‹ La seductionChapitre 1 sur 17 · La seduction · texte numérisé non relu

La seduction

A la vue des plaies sociales causées par les méfaits des séducteurs, un moraliste s'est écrié :

i II faut une loi contre la séduction. — Quelle forme revêtira cette loi ? Accordera-t-elle une action à la fille séduite ? Frappera-t-elle seulemeut le séducteur ? Permettra-t-elle la recherche de la paternité? Il ne m'appartient pas de le décider; mais ce qui est certain, c'est quelle existera : car il est impossible qu'une société vive avec un tel cancer au cœur: les politiques comme les moralistes, les statisticiens comme les philosophes, les médecins, les administrateurs, les fonctionnaires de l'Etat comme les penseurs, tous stigmatisent avec indignation cette doctrine fatale de l'impunité.

« L'impunité assurée aux hommes double le nombre

des enfants naturels; or, la moitié des voleurs et des meurtriers sont des enfants naturels. — L'impunité nourrit le libertinage, énerve la race, bouleverse les fortunes et flétrit les enfants. — L'impunité alimente la prostitution; or la prostitution détruit la santé publique et fait un métier de la paresse et de la licence. — L'vnpunité, enfin, livre la moitié de la nation en proie aux vices de l'autre : sa condamnation est dans ce seul mot. »

Ainsi s'exprimait M. Legouvé, il y a quelques années, dans /'histoire morale des femmes. D'autres écrivains, non moins célèbres, ont critiqué, sur ce point, la loi française; et nous-même, — si parva licet componere magnis, — en étudiant dans un précédent ouvrage (i) les principes fondamentaux de notre Droit national, nous partagions l'avis de ces éminents publicistes; nous pensions, avec eux, qu'il existait une lacune regrettable dans notre législation ; nous disions que les séducteurs devaient être responsables devant la justice de leur pays, et que la loi, en gardant un silence complaisant, en témoignant trop de tolérance à l'égard de vrais coupables, encourageait tacitement des actes réprèhensibles et favorisait, sans y prendre garde, l'accroissement des désordres sociaux.

(i) Manuel du citoyen français.

Depuis lors, une grave affaire a vivement passionné l'opinion publique. Un père, voyant sa fille séduite pa r un Lovelace vulgaire, s'est arme d'un poignard et a frappé ce libertin, qui refusait d'épouser sa victime, après l'avoir rendue mère,

Le séducteur n'est pas mort ; mais on s'est ému h la vue du sang versé. On a commenté, discuté, avec ardeur, cette tentative de meurtre. Les journalistes ont livré ce drame à tous les bruits de la publicité. D'aucuns, sachant que la loi, en France, ne punissait pas la séduction, se sont demandé si Marambat avait eu tort de se faire justice lui-mime. Un écrivain en renom a taillé sa plume académique pour défendre ce malheureux père et lancer, contre les séducteurs, les traits acérés de son indignation.

A la cour d'assises, Marambat a déclaré hautement qu'il avait eu l'intention de tuer le séducteur de sa fille, et, après cet aveu sincère, le jury l'a acquitté, aux applaudissements de l'auditoire !. . .

Au milieu du tapage suscité par cette affaire criminelle, des jurisconsultes, recueillis dans le silence de la méditation, se sont demandé si le séducteur pouvait être traité comme un coupable et devait être légalement frappé par le glaive de la justice.

La question s'est élevée, en quelque sorte, à la hauteur d'une thèse sociale. Le moment est venu, ce nous

semble, d'examiner s'il faut, en France, une loi contre la séduction — et quelle doit être cette loi.

* Afin de mieux élucider le problème juridique que

nous venons de poser, nous jetterons un rapide coup d'oeil sur les anciennes législations, et nous parcourrons ensuite les lois qui nous régissent actuellement ; puis, après avoir vu ce qui se passe chez nous — et chez nos voisins — en matière de séduction, nous chercherons le moyen rationnel de combler les lacunes qui peuvent exister, à cet endroit, dans l'arsenal de nos codes.

Notre essai sur la Séduction se trouvera donc logiquement divisé en trois chapitres principaux : Passé, — Présent, — Avenir. Vn quatrième chapitre sera particulièrement consacré aux Objections que peut soulever la question, intéressante et délicate, qui fait l'objet de cette étude.

Page 1