I.affiu avait quaraute-cinq ans, et il était demeuré garçon
I n matin, comme Madeleine atteignait sa dix-huitième année, il la lit sortir du couvent où il l’avait enfermée à lu mort de son père, et lui déclara qu’il la trouvait belle et qu'il en voulait faire sa femme.
Madeleine le repoussa avec indignation.
Mais LafTin était un homme persévérant, doué d’une rue patience, et il avait juré que Madeleine serait sa femme.
A la veille de ce jour où nous avons vu le jeune Guillaum
tenir implorer la protection du comte Amaury de Noë, tandis que le jeune homme était à la chasse en compagnie d'uu vieux serviteur, celui-là même qui était auprès de son père quand il fut assassiné, — Madeleine, qui se promenait mélancoliquement sous les vieux chênes du porc, avait vu surgir tout à coup devant elle le sieur Guillaume de Laflin.
Ses habits poudreux, ses bottes mouchetées de taches île boue eussent suffi pour attester qu'il avait fuit un long voyage, alors même qu’on n’aurait pas aperçu, à quelques pas de distance, un écuyer qui tenait deux chevaux en main.
Madeleine était devenue toute pale et toute tremblante. Nais le sieur de Laflin s'était approché en souriant, et lui avait dit :
— Chère nièce et pupille, j'accompagnais mon seigneur et maître le maréchal, qui parcourt cette partie de la province, et je me suis détourné de ma route pour vous venir saluer.
Madeleine avait senti son émotion redoubler.
Alors le sire de Laflin lui avait renouvelé ses protestations d'amour, employant tour à tour un langage suppliant ou impérieux.
Puis, comme Madeleine demeurait inébranlable dans son refus, il avait jeté son masque d’hypocrisie et. pris d’une colère subite, il s'élail écrié :
— Je vous donne huit jours pour vous décider. Au bout de ce temps, je saurai bien obtenir de vous par la violence ce que je désirais avoir par la douceur.
Kt il était remonté à cheval, laissant Madeleine épouvantée de ses menaces, mais préférant mille fois la mort à la condition d’être un jour la femme du spoliateur de sa famille.
Le soir, Guillaume était revenu de la chasse.
(Vêtait encore un enfant, mais un euiant qui avait la hardiesse et le mâle courage d’un homme.
En trouvant Madeleine en larmes, il s’écria :
— Cette fois, c'en est trop ! mille fois trop ! J’aurai tout son sang ou il aura le mien jusqu 1 a la dernière goutte.
— Malheureux ! dit Madeleine, oublies tu que notre père n’est pas vengé et que tu dois rechercher son assassin î
Guillaume ne répondit pas.
Puis, après un silence et embrassant sa sœur :
— Essuie tes beaux yeux, dit-il. Je vais monter à cheval, courir à Auxerre, voir tous les amis demeurés fidèles à notre maison. Il s’en trouvera bien un qui aura assez de crédit pour me donner une lettre qui rn’ouvre toutes les portes et me permette d’arriver à M. le maréchal,
A ce nom. une rougeur subite avait coloré le front de la jeune fille.
Elle se hâta de dire :
— El. quand tu verras le maréchal, que lui diras-tu ?
— Je lui demanderai justice.
— Mais cet homme est son favori.
— Parce que le maréchal le croit un galaut seigneur. Mais je parlerai si haut, je regarderai si droit et si ferme que M. le maréchal, qui est un grand homme de guerre et un loyal chevalier, m’écoulera.
— Va ! dit simplement Madeleine, qui sentit son cœur se gonfler d’espoir.
El Guillaume était parti.
On sait ce qui lui était advenu à Auxerre, où il avah eu la bonne fortune de rencontrer M. de Noë. l'ancien compagnon d'armes de son père qui lui avait promis aide et protection.
Et Madeleine était restée seule en son manoir, seule avec le vieux serviteur qu'on appelait Jacques et une demoiselle de compagnie, pauvre fille de noblesse sans héritage et sans dot, cousine éloignée et que les deux orphelins, encore moins pauvres qu’elle, avaient recueillie et qu'ils traitaient comme une sœur.
Cette demoiselle se nommait Cunégonde.
Elle était laide et disgraciée et cachait sous un masque de douceur résignée une âme ardente pour le mal.
C’était elle qui entretenait une correspondance secrète avec M. de Laflin et servait ses ténébreux projets.
Or, Guillaume était à peine en route que damoiseile Cunégonde s’était retirée en son logis pour écrire le billet suivant :
« Il est temps d'agir, et Votre Seigneurie peut mettre sans « danger ses plans à exécution :
« Guillaume vient de partir. Il a formé le dessein téméraire ■ de parvenir jusqu’au maréchal et de lui demander justice t contre vous.
« Or donc, si vihis avez toujours l'intention d’enlever a Madeleine et de la conduire au couvent des Franciscains « d’Avallon, où elle vous sera mariée de force.il ne faut pas « perdre une minute et agir dans la nuit prochaine.
« Votre fidèle. *
r Cunégonde. »
Ce billet écrit, la perfide compagne de Madeleine était descendue au bout du parc et l'avait caché dans le creux d un chêne, en y joignant une petite clef.
C’était là que M. Laflin. qui très-certainement errait aux environs, ne manquerait pas de venir le prendre aussitôt que la uuit arriverait.
Et Madeleine, oe soir-là. s’était couchée confiante en l’avenir, et clic avait adressé à Dieu cette fervente prière :
— Mon Dieu ! faites que mon frère recouvre notre héritage et que mou père soit vengé! Après cela, je vous appartiendrai pour toujours !... ,
Tandis que Madeleine priait, tandis que, peut-être, au fond de son cœur, elle songeait à celui qui devait toujours ignorer son amour, la demoiselle Cunégonde veillait aussi.
Le reptile envie le sort de l’oiseau qui fend l’azur du ciel, et il In hait d'une haine mortelle ; Je ver de terre qui se traîne péniblement dans la fange est jaloux des étoiles.
.Ainsi était Cunégonde.
Laide cl disgraciée, elle nourrissait une haine féroce pour cette belle et noble créature qui avait nom Madeleine, e* elle éprouvait une sombre joie à la voir par avance livrée ; l’ignoble pouvoir du sieur de Laflin, dont elle connaissait la perversité et l’abjection. Aussi les heures passaient et h demoiselle Cunégonde ne dormait pas.
Elle écoutait le coassement des grenouilles, et le murmure de la rivière sur son lit de cailloux et les soupirs du vent dans les feuilles, et tous ces mille bruits nocturnes que perçoivent si bien ceux au chevet desquels l insodiuie est assise.
Dans te vieux manoir d'Arcy, sonore comme une cloche, les meubles vermoulus avaient des craquements mystérieux, l’air gémissait sous les portes, les girouettes grinçaient avec un bruit lugubre.
Pvl». — Tjrp. iteaga «4 Ccmp.
Demoiselle Cunégonde écoutait tout cela.
Mais ce n'était point ce qu’elle attendait.
Elle attendait que des hommes armes glissassent comme des fantômes sous les vieilles futaies du parc, que cette clef qui accompagnait sa lettre leur permit d'ouvrir une petite | porte, en bas d’une tourelle, de gravir un escalier et d'arriver dans un corridor sur lequel donnait sa chambre.
Alors elle irait à leur rencontre, elle guiderait leur marche, un flambeau à la main, et elle les conduirait ainsi jusqu'à la chambre où Madeleine se serait endormie, en priant Dieu pour son jeune frère, qui n’était plus là pour la défendre.
Mais les heures passaient, et seules les grenouilles coassaient, seul le vent pleurait sous les portes, seule aussi la rivière murmurait en bas dans le lointain.