour du mi Charles.

— Chut ! dit Nancy en souriant, le petit page que je vous ai envoyé tout à l'heure, mo trouve encore tellement à son goût, mon cher comte, qu’il ne le faut point rebuter en. parlant de si vieilles choses, il n’aurait qu’à écouter à la [mrte en page bien avisé qu'il doit être.

— Toujours coquette, Nancy.

— Dame ! trouvez- moi un autre métier pour une femme, si vous en avez un; moi je n’en sais pas.

Eide rire, la fine mouche, comme au temps où elle introduisait le sire de Cnnrnsse dans le boudoir de Marguerite.

— Enfin, tu n’as jamais quitté la cour?

— Oh ! jamais.

— Et tu peux alors me mettre au courant de tout ce qui a’y est passé depuis quinze ans ?

— Im sieur Pierre de Lestoile, qui tient un registre-journal de tout ce qui advint, n'est pas aussi renseigné que moi. Voyons, mon cher comte, poursuivit Nancy, que voulez-vous «voir?

— Ce que devient mon maître et ami, dit Noè.

— Comment l’entendez-vous?

— Mais, dame!

— Ah ! c’est que. dit Nancy, avec une pointe de raillerie dans son (in sourire, il y a deux hommes bien différents dans le roi Henri, notre maître.

— En vérité i

— Un grand roi et un grand enfant.

— C’est pourtant vrai ce que tu dis là, Nancy.

— Est-ce du grand enfant que je dois vous parler? continua Nancy. Ce sera lung, et vous pouvez demander un* autre bouteille do vin de In Chaînette; vous aurez le temps de la vider auparavant que je sois à la moitié.

— Eli bien! dis Noè, parle-moi du grand mi d’abord, que j’ai laissé au lendemain de mon entrée dans Paris et de son installation an Louvre.

— Oh ! dit Nancy, le grand roi a fait bien des choses, depuis ce temps-là, des grandes et des petites.

— Plaît-il?

— D’abord il a entend» la messe.

Noè soupira.

— Et il s’est un peu brouillé avec ses amis les huguenots.

— Après, dit Noë.

— lia ensuite déclaré la guerre à l’Espagne, battu les Espagnols h Fontaine-Française, à la Fôre, au siège d'Amiem., qu’il a repris et emporté d’assaut.

— Et puis!

— Il a soumis le duc de Mercœur et la Bretagne, comme il avait soumis la Normandie, et fait la paix avec son gros cousin le duc de Mayenne.

— Ensuite?

— Les gens de Poitiers s’étant soulevés, il les a réduits à l’obéissance.

— Rien cela, dit Noè; et puis encore?

— Le duc de Savoie l’est venu voir. Un maître fourbe que co duc montagnard, qui rêve une couronne et vole de temps en temps un coin de terre à ses voisins.

« Le roi et le duc ont fait un petit arrangement à propos du marquisat de Salucesctde la Bresse. Mais le duc ne se presse pas de tenir le susdit contrat, et le roi, au premier jour, à lu tète de vingt mille lances, ira lui rafraîchir la mémoire.

— Est-ce tout?

— Mais, dit Nancy, co n'est déjà pas mal. Maintenant, voulez- vous que je vous parlo du grand enfant?

— Comme tu voudras, soupira Noè.

— Le grand enfant est perpétuellement amoureux.

— Je le reconnais là, dit Noè.

— lia beaucoup aimé la duchesse de Beaufort.

— Ah ! oui, Gabrielle !

— Et il en a eu deux enfants, César et Alexandre, qu’il a faits tous deux ducs de Vendôme.

— Bon.

— Un matin, le grand enfant s'est éveillé avec une drôle d'idée en tète.

— Ah ! voyons !

— J'ai une femme toute trouvée, des enfants tout faits, s’est-il dit. Le pape est mon ami depuis que j'ai entendu la messe, et Marguerite est une bonne créature qui préfère vivre partout ailleurs qu’au Louvre, pourvu qu’elle ait des galants jeunes et empressés. Le pape me démarie d’avec Marguerite, et il me marie avecGabrielle.

«Le vieux Sully, qui est grognon comme un sangliersur le retour, s’est fâché. Mais le grand enfant n u voulu rien entendre, cl comme Mme Marguerite n’entendait pas non plus céder sa place, encore qu'elle ne la tint guère, il l’a enfermée en son château d’Amhoisc, d'où elle s’est échappée pour s'aller réfugier chez M. de Biron, votre cousin.

« Là, M. de Biron en est tombé amoureux. Alors Mme Marguerite s’est sauvée en Auvergne et a écrit au roi qu elle voulait bien divorcer.

— Pour lors, le roi va épouser Gubrielle?

— Non, Gibrielle est morte pendant ce tempa-là.

— Ali! mon Dieu!

— Mais rassurez-vous, reprit Nancy, le «pur du grand enfant n'a jamais chômé. Le roi est tombé amoureux d'une méchante femme, la fille du sieur d'Entragues.

— Et de Marie Touche!, la maîtresse du feu roi Charles I

— Justement. La belle tlciirielle est une fine mouche. Elle ne s'est rendue que contre cent mille écus et une promesse do mariage pour le cas où, dans l'année, elle deviendrait mère d’un enfant mâle.

— Alors, c'est Henriette que le roi va épouser?

— Vous n’y êtes pas. Henriette a mis au inoude un enfant mort, et le roi n'y songe plus.

— Mordieux ! dit Noê, il faut pourtant un héritier au trône de France.

— N'ayez crainte, dit Nancy : on lui a trouvé une autre femme, une nièce de Mme Catherine, une princesse florentine, qui s'appelle Marie de Médicis, et M. de Sully, qui est un grand politique et un homme de méchante humeur, négocie cette nouvelle alfa ire.

Noë lit la grimace.

— Maintenant, mon cher comte, acheva Nancy, vous en savez autant sur le grand roi et le grand enfant que si vous ne l'aviez jamais quitté pour vivre dans vos terres.

Et comme Nancy disait cela, on gratta doucement & la porte.

— Entrez, dit Noë.

La porte s'entre bâilla et le beau page qui faisait les doux yeux à Nancy, encore lielle, rnonira son frais visage et sa moustache naissante au travers.

— Là, dit Nancy, en riant, je vous le disais... le petit monstre écoule aux portes.

— Mais non, madame, répondit le page tout rougissant, c'est un jeune cavalier qui demande à venir saluer M. le comte Amaury de Noë, qui, dit-il, était fumi de son père. 11 se nomme Guillaume d’Arcy.

— D'Arcy! s'écria Noê, dont le visage exprima une subite émotion.

El il s'élança vers la porte.

Le page s'était effacé pour laisser entrer le jeune homme qu’il annonçait.

Noë se trouva alors face à face avec un adolescent qu'il prit vivement par la main, et qu'il introduisit dans la salle où il venait de souper.

Nancy était trop femme pour n’ètre point curieuse. Elle se prit doue à examiner ce jeune homme qu'on appelait Guillaume d'Arcy.

Il pouvait avoir seize ans et il était vêtu de noir. Grand, rniuce, les duneux blonds, le visage pâle, l’ail bleu, Guillaume d'Arcy avait un charmant visage plein de mélancolie ■il de tristesse.

— Ah! dit Noë en l'embrassant, on ne m'aurait pas dit ton nom, mou mignon, que je l’eusse reconnu entre mille : tu es la vivante image de ton père.

A ces mots un nuage passa sur le front de Guillaume.

— Monsieur le comte, dit-il, inoo père est mort en prononçant votre nom, et en me disant :

« — Quand tu seras homme, tu tue vengeras, et Noë t’y aidera. »

Ces mots arraclvêrenl à Noë un geste de surprise.

Puis, comme le jeune homme regardait Nancy et paraissait hésiter :

— Mon mignon, dit Noë, tu peux parler devant madame ; elle est ma meilleure amie et je n'ai pas de secret pour elle.

Guillaume s’inclina.

Le page discret, René de Maillefer, s'était retiré, fermait la porte sans bruit, mais non sans avoir jeté un brûlant regard sur Nancy, pour qui s'épanouissait la seconde jeunesse dans toute sa splendeur.

Guillaume reprit :

— J’ai seize an?, ma soeur en a vingt et un. U y a six ans que mon père est mort.

— Hélas ! je sais cela, dit Noë.

— Mon père est mort assassiné, monsieur le comte : par qui?. Nul ne le sait, mais je m'en doute, moi; on nous l'a apporté mourant, un soir, dans notre petit manoir d’Arcy sur*€ure, et il n’a pas eu le temps de nommer son meurtrier avant de mourir.

« Il son revenait d’A vallon, en compagnie de son écuyer. Comme il traversait un petit bois, une arquebusade se fit entendre, et mon malheureux père, atteint en pleine poitrine, tomba do cheval pour no plus se relever. On l'acheva à coups de poignard. »

Guillaume prononçait ces paroles d une voix lente et grave; il ne versait pas une larme; mais on devinait sa douleur profonde et son ressentiment sans homes.

— El tu dis, mon mignon, dit le comte ému, que nul ne connaît le nom de l'assassin?

— Nul, exceplé moi, monsieur le comte.

— Tu le connais donc?

— Je l'ai vu pour la première fois il y a huit Jours ; personne ne m'a rien dit, cl rien dans l'altitude de cet homme ne pouvait le trahir. Eh bien ! mon cœur a battu plus vile, mes yeux sont devenus rouges, tout mon corps s'est pris à trembler, et une voix intérieure m'a crié :

• Voilà l'homme qui l’a fait orphelin! »

— El tu n’as pas d’autre preuve?

— Non, mais je suis sûr de ce que je dis.

Et comme Noê secouait la tète :

— Mais ce n’est pas pour cela que je viens vous voir, monsieur le comte, et si vous daigniez m’écouter encore...

— Parle, mon enfant, dit Noë en lui pressant affectueusement. la main.

—Monsieur le comte, reprit Guillaume d’Arcy, jetais venu h Auxerre, dans l’espoir d’y rencontrer quelque vieil ami de mon père qui eut assez de crédit pour me bailler une lettre pour monseigneur le maréclial de Diron.

— Ah ! ah ! fit Noë.

— Je suis descendu en celte hôtellerie, et j’ai causé avec un des valets, qui m’a dit que vous alliez à Dijon. Alors je me suis souvenu des dernières paroles de mon père, et c’est à vous que je m'adresse.

— Et que lui veux -tu à mon cousin Biron, mon joli seigneur?

— Monseigneur, le maréclial est gouverneur de la province.

— Parbleu ! je le sais bien.

— Il a tout pouvoir sur scs gentilshommes et il me peut rendre justice.

— El moi aidant, il le fera, mordiouxl

—Monsieur le comte, reprit Guillaume, ma sœur est belle comme la vierge et chaste comme elle; noua étions riches, du vivant de mon père, nous sommes pauvres mainte liant, car un de nos parents, M. de LafGn. qui est secrétaire de monseigneur lu maréclial, nous a dépouillés do notre Lien.

nu KOI HENRI

Mon père est mort assassin* t. , 'Pajpi 4).

— I.e misérable 1

— Mais il n’est pas un seigneur, si riche qu'il soit, qui ne s’estimât heureux de devenir l’époux de ma sœur.

— Si elle est aussi jolie fille que tu es gentil cavalier, mon mignon, cela ne m'étonne pas.

— Ma sœur se nomme Madeleine, poursuivit Guillaume, et elle est blonde comine la sainte dont elle porte le nom et à qui Notre-Scigneur remit ses péchés.

• Ma sœur a un profond amour au cœur...

• Cet amour est un secret, un mystère, pour moi comme pour tout le monde.

a Quelquefois elle se met à pleurer et me dit :

«— Celui que j'aime ne me regardera jamais, moi chétive, et je mourrai sans qu’il ait su mon amour.

• Cela m'indigne, voyez- vous, monsieur le comte, et il ne se peut trouver gentilhomme assez malavisé pour méconnaître

l’amour de ma sœur.

<■ Mais, telle n'est point son idée, à elle, et elle me dit que, I.H-squ’on nous aura fait justice, quand on nous aura rendu notre bien, quand mou père sera vengé et moi un brave gentilhomme pouvant marcher seul dans la vie, elle s’ira ensevelir dans un doilre.

— Oh ! par exemple ! fil NoS.

— Mais, pour le moment, nous sommes bien empêchés, car ce même gentilhomme qui nous a dépouillés, le sire de Lallin, s’est mis en tèle d’épouser ma sœur et fait si bonne garde à l’entour de M. le maréchal que je ne puis parvenir jusqu'à lui.

— Mordioux ! dit Noé, s’il en est ainsi, nous verrons bien s’il m’empêchera do te conduire auprès de mon cousin.

— Aussi, monsieur le comte, je n’ai d'espoir qu’en vous. J’ai provoqué M. de Laflin en champ clos, maisil s'est gaussé de moi en me disant que je devrais amener un nonain pour me servir de témoin.

«Aussi, lorsque je serai parvenu jusqu’à M. le maréchal, je me propose de lui jeter mon gant au visage, et M. le maréchal, qui était colonel des Suisses à quatorze ans, saura bien dire si je suis un homme et si je me peux battre avec ce misérable. »

Les yeux de Guillaume étincelaient d’un mâle courage.

— Eli bien ! mon mignon, dit Noë, je pars demain matin. Veux-tu me servir d’écuyer, et je te jure que, dans trois jours, justice te sera faite T

Guillaume prit In main <lc KoC et la porta respectueusement à ses livres.

— Mais où est ta sœur? demanda No?

— Dans notre manoir.

— C'est-à-dire sur notre route?

— Oui, monsieur le comte.

— No ta pourrais-je voir en passant?

— Ah ! ce serait trop de bonheur pour elle.

—Et bien ! voilà qui est dit, et madame, qui est mon amie, 1 nous accompagnera...

— Mais, dit Nancy, c'est que je suis pressée, le roi m’at- , y ml à Paris.

— Ralit Nancy, nia belle, ditNoë, tu peux bien perdre une journée.

Nancy parut hésiter, mais sans doute elle eut une inspiration, une idée .bizarre lui passa par la tête.

— Eh bien ! soit, dit- elle. Car, moi aussi, je la veux voir, cette perle de beauté qu'on appelle Madeleine et qui pleure peut-être pour quelque soudard indigne de son 1 amour.

Et Nancy se disait tout bas :

— Il me vient une bien belle idée, ventre-saint-gris! comme dirait le grand enfant.

Le lendemain, une petite troupe remontait la rive droite de l'Yonne, dans la direction de Cravant-lc-Fort.

Elle se composait de M. le comte Amaury de Noô et du jeune gentilhomme d'Arcy qui chevauchaient en tête, do Nancy qui voyageait dans sa litière, tandis que René de Maillefer, son beau page, s’était amoureusement placé à la portière, et de l'écuyer Lamazou, qui fermait majestueusement la marche et se plaignait un peu moins du chaud, do la faim et de la soif, depuis qu'on lui avait dit que le but du voyage était un manoir situé à sept lieues à peine d'Auxerre.

René de Maillefer, le. page mignon qui trouvait Nancy encore belle et se sentait pris pour elle de l’enthousiasme que la seconde jeunesse inspire à la première, René de Maillefer avait approché son cheval si près de la litière que, penché sur sa selle, il pouvait voir et contempler tout à son aise la belle Nancy à demi couchée et s'éventant comme une dame espagnole, au bruit monotone et cadencé des grelots de ses mules.

René soupirait de temps en temps, mourait d’envie d’engager la conversation et ne l’osait.

Nancy, toujours mutine et moqueuse, le regardait de l’œil derrière son éventail et se disait :

— Que voilà donc un page curieux qui se mord la langue pour ne point parler et brûle de me demander un tas de choses!

I.a journée était splendide et le mois de septembre étalait ses orgueilleuses richesses.

Les prés étaient encore verts au bord de la rivière, les coteaux chargés de vignes jaunissaient au soleil; l’Yonne roulait avec un doux murmure sur un lit de cailloux bavards.

De temps en temps René de Maillefer soupirait un peu plus fort ctdisai :

— Que voilà donc un beau pays !

Nancy souriait et ne répondait pas.

Enfin le beau page parut prendre son courage à deux mains et dit r

— Ainsi donc, madame, nous allons visiter le manoir de M. Guillaume d’A-y ?

— Oui, mon mignon, répondit Nancy.

— Y resterons-nous longtemps ?

— Peut-être un jour... peut-être deux . ..

— Ah ! dit le page. . .

Et il soupira encore.

Nancy se mordait les lèvres pour ne pas rire de son naïf embarras.

— Mais, mon mignon, dit-elle après un silence, ce voyage semble ne te point plaire...

— Ah ! si fait, madame...

Il rougit un peu, tourna les yeux vers elle, et murmura d'une voix si basse qu’à peine elle l’entendit:

— Suis-je pas à vous, madame, et n'ai -je point mission d aller partout où il vous plaira ?

Cette fois, Nancy se mit franchement à rire :

— Oui, mon mignon, lui dit-elle, tout cela est parfaitement vrai, mais conviens que lu voudrais bien me faire une question et que tu ne l'oses ?

René de Maillefer rougit un peu plus et baissa de nouveau les yeux.

— Va, dit Nancy.

— Madame, dit alors le page, il me paraît que vous êtes moins pressée aujourd’hui que vous ne l'étiez hier et les jours précédents d’arriver à Paris, car vous cheminiez en toute hâte et me disiez que Sa Majesté le roi vous attendait en grande impatience.

— Vous êtes un curiaux et un grand innocent, monsieur le page, répondit Nancy ; car celte question que me font vos lèvres, vos yeux, vos soupirs et votre attitude me l’ont adressée depuis ce matin.

— Excusez-moi, dit René, mais je n’ai pas encore appris à dissimuler. x

— Et cela viendra, n’est-ce pas?

— Dame ! je veux devenir un page accompli.

— Ah ! dit Nancy, il faut bien des choses pour cela.

— En vérité !

— D'abord, il faut être curieux.

— Je le suis, dit hardiment René.

— En outre, il faut être hardi...

Le page regarda Nancy d’une façon pleine de tendresse, cl qui voulait dire : Je ne demande pas mieux.

— Enfin, acheva Nancy, il faut être aussi discret que curieux.

— Oh! répondit René, vous me pourrez confier un secret, madame, il me tiendra encore au cœur que mon âme sera partie dans l'autre monde.

— Est-ce bien vrai, cela ?

René mit la main sur son cœur.

— Tu es un page mignon, dit Nancy en souriant, et si je n’étais si vieille déjà...

René poussa un gros soupir qui signifiait que telle n'était point son opinion.

— Aussi bien, je n’ai jamais fait besogne qui vaille, quand je n’avais pas un confident, et si tu veux me promettre d’être discret, je te dirai pourquoi je me suis détournée de mon chemin, à la seule fia d aller voir la sœur de M. Guillaume d'Arcy.

— Je serai muet comme la tombe, madame, répliqua Roné, tout fier de cette marque d affection que lui donnait Nancy.

— C’est que, fais-y bien attention, ce que je vais te dire est de la politique.

— Ah ! fit René.

El il devint tout oreille.

— Mou mignon, reprit Nancy, depuis combien de temps es-tu à U cour ?

— Depuis quatre ans, madame.

— Alors, tu as connu Mme Gabrielle, que le roi aimait si fort*

— Je lui ai porté plus d'un message.

— Kt Mlle d'Entragues, qu'il aimait si fort aussi ?

— OU ! certes.

— Si tu étais à la cour depuis quinze ans comme moi, tu en aurais bien vu d’aurtc*.

Nancy aurait pu dire vingt ans, mais die ne voulait point effaroucher le beau page.

— Tu aurais vu le roi, poursuivit-elle, éperdument amoureux de Mme Marguerite, puis de Mme de Noue, sans compter Mme de Grarnuiont, la belle Corizande, et Mlle de Montmorency.

— Peste! dit le page.

— bit toutes les dames, belles ou laides, filles ou femmes de la cour. Le cmur du roi était un volcan. Or donc, en dernier lieu, c’était Mlle lleurielle d’Entragues que le roi aimait I et c’est pour elle qu’il a fait ce grand chagrin à Mme Marguerite, ma bieti-aitnée maîtresse, du lui demander quelle déposât son litre de reine de France et voulût bien divorcer d'avec lui. Mais, suis- tu bien mon raisonnement, mignon t

— Sans en perdre un mot, madame.

— El la reine a écrit une lettre que j’ai là dans mon aumônière, et dans liqnello elle souscrit à tout ce que veut le roi : mais le roi n’aime plus Mme Henriette, et je la pourrais t>rûler, si M. de Sully ne lui avait parlé du la princesse de Medicis.

« Et comme le cceur du roi ne saurait être vide un moment, voilà le roi amoureux de cette princesse rousse qu'ü n’a jamais vue qu’eu peinture, et lu sais si les peintres sont de fieffés courtisans!

— Eli bien? dit René.

— Or, voici qu'on dit que Mlle d’Arcy est fort belle et qu’elle a au cceur un grand amour pour quelqu’un qui ne le saura jamais. Moi, je m'imaginuque ce quelqu'un, c’est le roi.

— Bon ! dit René.

— Si elle est aussi belle qu'on dit, j’en louche deux mots au roi...

— Ah!

— Le roi la vient voir. Naturellement il en tombe amoureux.

— A merveille I murmura le page.

— Il ne pense plus à la princesse de Médicis, et comme Mlle d’Arcy ne saurait songer à se faire épouser, ma bonne maîtresse Mme Marguerite continue à être reine de France, comprends-tu, mon mignon ?

— À merveille I

— Tu n’en diras rien à personne ?

— l'as môme au bon I ieu, en confession.

— C'est que, acheva N mey d'un ton mystérieux, il faut seméûer de M. le comte Ainaury de Noë.

Tandis que Nancy et to page babillaient ainsi, le petit cortège avait passé sous les murs de Gravant- le- Fort, laissé les bords de l'Yonne pour ceux de la Cure, traversé le bourg libre il<r Vermenlon, et il était parvenu en haut d’une petite colline d'où l'on apercevait dans le lointain les tourelles du manoir d’Arcy.

— Un bon tour que je vais jouer à M. de Sully ! murmura Nancy, qui venait, comme on l’a vu d’initier lé beau page René do Maillcfcr aux choses de la politique.

Faisons maintenant un pas en arrière et précédons de quelques heures Noë, Nancy et leur suite au manoir d’Arcy.

C'était une vieille demeure, roquette encore en sa vétusté, que ce petit castel aux quatre tourelles pointues, perché sur une colline, abrité des vents de l’est par une montagne, se mirant dans l'eau limpide de la Cure, une rivière babil larde qui roule sur un lit de cailloux.

De beaux chênes plus que centenaires lui formaient un parc eu amphithéâtre, qui descendait jusqu'à une plaine de j

plantureuses prairies.

Mais, hélas ! les vieux arbres et les prés verts, en tout une centaine d’arpents peut-être, étaient maintenant tout l’héritage des deux orphelins.

Le dernier châtelain d’Arcy, un jeune et vaillant homme de guerTC et des mieux apparentés, puisque jadis les ducs de Bourgogne traitaient ses aïeux de cousins, était mort à la fleur de l’âge.

Il avait trente-sept ans, le jour où, revenant de la ville voisine, et suivant sans défiance, au pas de sa monture, un chemin qui longeait les bois, il fut frappé d’une bulle eu pleine poitrine.

Le sire d’Arcy laissait un beau patrimoine à scs deux enfants.

Une demi-douzaine de clochers se soumettaient au beffroi du vieux manoir, bâti par un certain sieur d'Arcy, premier du nom, au retour de lu seconde croisade.

Mais ses enfants étaient jeunes.

Madeleine, l’alnéc, avait douze ans, Guillaume en avait huit à peine.

Qui donc protégerait les orphelins ?

Us avaient un j>arciit, un cousin germain de leur mère, morte en donnant le jour à Guillaume.

Ce parent fut nommé tuteur des deux enfants par arrêt du parlement de Bourgogne.

C'était un petit gentillâlre issu d’une famille de robin» et qui s’était élevé subitement par son intrigue, son astuce et son ambition presque à l'état de secrétaire, ou plutôt d’ami et de confident du plus grand seigneur de la Provence, uuo manière de roi, comme avait dit M. do Noë, — M. le maréchal de Biron, en un mot.

Ce gentiliàtre se nommait le sire de Laflin.

Mais comme lo maréchal, tout en faisant de lui son ami, avait négligé de l’enrichir, Laflin résolut de s'enrichir luimême.

En trois années, il avait dépouillé les orphelins conlié» à son honneur de gentilhomme et à sa probité de parcut.

Il commença par une terre, continua par un château, pus par une forêt, prouvant à qui voulait l’entendre que feu le sire d’Arcy était débiteur envers lui de Sommes considérables, et qu’il ne faisait que rentrer dans son bien.

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