POURQUOI LE PÈRE LAI.EMAXT FIT LE VOYAGE DE FRANCE EN
Le 2 novembre 1650, le navire le Chasseur mettait à la voile de Québec à destination de France. Il avait à son bord quelques gentilshommes coloniaux, Jean-Paul Godefroy, Legardeur de Tilly, Jean Bourdon, et quelques jésuites, le frère Liégeois, les pères Bressani et Jérôme Lalemant.*
C'était chose longue et pénible à cette époque qu'une traversée de Tocéan, et le P. Jérôme, supérieur des missions de la compagnie de Jésus dans la îfouvelle-France, n'entreprenait pas ce voyage sans de sérieux motifs. A Tarde des documents historiques, nous pouvons nous rendre compte de quelques-unes des préoccupations qui agitaient alors son esprit, et qui durent, entre lui et son compa,guon, pendant que leur petit navire voguait sur la grande mer au gré du vent, faire le sujet de mainte conversation.
Depuis le jour (il y avait plus de vingt-cinq ans) oîi son frère Charles était débarqué à Québec en compagnie de Jean de Brébeuf et d'Ennemond Massé, et à cause du mauvais vouloir des marchands huguenots était allé chercher un asile temporaire chez les récollets, les jésuites avaient déployé leur activité sur plus d'un champ au Canada. L'œuvre ' Journal dies jésuites, p. 144.
de la compagnie de Jésus avait grandi singulièrement, et dans la même mesure son rôle social s'était compliqué. Tandis que les uns (et parmi eux le P. Jérôme), répandus au loin, étaient allés prêcher l'évangile dans les bourgades huronnes du pays des Grands Lacs, chez les Neutres, leurs voisins, chez les Algonquins du Nipissing et chez eeujs du lac Supérieur; d'autres avaient entrepris de christianiser et de rendre sédentaires les Attieamègues du haut Saint-Maurice et les bandes montagnaises du voisinage de Québec. Proche de cette ville, le P. Le Jeune, dès 1635, à l'aide de la fondation de René de Eohault, avait établi un collège destiné d'abord à l'instruction des seuls Hurons, mais où l'on ne tarda pas à admettre les jeunes Montagnais ou Algonquins, et même les fils des colons français.
Dans la même ville et vers le même temps, sous l'inspiration des jésuites, la duchesse d'Aiguillon avait fondé un hôpital pour les Indiens, et Mnie (Je La Peltrie avait établi un couvent d'ursulines pour l'instruction des petites filles. En 1637, à l'aide des fonds avancés par le commandeur de Sniery, le P. Le Jeune avait commencé dans le voisinage de Québec une réduction de sauvages convertis. Trois ans plus tard, le P. Buteus avait fondé une réduction semblable à Trois-Eivières, et le P. de Quen avait ouvert ime mission à Tadoussac, à l'embouchure du Saguenay. C'était encore l'influence des jésuites qui avait préparé la voie à l'établissement de la société Notre-Dame, à Montréal, en 1643.^
En cette année 1650, les jésuites avaient donc en main toutes les missions de la Nouvelle-France. Ils étaient chargés de l'évangélisation des peuplades infidèles et du gomemement des Indiens convertis. D'autre part, ils étaient à peu près seuls à exercer le ministère religieux et à diriger l'enseignement au sein de la colonie française. Leur supérieur, à ce moment où le Canada n'avait pas encore d'évèque, était virtuellement le chef de l'organisation religieuse du pays; et ce chef, par suite de l'état naissant de la colonie, par suite aussi du développement incomplet des pouvoirs publics et de la confusion des services administratifs tant dans l'Ancienne France que dans la Nouvelle, se trouvait faire fonction, à beaucoup d'égards, de ministre de l'éducation et de surintendant des sauvages.
Les ressources nécessaires à l'exécution de cette œuvre multiple, les jésuites se les procuraient à plusieurs sources. Ils obtenaient des sommes considérables des courtisans, de personnes riches et pieuses, comme le marquis de Gamache, la duchesse d'Aiguillon, le commandeur de Sillery, qui dotaient généreusement les entreprises de la société.
' Relations des Jésuites, 1635 à 16i2 ; P. de Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France, 1. 1, pp. 207-51.
[gérin] la seigneurie DE SILLERY 7S
Ils obtenaient beaucoup aussi de concessionnaires de seigneuries dans la Nouvelle-France, qui renonçaient en faveur de la compagnie de Jésus à tout ou partie de leurs domaines. Mais cela ne suffisait pas; il fallait encore aux jésuites compter pour une large part sur les subventions de l'administration publique, sous forme à la fois de sommes d'argent et de concessions de terres et de privilèges.
Dès lors, ils se trouvaient en bien des circonstances dan.-j la nécessité d'agir sur le mécanisme administratif de la colonie, afin de mettre en mouvement ses divers rouages, que noiis allons énumérer ici. En premier lieu, la cour de France, ou le pouvoir royal, qui s'était déchargé du soin de la colonisation sur une compagnie de marchands et de fonctionnaires et n'exerçait plus qu'une action assez faible, un contrôle éloigné et intermittent. En second lieu, la compagnie de la Nouvelle- France ou des Cent-As60ciés, qui après avoir échoué piteusement dans son commerce et failli à ses promesses de colonisation, avait été dépouillée de son privilège de traite par une coalition des gentilshommes coloniaux, des communautés religieuses et de la société Notre-Dame de Montréal ; et qui, toutefois, restait chargée de la distribution des terres et de la nomination aux principaux offices. En troisième lieu, la compagnie des Habitants (ou si l'on veut, la communauté des colons de la Nouvelle-France) représentée par un conseil colonial où siégeaient; le gouverneur général, le supérieur des jésuites, deux gentilsliommes ou bourgeois nommés par le conseil, et les trois syndics élus par les habitants de Québec, de Trois-Eivières et de Montréal respectivement.
Ce conseil, paj le moyen des syndics et de leurs adjoints, contrôlait les opérations de la traite et retenait, en vue d'alimenter le trésor public, le quart des peaux de castor et le dixième des peaux d'orignal. Une rente annuelle d'un millier de castors était payable à la compagnie de la Nouvelle-France. Le produit du reste des pelleteries perçues aux comptoirs de la communauté, servait à payer les appointements des gouverneurs et des ufiieiers et autres frais de l'administration publique. La subvention de 5,000 livres aux jésuites et les traitements des principaux fonctionnaires une fois payés, il restait une somme de quelque 19,000 livres dont le conseil avait à disposer au mieux des intérêts de la colonie.
L'influence ]iolitique des jésuites était grande. A partir de l'année 1624, où leur P. Noyrot avait induit le duc de Ventadour à racheter de l'amiral de Montmorency sa charge de vice-roi de la Nouvelle-France,^ leur action sur les affaires du pays avait été profonde, décisive. C'était encore l'infatigable Noyrot qui dè.-f 1626, délégué spécialement par ses
' Rochemonteix, ibid., p. 149.
confrères du Canada, avait déterminé Eichelieu à mettre fin au régime abusif des vice-rois fainéants et des compagnies marchandes indépendantes, pour y substituer une compagnie plus vaste, placée directement sous son contrôle, et dans la composition de laquelle l'élément marchand n'entrerait que pour un tiers.^ De même en 1645, c'était sous la pression de Jésiiites que la reine mère avait accueilli favorablement les délégués de la colonie et ratifié la convention qui transportait à la communauté des Habitants le pri^■ilège de traite de la compagnie de la Nouvelle- France et instituait tout im ordre nouveau.- Très grande auprès de la régente et de la cour royale, cette influence des Jésuites était forte aussi sur la compagnie des Cent-Assoeiés. Jean de Lauson, intendant de la compagnie et son esprit dirigeant, était entièrement dévoué aux intérêts de la société de Jésus, comme l'était aussi Jacques de La Ferté, aumônier du roi. abbé de Sainte-Marie-Madeleine. Eu 1632, après que le Canada eut été rendu à la France par le traité de Saint-6ermain-en-Laye, les Jésuites eurent assez de crédit pour se faire renvoyer dans la colonie, tandis que les récollets s'en voyaient refuser l'entrée par la compagnie de la iSTouvelle-France.^ Enfin, dans le conseil colonial, le supérieur des Jésuites était appelé à siéger immédiatement à la suite du gouverneur de la colonie, et son autorité y était prépondérante.
Et pourtant les Jésuites du Canada n'étaient pas sans avoir éproiivé des contrariétés. Dans la prise de possession des terres, dans l'exploitation des productions spontanées du pays, il s'était produit parfois des conflits d'intérêts entre les communautés religieuses d'une part et les colons, les gentilshommes ou les communautés d'habitants de l'autre. Ces contestations n'avaient pas toujours été réglées à la satisfaction des jésuites.
Kn l'année 16-iG, le P. Jérôme avait eu de nombreux démêlés de cette nature avec le gouverneur Montmagnj'. Celui-ci, qui pour la distribution des terres était le chargé de pouvoirs de la compagnie de la Nouvelle-France, avait longtemps refusé aux Jésuites la concession d'un nouvel emplacement pour leur moulin de la banlieue. Il est vrai que plus tard, il leur avait accordé une augmentation aux terres de la Vacherie, en remplacement de 6 arpents dont les Jésuites avaient dû se départir dans la ville de Québec; mais en même temps il avait déclaré nettement que cette augmentation à la Vacherie et les autres concessions de la ban-
> Rochemouteix ibid., pp. 160-2.
- Journal des jésuites, p. 3.
" Rochemontei.\, ibid., pp. 182, 186, 187, 195-6; Faillon. Histoire de la Colonie française, t. I, p 282 ; le P. LeClercq, cité par Suite, Histoire des Canadiens- Français, t. III, pp. 28-31.
[<;ÉKix] LA SEIGXEURIE DE SILLERY 77
lieue ne leur étaient accordées qu'en roture " et qu'il ne le souffrirait jamais autrement"'.'
A cette oceasion le P. Lalemant avait examiné i^lus particulièrement les lettres de leurs concessions, et il avait trouvé que certains de leurs titres, celui, par exemple, des 600 arpents de Trois-Rivières et celui de l'île aux Ruaux "étaient à la perfection, sans aucune charge, en toute propriété et seigneurie". D'autres, comme ceux de Notre- Dame-des-Anges, de Beauport, de la Vacherie, étaient moins satisfaisants en ce qu'ils comportaient moins de seigneurie. Le titre de l'île Jésus était très incomplet. Quant à celui des 130 arpents de Sillery, c'était le plus désavantageux de tous, puisqu'il consistait simplement en im transport de M. Gand " avec toutes les charges qu'il avait, entre autres un denier de cens par arpent". -
En outre, le 24 juillet 164G, tout en accordant aux jésuites 18 arpents en augmentation de la Vacherie, et en les mettant encore une fois en possession de leurs terres de Notre-Dame-des-Anges, de Beauport, de la banlieue et de la ville même, le gouverneur s'était attribué un privilège nouveau, et qui pourrait bien par la suite être invoqué pour légitimer de plus sérieux empiétements. A quelques lieues en arrière de Québec, dans les montagnes, il y avait un lac assez grand où la truite satunonée abondait. M. de Montmagny avait visité ce lac dès le mois de mars 1637, et pendant le carême en avait tiré sa provision de poisson frais.^ Or. dans l'acte de 1646, le gouverneur avait soin de stipuler que le lac Saiat-Charles, même dans le cas où il se trouverait compris dans les limites de jSTotre-Dame-des-Anges (la propriété des jésuites depuis vingt ans), continuerait à être à la disposition du gouverneur Montmagny ou de ses successeurs, qu'il n'appartiendrait pas aux pères jésuites, et que ceux-ci n'y auraient droit de pêche que subsidiairement au gouverneur.^
Cette même année 1646, le P. Lalemant s'était intéressé* auprès de Montmagny (sans trop de succès) en vue d'assurer aux ursulines la possession d'une étendue de prairies naturelles comprises entre leur concession et celle de leur voisin, Jacques Caulmont. Au début de la colonisation, lorsqu'il n'y avait encore que fort peu de terre? défrichées, ces praires naturelles étfiient très recherchées.^
' Journal des jésuites, p. 55.
- Ibid., pp. 55-6.
= Relation de 1637, p. 77.
■• Collection manu.scrite officielle des titres des jésuites, gracieusement comniuquéc par M. Suite, pp. 26-7.
' Dans sa carte de 16'11, Bourdon indique avec soin les endroits où ces prairies naturelles se trouvent. Le supérieur des jésuites dans son J^o»77(aZ fait le relevé des étendues de ces prairies qui sont entre les mains de son ordre dans le voisinatre de Québec. Le sujet revient fréquemment sous sa plume.
Vers le même temps, à Trois-Eivières, le P. Buteux s'était trouvé engagé dans de semblables discussions. Il avait demandé un " remuement de bornes" que le gouverneur lui avait refusé. D'autre part, Leneuf de La Poterie avait '" disputé puissamment " la seigneurie du Cap, que l'abbé de La Madeleine venait de leur promettre pour les sauvages.'
Enfin tout récemment encore (mai 1650), à Trois-Eivières, les Jésuites, à leur grand déplaisir, avaient dû céder 500 arpents de leurs terres, dont on avait besoin pour faire une commune, et en échange desquels on leur donna la même étendue un peu plus loin. S'ils n'y avaient consenti, on les y aurait contraints, " et il y en avait eu de grandes menaces de la part du gouverneur' (d'Ailleboust, qui avait remplacé Montmagny près de deux ans auparavant).-
Le P. Lalemant aurait voulu faire cesser tous ces troubles. Sa nature ardente, irascible,^ tempérée toiitefois par la prière et par les années, avait peine à souffrir cette opposition, s'indignait de ces tracasseries administratives. Il faudrait voir à faire corriger les titres défectueux; il faudrait faire reconnaître en haut Lieu le droit incontestable de la compagnie de Jésus de posséder des terres dans le nouveau monde et d'y jouir des avantages accessoires attachés à la propriété du sol. Il faudrait faire proclamer à la face de ces gentilshommes et de ces fonctionnaires coloniaux l'estime en laqiielle les jésuites étaient tenus à la cour de France.
Et puis tandis qu'en certains quartiers on gênait la société de Jésus dans l'acquisition des terres, qu'on la troublait dans sa tranquille possession, qu'on cherchait à la circonscrire dans l'exercice de ses droits de propriété, quelques-uns commençaient à trouver exorbitantes les sommes affectées annuellement pour le soutien de l'ordre, la construction de ses églises et l'entretien de ses missions. Cette année même de 1650, le P. Lalemant et ses collègues, par mesure de prudence, avaient décidé de ne pas insister sur le paiement des 2,000 livres votées l'année précédente par le conseil pour leur bâtiment de Trois- Rivières.*
La communauté des Habitants, pour les fins de son commerce, s'était grandement endettée à La Eochelle, et les finances publiques étaient embarrassées. Il était question encore une fois de changements dans l'administration en vue de faciliter le règlement des affaires et de rétablir la situation. Dans les circonstances, il y avait à craindre pour les
' Journal, pp. 64-5.
- Journal, p. 138.
^ Rochemontei.x, t. I, p. 389.
* Journal, 1). 13(i.
[oÉRis] LA SEIGXEIRIK DE SILLERY 79
jésuites que leur subvention annuelle de 5,000 livres ne leur fût retranchée, au moins en partie.
Enfin, il était une dernière préoccupation, qui dans l'esprit du P. Jérôme devait en ce moment dominer toutes les autres. La guerre implacable que s'étaient faite les Iroquois et les Hurons depuis le commencement du siècle et dès avant l'arrivée des Français au Canada, venait d'avoir son dénouement fatal. Poursuivis dans leurs dernières retraites par un ennemi supérieurement organisé, décimés par le fer et la famine, les souffrances et les privations, les Hurons avaient dû abandonner leurs bourgades, se disperser dans toutes les directions. Quelques centaines de ces fuyards étaient venus chercher refuge à Québec, et il s'agissait maintenant de pourvoir à leur soutien.
On se rappelle que dès 1635, un séminaire avait été fondé proche Québec spécialement pour les enfants hurons. La tentative ne réussit pas. Deux ans plus tard, le gouverneur Montmagny invitait formellement les Hurons, venus pour la traite des fourrures, à nous amener quelques-imes de leurs familles " lesquelles demeureroient paisiblement auprès de nos François".^ L'invitation ne fut pas acceptée sur le champ; mais à partir de 1641, on commence à remarquer la présence de quelques Hurons à Québec et à Sillery. Leur nombre s'accrut d'année en année: en 1648, ils y étaient déjà comme chez eux.=
Vers la fin de juillet 1649, était arrivée à Québec la nouvelle de la destruction des boiu-gades huronnes et du supplice infligé aux missionnaires. Au mois d'avril de l'année suivante, le P. Lalemant et ses confrères présents à Québec, s'étaient consultés: " Fallait-il recevoù" et loger ces Hurons sur les teiTes que les jésuites possédaient à Beauport?" On avait décidé dans l'affirmative; une dépense de 500 écus devait être faite annuellement pour cette fm.^
Presque dans le même temps, à l'autre extrémité du pays, sur la plage désolée et froide d'une des îles Manitouline, oii s'étaient réfugiés quelques débris de la nation huronne, il se passait une scène des plus émouvantes. Le P. Eagueneau nous en a laissé une description inoubliable dont nous donnons ici quelques extraits:
Dans le plus fort de toutes ces alarmes, deux anciens capitaines viennent me trouver en secret, et me firent cette harangue: "Mon frère, me direntils, tes yeux te trompent lorsque tu nous regardes : tu croy voir des hommes vivans et nous ne sommes que des spectres et des âmes de trespassez. Cette terre que tu foules aux pieds va s'entrouvrir pour nous abysmer avec toy, afin que nous soyons au lieu qui nous est deu parmi les morts. Il faut que
1 Relation de 1037, p. 87.
2 Relation de 1048, p. 10.
3 Journal, p. 130.
tu sçaches, mon frère, que cette nuit dans un conseil, on a pris la résolution d'abandonner cette isle. La pluspart ont dessein de se retirer dans les bois, afin de vivre solitaires et qu'homme du monde ne sçachant où ils sont, l'ennemy n'en puisse avoir la connoissance. Quelques-uns font estât de reculer à six grandes journées d'icy; les autres prennent leur route vers les peuples d'Andastoé, alliez de la nouvelle Suéde; d'autres disent tout haut qu'ils vont mener leurs femmes et leurs enfants pour se jeter entre les bras de l'ennemy, où ils ont un grand nombre de leurs parents qui les désirent, et qui leur donnent avis qu'ils aient à se sauver au plus tôt d'un pais désolé, s'ils ne veulent périr dessous ses ruines. Mon frère, adjoustoient-ils, que feras-tu solitaire en cette Isle, lors que tout le monde t'aura quitté? es-tu venu icy pour cultiver la terre? veux-tu enseigner à des arbres? ces lacs et ces rivières ont-elles des oreilles pour écouter tes instructions? pourrois-tu suivre tout ce monde qui se va dissiper?
Mon frère, prends courage, m'adjousterent ces Capitaines. Toy seul nous peux donner la vie, si tu veux faire un coup hardy. Choisis un lieu où tu puisses nous rassembler, et empesche cette dissipation; jette les yeux du costé de Québec pour y transporter les restes de ce pais perdu; n'attends pas que la famine et la guerre ayent massacré jusques au dernier
Ayant entendu le discours de ces Capitaines, j'en ils le rapport à nos pères. L'affaire estoit trop importante pour la conclure en i>eu de jours. Nous redoublons nos dévotions; nous consultons ensemble, mais plus encore avec Dieu; nous faisons des prières de quarante heures, pour reconnoistre ses sainctes volontez; nous examinons cette affaire quinze, seize et vingt fois. Il nous semble de plus en plus que Dieu avoit parlé par la bouche de ces Capitaines. .. .Ce fut un sentiment si gênerai de tous nos Pères, que je ne pus y résister.'
Vers le 8 juin, le P. Eagueneau s'était mis en marche en compagnie de trois cents Hui-ons chrétiens, et le 28 juillet toute la bande était airivée à Québec. Trois cents autres Huxons étaient attendus avant l'iiiver. Il était urgent de prendre des mesures pour assurer la subsistance de tous ces nouveaux venus.
COMMENT LES INDIENS DOMICILIÉS DU ■^^OISINAGE DE QUÉBEC DEVINRENT SEKiNEURS DE SILLERY. — 1U5L
Lorsque près d'une année après avoir qmtlé le Canada, le P. Lalemant, le 13 octobre 1651, se retrouva encore une fois à Québec, il avait lieu de se féliciter du résultat de sa mission et des événements survenus depuis son départ de la Nouvelle-France.
Le 2 janvier 1651, la compagnie des Cent-Assoeiés, désireuse de remplacer d'Ailleboust au poste de gouverneur de la colonie, avait présenté au roi et à la reine mère les noms de Jean de Lauson, de Duplessis-
1 Relation de 1650, pp. 24-6.
[ckki.n] la SKRiXEURIE DE SILLERY 81
Kerbodot et de Eobincau de Bécancourt. Quinze jours plus tard, le roi désignait celui des trois dont le nom figurait en première ligne, Jean de Lauson." 11 était, comme on sait, l'ami éprouvé des jésuites. Ceuxci u'avaient rien à craindre de son administration; ils pouvaient au contraire attendre beaucoup de lui.°
Le 13 mars de cette même année 1651, la compagnie des Cent- Associés avait concédé aux néoplij-tes de Sillery, sous la tutelle des pères jésuites, une seigneurie de 1 lieue de front sur 4 lieues de profondeur à proximité de Québec. Quelques jours plus tard, l'abbé de La Madeleine avait solennellement transporté à la compagnie de Jésus, pour l'aider dans son œuvre d"évangélisation, d'instruction et de civilisation des sauvages, sa seigneurie du Cap, proche de Trois-Rivières, 2 lieues de front sur 20 lieues de profondeur.^
Puis, dans le mois de juillet, les jésuites avaient obtenu de la cour royale un acte de ratification de cette concession de Sillery qu'ils venaient d'obtenir de la compagnie; et cette ratification avait élargi singulièrement les termes du titre primitif, comme nous le verrons à l'instant. Ils avaient en même temps obtenu de la cour des lettres patentes qui devaient assurer à la compagnie de Jésus: 1° le versement régulier de la rente annuelle de 5,000 livres payable par la communauté des Habitants; 2° le droit exclusif de pêche et de chasse dans les limites de leurs seigneuries ; 3° le même droit exclusif à l'exploitation des prairies naturelles comprises dans l'étendue de leiirs domaines ; 4° le droit de s'établir en tous lieux de l'Amérique septentrionale ou méridionale et d'y posséder des terres et des maisons; et 5° le bon vouloir et la considération des fonctionnaires coloniaux.*
Nous allons maintenant examiner avec quelque soin les actes relatifs à cette seigneurie de Sillery. Voici d'abord le texte même de l'acte de concession:
La Compagnie de la Nouvelle-France a tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. Savoir faisons que notre désir étant de rassembler les peuples errants de la Nouvelle-France en certains réduits, afin qu'ils soient instruits en la foi et en la religion chrétienne, et ayant reconnu que quelques-uns d'entre eux avalent choisi depuis quelques années un lieu nommé en leur langue Kamiskda Dangachit. vulgairement appelé des Français Sillery, ou l'anse de Saint- Joseph; considérant en outre que les pères jésuites reconnaissant que le lieu était agréable aux sauvages, ils leur auraient fait bâtir une église en laquelle Ils administrent les sacrements à ceux qu'ils ont baptisé en ce quartier
• Suite, ibiil., p. M.
= Un des premiers actes de Lauson fut d'accorder aux jésuites pour les tcrrf s"de Notre Dame-des-Anges une concession dernière et d'abondant, en franc alleu, avec pleins droits seigneuriaux et féodaux.
= Collection manuscrite des titres des jésuites, pp. 119 à 123.
* Ibi'l., p. 1 ; voir aussi Rocheraonteix, t. L appendice.
Sec. I, 19(K). fi.
là, voulant favoriser un si grand ouvrage et retenir ces bons néophytes proche de leur église, nous leur avons donné et donnons par ces présentes, de notre plein gré, l'étendue d'une lieue de terre depuis le cap qui termine l'anse Saint- Joseph en montant sur le grand fleuve Saint-Laurent, sur quatre lieues de profondeur, le tout sous la conduite et direction des pères jésuites qui les ont convertis à la foi chrétienne, et de leurs successeurs, sans toutefois déroger aux concessions de quelques portions de terre que nous avons faites par ci-devant à quelques particuliers français dedans cette étendue lesquels relèveront du capitaine chrétien des sauvages comme ils relevaient de nous avant cette donation, que nous faisons pleine et entière avec tous les droits seigneuriaux que nous avons et que nous pourrions prétendre, sauf et reserve de la justic-e que nous réservons à faire exercer par nos officiers a Québec, leur cédant tous les autres droits qu'un seigneur peut jouir ; de plus nous donnons à ces nouveaux chrétiens qui demeurent en ces contrées tout pouvoir de pêcher et tout droit de pêche dans le grand fleuve Saint- Laurent le long des terres de la présente concession qui y aboutissent, sans qu'aucune autre personne y puisse pêcher sinon avec leur congé et permission, révoquant la concession par nous ci-devant accordée au gouverneur de la Nouvelle France, attendu l'opposition formée sur les lieux de la prise de possession en vertu d'icelle. Nous leur donnons de plus toutes les praines et herbages et toutes autres choses qui se trouveront sur les bords ou sur les rives ou descouvertures des marrées qui répondent à leurs terres et a leur concession, sans qu'aucun autre y puisse rien prétendre, prendre ou recueillir sans leur permission; laissant néanmoins le chemin libre au public le long du fleuve et lieux nécessaires à régler par nos officiers étant sur les lieux. Pour jouir des choses ci-dessus par les dits sauvages en franc alleu, eans aucune redevance à la compagnie de la Nouvelle France, Si donnons en mandement au grand sénéchal de la Nouvelle France ou ses lieutenants de mettre les dits sauvages en possession de cette présente concession sans souffrir qu'ils y soient troublés en quelque façon et manière que ce soit.
Fait et arrêté eu notre bureau, à Pari., ce 13« u.ar. KiM. l'-.t pUis bas est écrit A. Cheffault, secrétaire de la compagnie.'
Les dispositions de l'acte ci-dessus peuvent se résumer et se coordonner de la manière suivante : 1° La concession est faite par la compacmie de la Nouvelle-France aux "néophytes", aux sauvages convertis fréquentant l'anse Saint-Joseph ou de Sillery. 2° Elle leur est accordée en franc-alleu, sans aucune redevance à la compagnie des Cent- Associés, avec tous droits seigneuriaux, sauf celui de jtistice. Même les quelques terres antérieurement concédées à des Français dans les limites de la concession, relèveront à l'avenir du capitaine chrétien des sauvages. 3" Le droit de pêche dans le fleuve Saint-Laurent sur le front de la seic^neurie, et le droit d'exploitation des prairies et herbages et '-découvertoes" des marées, sont spécialement réservés à ces nouveaux chrétiens à l'exclusion de tous autres; et même le gouverneur de la colonie est nommément dépossédé du privilège dont il jouissait sur les lieux. 4° Les sauvages, néanmoins, pour toutes fins, sont placés sous la ' Titres seigneuriaux, t. I, p. 50.
[•iKitix] I.A SEKiXEL'UIK DE SILLERY 83
conduite et la direction des pères jésuites et de leurs successeurs. Ce sont des seigneurs en tutelle. 5° Dans les premières lignes de l'acte, la compagnie de la Xouvelle-France énonce brièvement son intention de rassembler les sauvages errants en des " réduits", ou réductions.
L'acte de ratification de la concession de îSillerj' fut obtenu quatre mois plus tard de la cour royale. Nous en donnons le texte ci-après:
Louis par la Grâce de Dieu roy de France et de Navarre à tous présens et à venir. Salut. La compagnie de la Nouvelle-France ayant donné par un acte du l:!* mars flernior aux sauvages qui se retirent ordinairement proche de Québec au dit pays, une lieue de terre sur le grand fleuve Saint- Laurent, borné du cap qui termine l'anse Saint-Joseph ou de Sillery du côté de Québec, et de l'autre côté de l'endroit ou limite oïl finit cette lieue montant sur le grand fleuve Saint-Laurent sur quatre lieues de profondeur dans les bois ou dans les terres tirant au Nord, avec tout droit de chasse et de pêche dans la dite étendue et dans la partie du grand fleuve Saint- Laurent, et dans les autres fleuves et étangs et rivières qui seroient dans cette concession, ou qui la toucheroient, le tout sans aucune dépendance, avec tous les droits seigneuriaux, sous la conduite et direction des pères de la compagnie de Jésus, qui les ont convertis à la foi de Jésus- Christ, et sans qu'aucun Français puisse chasser ni pêcher dans cette étendue sinon par la permission du capitaine chrétien de cette nouvelle Eglise, sous la conduite, direction, et approbation des dits pères, et tout ainsi qu'il est plus amplement spécifié et déclaré par la dite concession, pour la validité et exécution de laquelle étant nécessaire d'y pourvoir et désirant coopérer de notre part tout autant qu'il nous sera possible à la réduction de ces peuples et considérant qu'il est très raisonnable qu'ils aient et qu'ils retiennent dans leur pays l'étendue de terre qu'il leur sera nécessaire pour vivre en commun et mener une vie sédentaire auprès des Français, de l'avis de la Reine régente, notre très honorée dame et mère, et de notre conseil qui a vu la dite concession du dit jour treize mars dernier ci attachée sous notre contre-scel, nous avons de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, en agréant et confirmant la dite concession de la dite compagnie de la Nouvelle-France, donné et octroyé, donnons et octroyons par ces présentes signées de notre main, une lieue sur le grand fleuve sur quatre lieues de profondeur dans les terres, non seulement à l'endroit contenu en la dite concession, mais encore en tous lieux et endroits où il y aura un fort et une garnison française, et à cette fin voulons et nous plait que proche de ce fort les dits sauvages aient une lieue sur le fort ou endroit où sera ce fort sur quatre lieues dans les terres, avec tous les endroits de chasse et de pêche et tous autres émoluments qu'ils pourraient retirer de cette étendue de terre ou rivières adjacentes, sans aucune dépendance ni redevance, avec laquelle nous leur quittons, délaissons et remettons, à la charge toutefois que les dits sauvages seront et demeureront toujours sous la conduite, direction et protection des pères de la compagnie de Jésus, sans l'avis et consentement desquels ils ne pourront remettre, concéder, vendre ni aliéner les dites terres que nous leur accordons, ni permettre la chasse ni la pêche à aucun particulier que par la permission des dits pères, auxquels nous accordons la direction des affaires des dits sauvages, sans néanmoins qu'ils soient tenus d'en rendre compte qu'à leurs supérieurs; voulant en outre que si quelques
Européens se trouvaient établis dans ces limites, qu'ils soient et demeurent dépendans des capitaines chrétiens et direction des dits pères, tout ainsi qu'ils étaient de ceux qui leur avoient accordé la portion de terre qu'ils possèdent, et que dorénavant ne sera donné terre dans cette étendue que par l'ordre des capitaines chrétiens et aveu et consentement des dits pères, leurs protecteurs; le tout au profit de ces peuples, pour les attacher par ces petits émoluments tirés de leur propre pays, à quitter leur vie errante et mener une vie chrétienne sous la conduite de leur capitaine et des dits pères
qui les ont convertis
Donné à Paris, au mois de juillet, l'an de grâce 1651, et de notre règne le deuxième. Signé Louis; et sur le repli, par le roy, la reine régente, sa mère présente.'
Ce qui est remarquable d'abord dajis cet acte de ratification, c'est sa longueur: il est plus étendu que l'acte même de concession, dont il n'est pourtant que l'accessoire. C'est en réalité un titre nouveau destiné à préciser, à amplifier même, les dispositions du titre principal. Cela nous apparaîtra plus clairement, si nous prenons la peine de l'analyser et de le comparer article par article avec l'acte précédent.
1° L'acte de ratification parle de la concession comme faite "aux sauvages qui se retirent ordinairement proche de Québec", expression plus précise et plus large que celle employée dans l'acte précédent.
2° Le caractère seigneurial de la tenure est affirmé. Non seulement les quelques Européens établis dans les limites de la seigneurie resteront dépendants des capitaines chrétiens des sauvages, mais encore "dorénavant il ne sera donné de terres dans cette étendue que par l'ordre de ces capitaines chrétiens".
3° Le privilège exclusif de pêche est aussi amplifié. Il ne couvre plus seulement, comme il était dit dans l'acte primitif, cette partie du Saint-Laurent qui baigne la seigneurie, mais encore " les autres fleuves, étangs et rivières qui seraient dans cette concession ou qui la toucheroic-nt". Et puis, ce n'est plus un simple privilège de pêche dont il est question ici, mais d'un privilège de pêche et de chasse.
4° Par-dessus tout l'acte de ratification insiste sur la tutelle que les pères jésuites devront exercer sur 1rs sauvages. L'aveu, le consentement, l'approbation, la direction, la protection des pères jésiùtes, sont des termes qui reviennent dans l'acte à tout propos. A six reprises, cette tutelle des jésuites est mentionnée dans l'acte; dans un cas, elle fait l'objet d"nne disposition toute spéciale. C'est assurément en vue de l'établir et de la définir que l'acte a été rédigé.
5° Enfin, le projet de réductions, à peine mentionné dans le document primitif, est exposé en grand détail dans l'acte de ratification. Le roi, de sa propre autorité et de l'avis de la reine régente et de son con-
1 Titres seigneuriaux, t. II, p. 25.
[uÉRi.v] LA SEIGNEURIE DE SILLERY 85
seil, donne pour le soutien des sauvages une concession mesurant 1 lieue sur 4, nonseulement à Siller}', " mais encore dans tous les lieux et endroits où il y aura \\n fort et une garnison française .... à la charge, toutefois, que les dits sauvages seront et demeureront toujours sous la conduite, direction et protection des pères de la compagnie de Jésus, sans l'avis et le consentement desquels ils ne pourront remettre, concéder, vendre ni aliéner les dites terres que nous leur accordons, ni permettre la chasse ni la pêche à aucun particulier que par la permission des dits pères, auxquels nous accordons la direction des affaires des dits sauvages, sans néanmoins qu'ils soient tenus d'en rendre compte qu'à leurs supérieurs". C'est l'énoncé complet de la politique de la cour royale à l'égard des Indiens. De ce moment la compagnie de Jésus se trouve officiellement investie de la surintendance des sauvages, sans obligation de rendre compte.
De toutes manières, cette concession de Sillery était avantageuse pour les jésuites. Il devenaient les administrateurs absolus, perpétuels, virtuellement les propriétaires, d'une nouvelle et vaste seigneurie. Les 130 arpents qu'ils avaient eus naguère de M. Gand se trouvaient compris dans la concession, et par le fait même les charges qui en grevaient la possession au profit de la compagnie de la Noiivelle-Fi-auce, <lisparaissaient. En outre, la politique formulée dans l'acte, pour le gouvernement des sauvages, préparait la voie aux jésuites pour de futures acquisitions de terres, ou du moins sanctionnait celles qu'ils avaient faites récemment encore dans le voisinage de Trois-Eivières et de Montréal.
En effet, déjà à ce moment, les jésuites étaient propriétaires de plusieurs grands domaines dans la vallée du Saint-Laïu-ent: Notre- Dame-des-Anges (1 lieue sur 4) et l'île des Kuaiix; le fief de Batiscan et celui du Cap-de-la-Madeleine ()8 lioim-j» l'ui' 1) ! oaiw ■ oou^plùi'- Jésus et la Prairie-de-la-Madeleine (2 lieues sur 4) ; sans compter plusieurs emplacements et des terrains étendus à proximité de Québec et de Trois-Iîivières. La première de ces concessions leur avait été faite par le due de Ventadour lorsqu'il était vice-roi de la Nouvelle-France; ils en tenaient d'autres directement de la compagnie des Cent-Assocics; mais les plus importants de ces domaines leur venaient de seconde main: Batiscan, de l'abbé de La Madeleine (1639) ; La Prairie, de François de Lauson (1C47) ; le Cap, encore de l'abbé de La Madeleine (1646- 51). On conçoit que dès cette époque l'étendue des possessions de la compagnie de Jésus au Canada ait éveillé la défiance de quelques-uns. C'est sans doute pour donner moins de prise à la critique des envieux, que la concession de Sillery ne fut pas faite aux jésuites en leur nom propre, mais aux sauvages convertis placés sous leur direction.