CHAPITRE VII
« Voor de overmagt moet men bezwijken : de ware eer i s ni et het eigendom van eenen dolzinningen dwaas, maar van een dapper man, die zich verdedi^ zoo lang hij het vermag ; maar die zi jnen degen niet draagt om er zich zelven mede te doorsteken » (i). (Campo.)
Malgré les promesses du duc de Broglie, il paraissait invraisemblable que la France eût mobilisé un corps d'armée de 60,000 hommes pour le siège d'une citadelle, défendue par moins de 5,000 soldats. Le Roi Guillaume était persuadé qu'au premier prétexte, trop facile à faire naître, une partie des forces françaises, soutenue par les divisions belges, viendrait attaquer les troupes néerlandaises.
De son quartier général de Tilburg, appuyé sur Breda et Bois-le-Duc, le prince d'Orange restait
(i) « Contre des forces supérieures, il faut succomber : le véritable honneur n'est pas le propre d'un fou extravagant, mais bien d'un homme courageux, qui se défend aussi longtemps qu'U le peut, et ne porte pas une épée pour s'en transpercer lui-même. »
en relations constantes avec La Haye comme avec Anvers. Les assiégés le savaient et conservaient l'espoir qu'il arriverait bientôt à leur secours.
Une lettre adressée au commandant de la citadelle dissipa ce dernier mirage (i) :
« Tilburg, ce 14 décembre i832.
• Mon cher Général,
» Je ne puis me refuser le plaisir de vous tracer ce peu de mots pour vous informer que vos rapports jusqu'au 12 du mois à 6 heures du soir me sont très bien parvenus hier, et je les ai lus avec le plus vif intérêt et une véritable admiration.
« Votre défense me paraît parfaitement dirigée, et le courage et l'intrépidité de la garnison, au milieu de tout ce qu'elle doit endurer, méritent les plus grands éloges ; l'ennemi même ne peut se refuser de rendre justice à la résistance opiniâtre qu'il rencontre et dont sa perte fait preuve. La défense de la citadelle d'Anvers fournira une belle page dans l'histoire militaire de notre patrie et un bel exemple à citer à notre armée, quand mon tour viendra d'être attaqué par les forces qui vous entourent. Car je me considère aussi, étant sur la défensive, comme commandant d'une grande forteresse, dont nos rivières sont les fossés, nos places fortes les ouvrages avancés. Vous savez que, dans
(i) Pour la plus grande partie de sa correspondance, le Prince d'Orange employait le français.
une position pareille, on ne peut, sans grand danger pour la place, risquer des sorties nombreuses en hommes et s'éloigner trop du corps de la place, surtout quand les assiégeants sont fort supérieurs en nombre à la garnison et qu'il y a un corps d'observation prêt à les soutenir. C'est là malheureusement la raison qui me paralyse ici et m'empêche de voler au secours des braves qui combattent sous vos ordres avec un courage héroïque. J'en suis plus que triste, mais vous êtes trop bon général pour ne pas apprécier ma position et ce que la prudence me prescrit impérieusement.
» Votre brave troupe aura rendu le grand service à l'armée de prouver aux Français que nos soldats ne sont pas intimidés par le nombre et qu'en se fiant à la Protection Divine, l'ancienne gloire française ne les éblouit pas.
» Votre bien dévoué, » Guillaume, prince d'Orange.
» P. S. — Veuillez communiquer ces lignes à votre conseil de défense. Mes trois fils (i) portent cette lettre jusqu'à Bath. »
N'ayant plus rien à espérer de l'armée néerlan-
(i) I* Guillaume -Alexandre- Paul -Frédéric -Louis, né le 19 féyrier 1817, plus tard le Roi Guillaume III ;
30 Guillaume-Alexandre-Frédéric-Constantin-Nicolas-BCichel, né leaaoûti8i8;
3» Guillaume-Frédéric-Henri, né le i3 juin lâao.
daise, immobilisée à quelques lieues, ni de la flottille sans cesse menacée parles boulets français et belges, Chassé ne voyait à sa situation que deux issues : se faire sauter avec ses troupes ou lutter jusqu'à Textrême limite des forces humaines.
Soumis aux volontés de son Roi, qui lui avait interdit le sacrifice suprême, le général se résigna à la défaite certaine, mais il voulut du moins la retarder et forcer l'admiration de ses ennemis.
Construits pour résister aux artilleries du siècle précédent, les bâtiments blindés achèvent de s'émietter sous la foudroyante canonnade française. Le mortier monstre, coulé à Liège sur le plan du colonel Paixhans et qui vient d'arriver à Berchem, trouvera-t-il encore un abri à détruire (i) ?
Les essais de cette pièce gigantesque n'avaient pas été heureux. Au premier coup tiré avec 7 kil. 1/2 de poudre — la moitié de la charge entière, — la bombe était sortie en plusieurs éclats.
On recommence l'épreuve avec une charge de 5 kilogrammes seulement et la bonfbe se brise encore.
(i) Le général Neigre aurait dit, en apprenant l'arrivée du mortier monstre : « L'armée française possède son artillerie, s<mi génie et son courage; eUe n'a que faire de machines infernales! (Journal manuscrit de Kînschot.)
Malgré ces débuts peu encourageants, le mortier est amené à Brasschaet, où de nouvelles expériences seront faites avec des projectiles plus renforcés (i).
Dans la nuit du 14 au i5, le magasin à poudre de la courtine n° 6 a sauté, puis rentrée de la poudrière du bastion IV est atteinte.
Durant la journée du i5, la grêle de fer s'abat impitoyable sur la malheureuse citadelle. Un éclat de bombe coupe la corde du pavillon hollandais qui flotte au milieu de T esplanade, et le drapeau est mis en pièces. Alors le marin J. Robert, sous la rafale meurtrière, grimpe après le mât, attache une autre corde, hisse un nouveau pavillon, au milieu de cris enthousiastes.
Les Français commencent à établir la batterie de brèche, armée de 6 pièces de 24, contre la face
(i) lettre du maréchal Soult au général Evain (j4 décembre i832) :
« Monsieur le baron, j*ai reçu votre dépôche du 12 de ce mois (9 heures 1 2 du soir). J'y ai lu avec satisfaction que l'attaque de la citadelle d'Anvers faisait de nouveaux progrès...
» Je regrette toutefois que l'épreuve du gros mortier Paixhans n'ait pas réussi, et si le brisement de son projectile tient en partie à ce que la chambre est cylindrique, il peut paraître douteux que l'on parvienne à remédier à l'inconvénient du brisement en coulant de nouveaux projectiles à culots.
» Quoi qu'il en soit, je ne puis que vous engager à ordonner de nouvelles épreuves sur cette bouche à feu. »
f60 LA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE
gauche du bastion n" 2, et une autre, arec 4 pièces, à 180 mètres de la demi-lune, qu'elle doit contrebattre de plein fouet.
Dans le réduit du bastion menacé, les assiégés essayent de rétablir les palissades. La pluie, qui ruisselle en de véritables trombes, les force plusieurs fois à interrompre leur travail.
Une humidité glaciale envahit les galeries, torture les blessés, paralyse les hommes valides.
Sur les deux camps, des torrents d'eau s'abattent la nuit entière, sans que la voix des canons se taise un seul instant.
La grand'messe chantée le lendemain matin {16 décembre) (i) dans la cathédrale d'Anvers pour l'anniversaire du Roi Léopold n'est pas encore achevée, quand arrive la chaise de poste du général Gourgaud.
Un courrier envoyé à Paris le soir même portera au duc de Dalmatie les explications rassu-
(i) Conseil des ministres, tenu à Bruxelles, le 16 décembre.
Présents : MM. le général Goblet, Duvivler, Rogier, Lebeau, Félix de Merode, présent aussi le général Evain.
« Le ministre de la guerre est invité à donner des renseignements sur l'état de la place de Venloo.
» n y a, à Venloo, loi bouches à feu, une garnison de 3,5oo hommes, qui sera augmentée de 1,000 hommes.
» Le ministre de la guerre est chargé de donner au commandant de la Place les instructions nécessaires pour la défendre, au besoin, jusqu'à la dernière extrémité, contre toute attaque, soit hollandaise, soit prussienne. »
rantes du maréchal Gérard et du général Neigre (i).
Le mortier monstre va entrer en scène. Les essais du 17 décembre ont été concluants : huit bombes tirées avec une bonne portée, une excel-
(i) ce Monsieur le maréchal,
» J'ai rhonneur de vous rendre compte qu'aussitôt mon arrivée à Berchem, je me suis présenté chez M. le maréchal comte Gérard, conformément à vos ordres, pour obtenir les renseignements que vous m'aviez chargé de prendre sur ses approvisionnements de siège. M. le maréchal parut extrêmement étonné que Ton pût avoir des craintes à ce sujet; il me dit de demander au général Neigre les états que je voudrais avoir, mais qu'il ne lui donnerait pas Tordre de les fournir. Je m'empressai de me rendre auprès du général Neigre et je parvins, après beaucoup de difficultés, à décider le général à me les promettre pour aujourd'hui; mais il vient de me dire qu'il avait envoyé à M. le maréchal comte Gérard tous ses états et que d'ailleurs, ma mission étant auprès de ce maréchal, c'était à ce dernier à me les donner s'il le jugeait convenable. A l'instant, je fus trouver M. le maréchal, mais il m'a déclaré que ma mission étant sans objet, puisque les approvisionnements de siège étaient plus que suffisants pour terminer le siège, il ne me ferait fournir aucun état de munitions. M. le maréchal comte Gérard ajouta que d'ailleurs il vous envoyait, ainsi qu'au Roi, tous les renseignements que vous demandiez.
» Dans la conversation que j'ai eue avec le général Neigre, j'ai appris qu'avec les ioa,ooo kilogrammes de poudre amenés de France et les 23i qu'il avait pris en Belgique, il se trouvait avoir au commencement du siège 333,ooo kilogrammes. U lui restait ce matin en magasin 232,000 kilogrammes, non compris les 100,000 expédiés de Lille et qui commencent à arriver; qu'en outre, il était autorisé, si besoin était, d'en acheter 60,000 kilogrammes à Wetteren ; qu'enfin ses ressources en poudres étaient assurées pour le service jusqu'à la fin du siège; que l'envoi des 170,000 kilogrammes de Douai, non seulement était inutile, mais qu'il ne saurait môme où placer ces poudres.
lente direction, et la pièce eut très peu de recul (i).
L'obusier du colonel Paixhans est impatiemment attendu, car le ministère harcèle le maréchal pour qu'il en finisse promptement. La batterie de brèche tonne nuit et jour ; déjà trois pièces y ont été mises hors d'usage après six cents coups, et la résistance des Néerlandais ne faiblit guère.
En France comme en Belgique, l'opposition s'égaye dotant de vains efforts (2), et l'effet sera lamentable si l'année s'achève avant qu'on ait raison de cinq mille Hollandais.
Les puissances du Nord continuent à observer la neutralité, mais leurs préférences pour les Pays- Bas sont évidentes.
« C'est bien dommage — dit M. Ancillon au général de Merckx (3) — que le B;oi Léopold ait appelé les Français, ce qui vaudra un monceau de pierres de la citadelle, et tout le maléfice que doit
» Quant aux projectiles, il parait qu'il y a encore en ce moment dans le parc de siège :
23, 116 boulets de 24.
3,773 obus de 8. (On en attend 1,800 de Valenciennes.) 4,187 bombes de 10 pouces.
g,587 » 29 centimètres.
» Il y a à Anvers environ 7,000 à 8,000 projectiles de ce dernier calibre, mais le Roi des Belges ne veut pas qu'on s*en serve pour le siège de la citadelle... »
(i) Lettre du général Ëvain au général Soult (18 décembre).
(2) « Jéricho tient bon, malgré les trompettes de la Doctrine. » (Messager de Gand,)
« Pour avoir pris la lunette, le Juste-Milieu n'y voit pas plus clair. » {La Mode.)
(3) Lettre du général de Merckx au général Goblet (17 décembre).
occasionner au pays une armée de 76,000 hommes, quoiqu'amîs. Il ne s'agit au total que de régler trois points pour être d'accord avec le Roi des Pays-Bas. La conférence a fixé un florin par tonne comme droits de tonnage sur l'Escaut ; le Roi de Hollande en demande 3, mais se contenterait de I 1/2. Le droit de transit par Sittard serait fixé dans la même proportion, son but principal étant qu'on reconnaisse son droit de souveraineté. »
« Hâtez-vous ! » fait encore écrire Louis-Philippe au maréchal ; « Hâtez-vous ! » répètent les ministres, puis les journaux à leur dévotion. Et l'attaque se fait d'heure en heure plus furieuse.
Le 17 décembre, les travailleurs sont si près de la citadelle que les assiégés, qui jusqu'alors lançaient les grenades à l'aide de la cuiller, peuvent les jeter à la main.
Pour l'assaut, cinq cents échelles sont préparées, des convois de chariots apportent d'énormes quantités de fascines.
Et toujours le canon mugit, s'acharne contre les débris de la citadelle, dont les officiers français et belges, du haut de la cathédrale et de Saint- André, contemplent la dévastation (i). La longue vue suit
(i) Autant que les abiis, les approvisionnements de la citadelle souffraient de cet effrayant bombardement. Parmi les choses brûlées ou détruites : 100,000 kil. de farine, 16,000 de biscuit, 40,000 de riz, a^iO^o de pois, 2,4^^ ^^^ savon, 3,ooo litres de vinaigre, 12,000 kil. de tabac, 3o,ooo de paille. 39 bœufs ont été tués dans une étable blindée.
tous les mouvements des Hollandais, si familiarisés maintenant avec les bombes, que beaucoup s'étendent sur le sol de Tesplanade, y cherchent quelques instants de repos, loin de l'horrible atmosphère des casemates.
Anvers continue à souffrir des boulets français, qui ont déjà tué six personnes, causé de nombreuses blessures. Le Belg-e, comparant les effets de ce bombardement à ceux de i83o, conclut :
« L'artillerie de Gérard nous coûte plus de monde que celle de Chassé. »
Intrépides devant les efforts de l'attaque, les Hollandais redoublent d'énergie dans leur défense. Quelques canonnières s'étaient abritées derrière la Tête-de-Flandre, parmi les polders inondés; de ses quarante hommes d'équipage, chacune ne conserve qu'une douzaine et envoie les plus expérimentés rejoindre et fortifier la garnison de la citadelle.
Les heures de garde sont augmentées, des rondes plus nombreuses ordonnées : pas une plainte ne se fait entendre. Au contraire, les Hollandais s'estiment largement récompensés de leur vaillance comme de leurs peines, par la proclamation du 17 décembre, où sonne l'écho de toutes les souffrances endurées en commun :
« Spitsbroeders !
> Ik heb reden over uw gedrag voldaan te zqn. De vijandzoo wel als onze landgenooten doen hulde aan den moed welke door U aan den dag wordt gelegd. Geheel Europa vestîgt het oog op onze
bedrîjven, en de Belgen zijn getuigen onzer dapperheîd tegen eenen machtiger vijand.
» Het is mij bekend dat gîj in bekrompen poternen groote ontbeeringen moet ondergaan.en ik deel in deze ongemakken ; maar bieraan kan veel verholpen worden door u zelve zoo veel mogelyk in een zindelijken staat te onderhouden, waarop de heeren hoofd-en verdere officieren dienen te letten. De vermoeienissen zîjn, wel is waar, menigvuldig, maar groot is ook de eer welke u hiema te wachten staat ; het brengt mij intusschen tôt een groot genoegen te vememen, dat onaangezien de vermoeienissen en ontbeeringen, gîj steeds met eenen goeden geest bezield blijft, en bewijst dat gij krijgslieden zijt die niet alleen de gevaren des oorlogs weet te trotseeren, maar ook des noods aile ontberingen en ongemakken te dragen, hierin volhardende zuUen ook wij aan den hoUandschen naam eenen nieuwen Inister bqzetten... (i). »
(i) « Compagnons d'armes !
)) J'ai liea d'être satisfait de votre conduite.
» Nos ennemis comme nos compatriotes rendent hommage au courage que vous montrez. Toute l'Europe surveille nos actes, et les Belges sont témoins de notre bravoure, contre un ennemi puissant*
» Je sais que vous avez à subir de grandes privations dans d'étroites poteriies, et je prends part à ces maux, mais il peut y être remédié par vous-mêmes en entretenant la plus grande propreté possible, chose à laquelle MM. les chefs et les autres officiers tiendront la main.
» Les fatigues sont, il est vrai, nombreuses, mais grand aussi est l'honneur qui vous attend.
» Cela me donne une profonde satisfaction d'apprendre, entretemps, que malgré les fatigues et les privations, vous êtes toujours animés du meilleur esprit, et vous prouvez ainsi que vous êtes des braves qui, non contents d'affronter les dangers de la guerre, savez aussi supporter les privations et les incommodités.
» £n persévérant ainsi, nous ajouterons au nom Hollandais un mouveau lustre. »
Batterie de brèche et obusier monstre ne pouvaient arrêter les signaux aériens ou les pigeons voyageurs qui tenaient Chassé au courant des nouvelles du dehors. Il sait, le i8, que Léopold est attendu à Anvers : dès lors, toutes les voitures signalées sur la route de Berchem sont saluées par les boulets.
Cependant, le Roi passe sans encombre, et, avant de s'arrêter au palais, il inspecte les tranchées, encourage les soldats, visite l'hôpital.
Le lendemain, il restera deux heures sur la tour de Saint- André, d'où la longue vue fouille l'intérieur de la citadelle, aussi bien que les ouvrages français, qui bientôt toucheront ses murailles.
Plus ils avancent, plus le malheur accable la forteresse : le capitaine d'artillerie Schitter meurt à la même i3lace où succomba récemment Van Boey Van Oostsee; une poudrière saute, une pièce de 24 <^st démontée.
Dans la nuit du 19 au 20, à la lueur des pots-àfeu dont ils éclairent les travaux des assiégeants, les canonniers du capitaine Van Deventer criblent de tant de projectiles la digue jetée sur le fossé gauche du ravelin, que les Français doivent l'abandonner.
Mais que peut ce succès contre le dénouement fatal ? A lire l'ordre du jour de l'artillerie française (20 décembre), on est convaincu que les minutes de la citadelle sont comptées :
«... La batterie de brèche et la contre-batterie ouvriront leur feu demain 21 décembre. 1° On cherchera d'abord à couper le revêtement vers son pied, à fleur d'eau, horizontalement dans toute la
largeur de la brèche; 2° au-dessus de cette section horizontale, on fera des coupures verticales, de distance en distance, jusqu'au cordon; 3** on ébranlera ensuite, en tirant par salves, chaque portion comprise entre deux coupures pour la faire écrouler dans le fossé, en sapant toujours de bas en haut...
» La contre-batterie a pour objet de démonter l'armement du flanc droit du bastion n** I, détruire les embrasures, attaquer la maçonnerie autour, de manière à mettre hors d'état de nuire, au passage du fossé... »
L'agonie de la citadelle commence, sans que l'Europe ait rien osé tenter pour prolonger ses jours (i). Tressant déjà les lauriers si ardemment désirés, le ministère français néglige les alliés dont l'appui n'est plus nécessaire. Talleyrand, tant choyé lorsque l'intervention était incertaine, écrit (2), à propos d'un poste que sollicitait M. de Mareuil :
(i) Le général de Muffliug, commandant le corps prussien d'observation sur la Meuse, a cru remarquer des mouvements parmi les troupes belges de la rive gauche et s'imagine qu'elles veulent passer le fleuve.
A ce sujet, le général de Merckx adresse un rapport au général Ooblet (sa décembre) :
« ... M. d'Anclllon m'a chargé d'en écrire à mon gouvernement avec l'assurance que, le cas échéant, le général de Muffling avait ordre de ne pas tolérer cette transgression, pas plus que toutes celles que pourrait se permettre la Hollande, le gouvernement prusien étant bien déterminé à maintenir la paix de l'Europe \ détermination tellement précise, qu'il emploiera tous ses moyens pour y parvenir, ajoutant qu'il serait des plus déplorable qu'une collision aussi malencontreuse vienne encore compliquer des affaires qui ne le sont déjà que trop... »
(a) Lettre du ai décembre.
«... J'insisterai pour qu'on lui donne Turin, si Turin devient vacant. Mais qu'est-ce que mon insistance? J'ai fait tout ce que l'on voulait, on n'a plus besoin de moi, et c'est dans le besoin qu'on a des hommes qu'est tout leur crédit. »
Le mortier monstre est venu ajouter à l'horrible situation des assiégés. Placé dans le chemin couvert de la contre-garde, à six cents mètres de la citadelle, chargé de bombes de 5oo kilogrammes, il entre en action le 21 décembre.
Son premier projectile éclate près du grand magasin à poudre : un morceau de 85 kilogrammes est porté au général, qui charge le lieutenant Monnier d'établir le diamètre et le poids de la bombe entière.
Chassé, qui s'attendait à ce redoublement de vigueur de l'attaque, a mis en réserve un certain nombre de pièces, qu'il dispose sur le flanc droit du bastion Hemando et le flanc gauche du bastion Pacciotto.
De part et d'autre, les artilleurs ont l'ordre de multiplier leur tir. Six heures durant, la batterie de brèche canonne le rempart, et les Hollandais rendent coup pour coup.
Cet épouvantable fracas n'émeut plus les Anversois. Seuls, les plus voisins de la citadelle s'enfuient, caries boulets français continuent à leur rendre visite, vont même ricocher sur l'Escaut.
Malgré la beauté du spectacle, les abonnés des Variétés se font plus rares. Une sentinelle, peu initiée aux distractions mondaines, a cru voir aux lucarnes du théâtre tout un nid d'Orangistes communiquant avec la citadelle. Emoi du jeune soldat.
menaces de coups de fusils et prudente retraite des amateurs de bombardement.
Cependant, les progrès du siège ne causaient pas, en France, toute l'émotion souhaitée par le duc de Broglie et Ton n'y semblait pas se faire une idée bien exacte des péripéties de la politique belge.
Le comte Le Hon se lamente (i) :
« L'opinion de la haute classe de Paris est singulièrement faussée sur notre situation intérieure par les rapports mensongers des journaux orangistes qu'on y répand ou par le système d'opposition adopté par les journaux qu'on y reçoit. Le Courrier Belge est le seul journal du pays qui parvienne à la Société du Cercle, rue de Grammont, où se réunissent les membres du Corps diplomatique et les hautes notabilités de la capitale. Le Messager de Gand est le seul journal de Belgique qu'on trouve dans quelques cafés de Paris, et il s'en fait quelquefois des distributions de plusieurs centaines d'exemplaires dans le faubourg Saint- Germain et chez les hommes de finance... (2) »
Au soir du 21, les détonations s'espacent d'abord,
(i) Lettre du ai décembre au général Goblet.
(2) « On parle beaucoup ici d'une lettre non publiée de M. le prince de Mettemicb, dans laquelle ce ministre développe ce que le système de guerre aurait de fatal à la puissance de la Maison d'Autriche,
puis le même silence plane sur les batteries françaises et hollandaises. Entre assiégeants et assiégés, c'est comme une armistice tacite : ils ont tant de blessés à soigner, de ravages à réparer.
A 8 heures du matin (22 décembre), les deux tonnerres se reprennent à gronder. Pour ménager les pièces françaises, on en a réduit la charge à quatre kilogrammes ; mais si proches du rempart, leur effet n'en est pas moins terrible. Sur trente mètres, le revêtement de la face gauche du bastion II est détruit; les canons néerlandais sont successivement démontés. Jusqu'à la dernière décharge, ils n'auront pas épargné l'assaillant : un seul boulet tue le commandant Gannal et le capitaine Grandsire; dans la batterie de brèche, trois hommes succombent, trois officiers et seize soldats sont grièvement blessés (i).
en la compromettant en Italie et en Hongrie, et où il démontre que la paix générale est le seul véritable moyen de saint pour les dynasties dites légitimes.
«L'évacuation de la citadelle d'Anvers donnera donc de l'influence et une sorte d'ascendant à la politique comme à l'alliance des cabinets de Londres et de Paris,dans le temps m6me où le gouvernement néerlandais et ses alliés de cœur seront affaiblis, l'un par sa retraite forcée de notre territoire, et les autres par leur désaccord...» {Lettre de Le Hon à Goblety aa décembre.)
(i) Lettre du maréchal Soult au général Eoain (Paris 34 décembre) :
c( Monsieur le baron,
» J'ai reçu votre dépêche du aa de ce mois (10 h. du soir) et la note qui y était jointe sur les travaux du siège de la citadelle d'Anvers, jusqu'à 4 heures de l'après-midi.
» Les pertes que l'artillerie a déjà éprouvées àla batterie de brèche, en officiers et canonniers, sont très regrettables. Le voisinage de la demi-lune, la convergence du feu des assiégés sur l'espace rétréci qu'occupent la batterie de brèche et la contre-batterie, et enfin les pluies continuelles qui délaient les terres et rendent si difficile la
Plus nombreuses sont les victimes de la citadelle. Neuf fois blessé, le colonel Gimioens (i) est emporté à l'ambulance. Bientôt il rejoint, dans la mort, les quatre-vingt-dix braves, déjà tombés pour la Hollande et son Roi !
Derrière la muraille détruite, les terres s'éboulent ; sur le fossé qu'elles comblent, les Français pourront d'une heure à l'autre livrer l'assaut.
Que l'héroïsme exaspéré des Hollandais retarde la catastrophe, et une nouvelle menace se dresse
construction des revôtements, toutes ces causes réunies rendent doublement périlleux le poste d'honneur de l'artillerie, mais je vois avec satisfaction l'approche du terme du siège. Vous me faites connaître que la brèche était fort avancée dans l'après-midi du as, qu'elle avait ouvert la moitié de la face gauche du bastion, que le mur de masque était détruit, qu*on s'occupait à ruiner les contreforts qui retenaient encore les terres et qu'on présumait que la brèche pourrait être praticable dans la journée du a3. Je désire bien vivement que ce résultat, qui couronnera les efforts de l'artillerie et mettra une fin aux pertes nombreuses qu'elle a faites, ait été atteint, ainsi que vous en aviez l'espérance...
» U serait à désirer qu'une des grosses bombes pût tomber sur la batterie casematée du flanc droit du bastion nP I, pour amoindrir les dangers de l'assaut. »
(i) Gumoêns (Nikolaas Emanuel Frederik de), né à Orbe (Suisse), en 1790 — fils du lieutenant-colonel qui périt en 1798, pour la défense de sa patrie, petit-fils du général de Gumoêns, colonel du régiment bernois au service des Pays-Bas. Il resta au service de l'Autriche jusqu'à la paix de Vienne, puis, sous les ordres du général Doyle, combattit en Espagne contre les Français. U vint ensuite en Hollande et y avait le grade de lieutenant-colonel d'Etat-major, lorsqu'éclatèrent les événements de i83o, qui le trouvèrent dans la citadelle d'Anvers avec Chassé. Appelé, l'année suivante auprès du prince d'Orange. Quand les Français commencèrent le siège de la citadelle, il sollicita l'honneur de partager les dangers de son vieux général.
272 LA 8BCONDB INTERVENTION FBANÇAISE
contre eux : le sol labouré par les bombes, les débris de murailles ont comblé les puits, et l'eau va complètement manquer. Dans les casemates, une épidémie de dyssenterie se déclare, dont les médecins sont impuissants à arrêter la marche.
Pour décider s'il est humainement possible de prolonger la résistance. Chassé réunit le conseil de défense, dans la nuit du 22 au 28.
L'ennemi a achevé la descente du fossé; l'explosion de la mine détruira la contrescarpe et ce sera le signal de l'assaut. Quarante-neuf bouches à feu sont hors d'usage ; le réduit de la citadelle, dont la palissade fut six fois détruite et six fois rétablie, est intenable. Il ne reste pierre sur pierre des bâtiments; les poternes sont crevées par les bombes, il n'est pas une galerie sûre, où abriter les dernières souffrances des blessés.
li'aube approche, quand le Conseil se sépare, après une discussion qui a duré cinq heures, et nul ne sait les résolutions prises.
Tandis qu'il délibérait encore, la frégate Eurydice, deux corvettes, trois navires à vapeur et une vingtaine de canonnières quittent leur mouillage. Arrivés devant le fort de Bath, vers 6 heures, les € Stoomboten » embarquent un millier d'hommes — bataillon de marche et détachement de marins — venus de Flessingue; puis, l'escadre poursuit sa route et apparaît, entre 8 et 9 heures, près du Doel. Soutenue par la petite garnison de Liefkenshoek, qui n'attend qu'un signal pour risquer une sortie, elle va tenter de couper la digue et d'inonder tout le polder.
Aussitôt débarqués, les Hollandais se jettent
sur le poste français, établi au point où la digue de r Escaut rejoint celle du Doel. Les premières détonations donnent Talarme à un bataillon du 8"* de ligne; il accourt, charge à la baïonnette avec une telle vigueur, que les assaillants doivent se replier vers les embarcations. Jusqu'à 3 heures, les escarmouches continuent entre la troupe du général Sébastian! et les bâtiments hollandais, qui remontent enfin T Escaut, ayant perdu deux officiers et douze hommes, emmenant à la Tête-de-Flandre six officiers et soixante soldats blessés. Du côté français, il y a dix-sept morts et soixante-neuf blessés.
Le Conseil de défense avait résolu de continuer la lutte. A la batterie de brèche, dont chaque coup agrandit la blessure béante du remi)art, les pièces hollandaises ripostent encore : un de leurs boulets vient d'enlever le bras droit du lieutenant Charvet, quand, à lo 1/2 heures. Tordre arrive brusquement de cesser le feu.
Deux parlementaires, les majors Seelig (i) et Delprat, envoyés au maréchal pour lui remettre une lettre de Chassé, sont sortis de la citadelle, du côté de l'arsenal brûlé. Ils retrouveront au quartier général Neigre et Haxo, sous les ordres desquels ils servirent autrefois dans les armées impériales.
(i) Seelig (Hendrik Gérard), d'abord destiné par son père à la carrière ecclésiastique, pencha vite vers le métier des armes. Après s'être distingué au siège d'Anvers, il devint gouverneur de la Koninklijke Militaire Akademie. Mort le 5 octobre i864, à. Ginneken.
974 LA SECONDS INTBRYSNTION F&ANÇAISB
« Monsieur le maréchal — écrit le gouverneur de la citadelle — croyant avoir satisfait à l'honneur militaire dans la défense de la place dont le commandement m*est confié, je désire faire cesser l'effusion du sang. C'est en conséquence, Monsieur le maréchal, que j'ai l'honneur de vous prévenir que je suis disposé à évacuer la citadelle, avec les forces sous mes ordres, et à traiter avec vous de la remise de cette place, ainsi que de la position de la Tête-de-Flandre et des forts qui en dépendent.
» Pour parvenir à ce but, je vous propose.
Monsieur le maréchal, de faire cesser le feu de part et d'autre, pendant le cours de cette négociation,
» J'ai chargé deux officiers supérieurs de remettre cette lettre à Votre Excellence. Ils sont munis des instructions nécessaires pour traiter de l'évacuation susdite.
» Le général d'infanterie, « Baron Chassé. *
Quelques Anversoîs se trouvaient à ce momentlà près de l'Esplanade. Ils ont à peine aperçu les officiers néerlandais précédés du drapeau blanc, qu'ils se précipitent vers la ville, criant à pleine voix : « Gekapituleert! Gekapituleert ! * La nouvelle vole de rue en rue, et moins d'une heure plus tard, les sentinelles françaises ont déjà peine à maintenir la foule aux abords des tranchées.
A Berchem, les soldats vendent les éclats d'obus qu'ils déterrent dans les champs environnants :
un boulet est coté i5 cents; pour un florin, Ton peut emporter toute une bombe.
Devant la batterie de brèche, des artilleurs français gravissent le talus, tendent les mains vers les Hollandais restés fermes au poste sur le rempart croulant. « ScMet niet! Schiet niet! » (i) s'écrient-ils, heureux de faire parade des quelques mots néerlandais appris dans les cabarets de Berchem ; et se hissant sur les décombres, ils offrent leurs gourdes aux ennemis d'hier, devenus les camarades d'aujourd'hui.
Au quartier général de Berchem, les articles de la capitulation sont arrêtés, le 23 décembre à II heures du soir :
Article premier. — Le général d'infanterie baron Chassé livrera à M. le maréchal comte Gérard la citadelle d'Anvers, la position de la Têtede- Flandre, les forts Burgh, Zwjmdrecht et Austruweel dans leur état actuel, avec les bouches à feu, munitions de guerre et de bouche, à la réserve des objets mentionnés à l'article 3.
Art. 2. — La garnison sortira avec les honneurs de la guerre, déposera les armes sur le glacis et sera prisonnière de guerre. Toutefois, M. le maréchal Gérard s'engage à la faire reconduire à la frontière de Hollande, où ses armes lui seront rendues aussitôt que S. M. le Boi de Hollande aura ordonné la remise des forts de Lillo et de Liefkens-
(i) « Ne tirez pas! Ne tirez pas! i>
976 LA SECONDS tNTERVSMTIOM FRANÇAISE
hoek. A cet effet, M. le maréchal Gérard enverra sans retard un officier à La Haye et permettra à M. le général Chassé d'en envoyer un de son côté s'il le juge convenable.
Art. 3. — MM. les officiers conserveront leurs armes; toute la garnison conservera ses bagages, voitures, chevaux et effets, appartenant soit aux corps, soit à des individus de cette garnison. Quelques personnes étrangères à la garnison, qui sont restées dans la citadelle, seront sous la protection de Tarmée française.
Art. 4- — Si la réponse de La Haye ordonne la remise des forts de Lillo et de Liefkenshoek, la garnison sera reconduite à la frontière de Hollande, soit par eau, soit par terre, au choix de M. le général Chassé, aussitôt après la prise de possession des dits forts.
Art. 5. — SI la garnison prend la route de terre, elle marchera en une seule colonne; M. le général Chassé aura la liberté d'envoyer à l'avance des officiers d'état-major et des commissaires de guerre pour préparer des logements sur le territoire hollandais.
Art. 6. — Dans le cas où les chevaux et voitures appartenant à la garnison ne suffiraient pas au transport de ses effets, il lui sera fourni des moyens de transport, dont le paiement sera à sa charge. Il en sera de même des bateaux qui pourraient être nécessaires pour le transport des meubles des officiers et employés de la garnison.
Art. 7. — Pour le transport des malades et
surtout des blessés, il sera fourni, aux frais du gouvernement hollandais, les bateaux nécessaires pour les évacuer par eau sur Berg-op-Zoom. Les malades non transportables continueront d'être traités dans les lieux convenables à leur situation, aux frais du gouvernement hollandais, par des officiers de santé de cette nation, qui jouiront, à leur sortie, des mêmes avantages que la garnison.
Art. 8. — Immédiatement après la signature de la présente capitulation, l'armée assiégeante fera occuper par un bataillon la demi-lune et la porte de la courtine du front de la ville.
Art. 9. — Dans le plus court délai possible, les commandants de l'artillerie et du génie remettront aux chefs des dits corps de l'armée française les armes, munitions, plans, etc., relatifs aux services dont ils sont respectivement chargés.
Il sera dressé, de part et d'autre, inventaire des objets remis.
Fait au quartier général sous Anvers, le 28 décembre 1882
Le général, chef d'état-major général, chargé de pouvoirs de M. le maréchal commandant en chef l'armée du Nord.
Saint-Cyr Nugues.
Article additionnel. — La flottille de douze canonnières stationnée devant Anvers, sous les ordres de M. le colonel Koopman, n'est pas comprise dans la présente capitulation.
978 liA SECONDE INTERVENTION FBANÇAISB
Dès que le colonel Koopman connaît l'article additionnel, il réunit à la Tête-de-Flandre commandants et officiers de la flottille, les délie de ce serment prêté entre ses mains :
« Eerder zich als van Speyk onder Antwerpen's wal in de lucht te laten vliegen, dan deze post te verlaten (i). »
La Patrie peut encore avoir besoin de ses fils valeureux : ils doivent donc, cette nuit même, se glisser avec les douze canonnières sous le feu des batteries belges et françaises.
Pour diminuer les risques d'accident, on va cacher, à la Tête-de-Flandre, les provisions de poudre superflues. Si l'un des bâtiments échouait, son commandant doit avant tout veiller au salut de l'équipage, puis ne quitter le bord qu'après avoir encloué les canons.
La nuit est venue, les fanaux sont éteints : il semble que la Providence va accorder une consolation suprême aux derniers défenseurs de l'étendard néerlandais...
A ce moment, le colonel Prodzynski, un officier polonais au service de la Belgique, est de garde au poste de l'arsenal. Il songe, les yeux perdus sur le fleuve, qu'on devine à peine dans le noir qui l'enveloppe, quand il lui semble que des silhouettes de navires passent devant lui. Vite il ordonne aux factionnaires du quai de tirer pour donner l'alarme aux artilleurs belges.
C'est un émoi soudain le long du fleuve. La flot-
(i) Us avaient juré c< de s^ faire sauter comme Van Speyk sous les murs d'Anvers plutôt que d'abandonner ce poste ».
tille n'est pas arrivée devant le fort du Nord qu'un premier coup de canon résonne et que les pièces suivantes font feu.
Persévérer dans la téméraire aventure, c'est condamner à mort une partie des équipages : sur Tordre de Koopman, les canonnières vont remonter vers la Tête-de-Flandre. Une seule, commandée par le luitenant ter zee de i"* classe Meesman qui se trouvait en avant des autres, poursuit sa route jusqu'au fort Saint-Philippe où, menacée de couler sous les boulets, elle est réduite à s'échouer. Obéissant à la consigne, les marins enclouent les pièces et se rendent aux troupes du général Achard.
Un peu avant minuit, de grands jets de lumière illuminent le ciel au-dessus d'Anvers, des gerbes de flammes ondulent sur le fond des rues aboutissant à l'Escaut. La moitié de la ville est debout encore, commentant la capitulation, devisant d'avenir; elle envahit les quais, contemple stupéfaite l'énorme incendie qui empourpre les polders et le fleuve.
Les marins hollandais ont tenu le serment juré à la Patrie : aucun navire ne tombera au pouvoir des vainqueurs ; canonnières et bateaux à vapeur ne sont plus qu'un brasier flottant. Alors Koopman, sa mission accomplie, va se joindre aux officiers qui entourent le général Chassé.
De part et d'autre, on a dressé la liste des pertes.
Les Hollandais ont 122 morts, 869 blessés, 70 prisonniers (i); les Fran<;ais comptent 108 tués, 69^) blessés, 3 prisonniers.
Les canons de la citadelle ont tiré 42,000 coups, les pièces françaises 64,392...
24 décembre. — Le drapeau néerlandais ne flotte plus sur la citadelle, mais nul autre ne l'a remplacé.
Deux bataillons français, sous les ordres du général Rulhières, ont pris, dès le matin, possession des principaux postes.
A I 1/2 heure, un cortège tout chamarré se présente à la grande porte, du côté de la ville. Les fils de Louis-Philippe et le maréchal, suivis des généraux de Flahaut, Neigre, Janin, Schramm, de Roeherot, Baudrand, Desprez, de Lawoestine, Ilapatcl, Sébastiani, de Castellane et Hurel, vont rendre visite au général Chassé.
Dès l'entrée, un tel monceau de débris couvre le sol troué par les bombes, que les chevaux parviennent difficilement à la demi-lune, où il faut mettre pied à terre.
« Il n'existe plus, dit un des rapports, riue des traces de bâtiments; on aperçoit çà et là quelques murs tout criblés de boulets, et ce n'est qu'avec précaution que l'on peut marcher à travers cet amas de décombres, de ruines, de bâtiments encore enflammés et de projectiles, donnant à l'intérieur de la citadelle un aspect de dévastation, de misère, de chaos tout à fait impossible à décrire, qui fait
(i) La proportion des morts est : pour l'infanterie de 11 p. c, pour Tartillerie, 12 p. c, 10 p. c. dans le génie.
autant d'honneur à Tattaque qu'à la défense (i). > Des bouches à feu sont renversées les unes sur les autres — écrit le général Neigre au duc de Dalmatîe — dans les éboulements occasionnés par la chute des bombes. Il est telle excavation, où il se trouve jusqu'à sept canons, successivement remis en batterie et démontés, qui sont renverses avec leurs affûts brisés. Enfin, monsieur le maréchal, l'aspect des remparts de la citadelle présente l'image du chaos et i)rouve, de la manière la plus incontestable, la supériorité de notre feu sur celui de l'ennemi (2).
Les majors Van der Wyck et Seelig guident les Français parmi de véritables fondrières, dans lesquelles ils enfoncent jusqu'aux genoux, des enchevêtrements de poutres à moitié calcinées; ils passent sous des voûtes en ruines, le long de murailles écroulées et parviennent à une poterne, près de laquelle les attend Chassé, soutenu par le
(i) (( ... Le jour de la reddition, nous étant trouvés, Louis et moi, de service auprès des princes, nous obtînmes non sans peine la permission de visiter la citadelle... Les murs décrépits, criblés par la mitraille et comblés en plusieurs endroits, avaient encore je ne sais quelle grandeur qui commande le respect et le recueillement. Là, c'était un canon sans affût, un caisson à moitié caché sous un monceau de terre, une jambe ou un bras emporté, que la curiosité dea étrangers remuait, comme pour s'assurer à qui avait appartenu cette partie de corps ; plus loin, des casemates remplies de blessés, de morts et de mourants... » (Mémoires d^uii hussard de Chartres.)
(2) Lettre du 27 décembre Louis-Philippe ayant exprimé le désir que six pièces d'artillerie hollandaise soient transportées à Paris eomm« trophées, le général Neigre ne trouve dans la citadelle que deux pièces de a4 eu bronze, 3 canons de G et un obusier de campagne « susceptibles d'être conduits en France ».
989 liA SECONDS INTERVINTION FBANÇAISE
général de Favauge (i), qui les conduit dans son salon. C'est — raconte le duc d'Orléans à la Reine Marie-Amélie — une cave si basse, qu'en maints endroits on a peine à se tenir debout; si étroite, qu'à six on y est mal à l'aise. La seule ouverture est une petite porte, communiquant avec la pièce sombre où couchent les officiers de l'état-major.
« Je vous demande, monsieur le maréchal, dit Chassé, l'autorisation de transporter cinquante amputés à l'hôpital d'Anvers et d'évacuer deux cent cinquante blessés sur Berg-op-Zoom. »
« Cela est contraire à la capitulation, réplique Gérard, mais je suis heureux de le faire, par considération pour vous. »
Puis, comme le maréchal le questionne sur l'espoir qu'il avait conservé d'être secouru par le prince d'Orange, Chassé l'interrompt : « Entre militaires, on parle rarement politique; ne faisons point exception à la règle. »
Parmi les personnes assistant à l'entretien, le commandant de la citadelle a retrouvé des compagnons des guerres de l'Empire. L'un d'eux expose la requête d'un capitaine, qui servit voilà dix-huit ans au 28® sous les ordres de Chassé, et serait heureux de lui présenter ses hommages.
i) Favauge (Clémentr Alexandre de), fils d'un lieutenant-colonel d'infanterie,né à Maestriclit,le ao juillet 1774, mort À Zutphenen i858. Kntra au service de la Hollande en 1791, comme lieutenant dans la i8« demi-brigade, fit partie des Garde-Ja^r« du Roi Louis; major durant les campagnes d'Allemagne et de Russie. Rentré en Hollande comme lieutenant-colonel (i8i3), promu général-major en i8a5; quatre ans plus tard, commandant provincial d'Anvers.
« Au 28*? Alors, ce doit être un brave. Je serai content de le revoir. »
Quelques minutes après le départ des officiers français, Chassé voit arriver le colonel Caradoc, accompagné de Sir John Hamilton, son aide de camp. Il leur parle avec émotion de la vaillance de ses soldats,s'inquiète du jugement que Wellington portera sur la défense.
Les Anglais sont terrifiés par la dévastation qui les environne. A l'endroit où la première bombe du mortier monstre est tombée, reste un trou aussi profond que si Ton venait d'en arracher un grand arbre.
Alors que les Français vantaient le courage et l'héroïque résistance de leurs anciens adversaires, il semblait que la fin de la lutte grandît encore l'inimitié entre Belges et Néerlandais, cette inimitié que le duc d'Orléans comparait à la « haine que se portent deux époux désunis » .
Soucieux d'éviter tout conflit, le bourgmestre fait afficher, dès le matin du 24 décembre, un appel à la concorde :
€ ... Que l'époque de notre délivrance soit une époque d'oubli, même pour ceux qui ont été frappés dans leur intérêt le plus sensible; qu'il n'y ait plus parmi nous que des amis de Tordre et que tous
984 LA SECONDS DfTESVENTION FBANÇAISE
nos efforts tendent à consolider le bonheur de la patrie. »
A 3 1/2 heures, c'est le dénouement du drame et aussi la scène la plus douloureuse.
Sous le commandement du général Fabre, 4 régiments d'infanterie, 5oo canonniers, 600 sapeurs du génie pénètrent dans la citadelle et se rangent sur le glacis. Alors les clairons résonnent et l'on voit apparaître le général de Favauge, conduisant la garnison néerlandaise : un bataillon de la 7*® afdeeling, un bataillon de flanqueurs de la 3^®, trois bataillons de la 10®, avec le colonel et la musique, xm bataillon d'élite, un bataillon d'artillerie.
Les Français sont frappés de la jeunesse de ces soldats, comme de l'expression désolée répandue sur leurs visages. « L'aspect des défenseurs, écrit le général Evain à Soult (i), suffit pour prouver qu'ils ont horriblement souffert. »
Les tambours du vainqueur battent aux champs, les officiers supérieurs se saluent. Arrivée à la gauche de la ligne française, la colonne se met en bataille, forme les faisceaux, dépose sa buffleterie, ainsi que les tambours et les clairons. Les officiers ont gardé leur épée. Puis tristement, toute la troupe sans armes rentre dans la citadelle.
La destruction de la flottille hollandaise avait été une profonde déception pour le maréchal ; elle
'i) Lettre diirid décembre.
ajoutait à son irritation de voir Lillo et Liefkenshoek repousser toute capitulation. A ces sentiments, il faut attribuer la mesure d'excessive rigneur prise vis-à-vis de Koopman et de ses officiers.
Chassé, qui avait déjà prié le colonel Caradoc d'intercéder i)our ses marins, va lui-même défendre leur cause :
« Citadelle d'Anvers, le 26 décembre 1882.
» Monsieur le Maréchal,
» J'apprends avec le chagrin le plus vif que M. le capitaine de haut bord Koopman, commandant supérieur de la position de la Tête-de-Flandre, vient d'être arrêté par vos ordres et que ses officiers sont désarmés.
» Je m'avais (sic) flatté que, d'après le témoignage d'intérêt que vous m'avez donné, M. le dit capitaine aurait été placé dans la même catégorie que la garnison de la citadelle, et je vous prie de vouloir bien prendre en considération que cet officier n'a fait que suivre les instructions existantes de notre marine. En conséquence, vous m'obligerez infiniment, Monsieur le Maréchal, de considérer le capitaine Koopman, ses officiers et équipages comme ayant fait partie de la garnison de la Tête-de-Flandre et le faire subir (sic) le même sort que nous autres (i). »
'I) Le maréchal Gérard dut se rendre à la requête si digne de son adversaire et le capitaine Koopman partagea le sort commun de ses compagnons.
28$ LA 8XCONDB IKTEEYBNTION FRANÇAISE
Aux Belges eux-mêmes la sévérité du vainqueur semblait excessive. Nothomb, secrétaire général des affaires étrangères, la déplore dans sa correspondance avec le comte Le Hon (i).
c La capitulation de la citadelle a été signée hier soir, et vous en trouverez ci-joint le texte, qui est arrivé à Bruxelles ce matin.
» Cet acte est peut-être, dans sa rédaction actuelle, de nature à faire naître quelques difficultés, Si le général Chassé et sa garnison avaient pu se retirer, Tétat d'hostilité serait venu à cesser complètement et immédiatement, et la Conférence aurait pu collectivement reprendre ses travaux. La possession de Lillo et de Liefkenshoek par la Hollande n'avait rien que d'avantageux pour nous. Il est à craindre que la détention conditionnelle de la garnison de Chassé ne prolonge l'état d'hostilité et ne recule l'époque où la Conférence aurait pu se réunir.
» On aurait dû, en outre, éviter les expressions de prisonniers de guerre, de Roi de Hollande, etc.
» Ces réfexions, que je prends la liberté de vous transmettre, me sont suggérées par l'entretien que je viens d'avoir avec Sir R. Adair. »
En se refusant à la reddition de Liefkenshoek et de Lillo, en interdisant l'entrée de ses États à l'officier envoyé par le maréchal, le Roi Guillaume indiquait nettement qu'il ne renonçait pas à la lutte et que la capitulation de la citadelle ne le forcerait pas à reconnaître les Vingt -Quatre Articles.
(i) Bruxelles, a4 décembre.
Un nouveau conflit paraît inévitable, prochain même. Le gouvernement français, fidèle à ses principes de prudence, veut que Gérard, avant de reconduire Chassé et sa garnison à la frontière néerlandaise, exige d'eux un engagement formel : ils ne porteront pas les armes contre la France et ses alliés, « nommément contre la Belgique, tant que les arrangements à intervenir entre cette dernière puissance et la Hollande ne seront pas faits ».
« Si vous acceptez la proposition que j'ai l'honneur de vous faire, ajoute Gérard, je donnerai surle-champ des ordres pour que vous soyez, vous et vos troupes, dirigés sans délai sur la frontière de la Hollande, où vos armes vous seront rendues. Dans le cas d'un refus, je dois vous prévenir que j'ai reçu l'ordre de vous faire conduire à Dunkerque, vous et vos troupes (i). »
A ces lignes impérieuses, Chassé réplique par un billet, dont la fermeté égale la résignation :
« En réponse à la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m' écrire aujourd'hui concernant les conditions pour le renvoi de la garnison de la citadelle en Hollande, j'ai l'honneur de vous informer, monsieur le maréchal, que je ne suis nullement autorisé à souscrire un pareil engagement et qu'en conséquence je me trouve dans la nécessité de subir, avec mes troupes, le sort que le gouvernement français nous destine dans ce cas. »
(i) Lettre au général Chassé, écrite da quartier général de Borgerhout, le 27 décembre.
Au quartier général, on prévoyait si bien la réponse de Chassé, que toutes les mesures sont déjà prises pour l'envoi en captivité. Deux mille quatre cents Hollandais prennent la route de Dunkerque, au matin du 2g décembre, en même temps que Favauge; Chassé partira le lendemain, avec le restant de sa garnison (i).
Anvers, à qui, dans la mémoire du vieux général, se rattachent tant de souvenirs cruels, lui réserve encore une dernière peine : Gumoëns vient de mourir, à l'hôpital. Chassé l'apprend au moment de monter en chaise de poste, et on le voit pleurer son compagnon le plus fidèle (2).
L'armée du Nord s'apprête à regagner la lÉ'rance (3) et les trois couleurs brabançonnes flottent seules sur la citadelle, dont Anvers demande déjà la démolition, promise par le gouvernement provisoire (4).
En dehors des cercles officiels et malgré l'habileté mise à l'exploiter, la capitulation n'a soulevé en France qu'une émotion de surface. Les vieux
(i) Les prisonniers lioilandais étaient au nombre de 174 officiers et 4}^i hommes, auxquels s'ajoutaient i officier et 69 soldats, tombés aux mains des Français dans la Lunette Saint-Laurent.
(2) Le major Croissant, autorisé à rentrer en Hollande avec les officiers de santé, a sollicité et obtenu l'honneur d'accompagner son général et de le soigner, tant que durera la captivité.
(3) Les ducs d'Orléans et de Nemours étaient partis dès le 26, pour Bruxelles, d'où ils regagnaient Paris un jour plus tard.
(4) Une adresse du a5 décembre, couverte de signatures, rappelle cette promesse au Roi :
«... Nous prenons la respectueuse liberté, Sire, de solliciter de Votre Majesté la prompte exécution d'une mesure qui assure à jamais la tranquillité et le bonheur d'une ^ille, à laquelle Vous avea daigné témoigner un vif intérêt, et dont la reconnaissance égalera désormais Tamour qu'elle Vous a déjà voué... »
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LA CAPITUULTIOM 9M
soldats, qui ne voyaient dans Anvers qu'une première étape et se croyaient partis pour venger i8i5, ne pardonneront pas à Louis-Philippe le brusque arrêt de la campagne.
L'enthousiasme de la Belgique sera plus modéré encore. La prise de la citadelle n'a rien résolu : tant que, par Liefkenshoek et Lillo, les Néerlandais resteront maîtres d'un point du royaume, les hostilités peuvent ren'aitre.
Cependant, bien que la fin de l'expédition n'eût pas réalisé toutes les espérances qui faisaient cortège à ses premiers pas, la Belgique est désormais sûre de la liberté. Elle se souvient que l'Europe resta indifférente, hostile même, lorsque son indépendance était en danger de mort; elle n'oublie pas que la France fut son unique et fidèle secours.
Gendebien propose à la Chambre des Représentants : 1° de voter des remerciements à l'armée française pour les services rendus au mois d'août i83i et en décembre 1882; 2** de faire disparaître le Lion de Waterloo.
Accepter le second paragraphe, c'était rompre ouvertement avec les Rois d'Angleterre et de Prusse, les Empereurs d'Autriche et de Russie, et, du même coup, les rapprocher des Pays-Bas. Mais la Chambre entière se rallie à la première partie du projet.
Le 3i décembre, un décret royal paraît au Moniteur :
€ Léopold, considérant que]] l'armée française, toujours admirable par son génie, sa bravoure et
990 LA SBCOKDS INTBRVJBNTION FRANÇAISE
sa discipline, a acquis à jamais des droits à restime et à la reconnaissance de la Nation belge pour les services qu'elle lui a rendus en i83i eti832;
» Nous avons, de commun accord avec les Chambres, décrété ce qui suit :
» La Nation belge adresse des remerciements à l'armée française. »
Paris y i8 décembre igoy.