‹ La Seine et ses bordsChapitre 5 sur 7 · JET · texte numérisé non relu

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pidement. Elle devint la capitale des Colètes, aujourd'hui le pays de Caux 5 et l'empereur Auguste y construisit , pour égayer ses fréquents séjours , un magnifique théâtre , dont on a récemment découvert les vertiges. Les pirates normands, après avoir dévasté cette ville , songèrent k la relever de ses ruines quand ils furent devenus les possesseurs de la Neustrie. C'est dans ses murs qu'au sein d'une assemblée de seigneurs , Guillaume-le-Bàtard résolut de faire la conquête de l'Angleterre* Le comté de Lillebonne, après avoir eu longtemps pour seigneurs les vaillants d'Har*. court y passa par les femmes aux ducs d'Elbeuf , dont la famille s'éteignit en 1702. C'est aujourd'hui Un chétif bourg , dont les neuf cents habitants n'ont d'autre industrie que leurs filatures et leurs tanneries. A quelques pas des ruines du théâtre romain passe la route de Caudebec y qui les sépare des dâ)ris imposants du château de Lillebonne, construit au douzième siècle. Quelle vue magnifique du donjon principal y dont on gagne la plate-forme par un escalier k vis! La ravissante vallée de Bolbec se déroule k vos pieds et va se perdre avec sou ruisseau dans les flots de la Seine, animée par les barques nombreuses dont les voiles rougeâtres s'agitent dans les airs. C'est en contemplant ce vieux manoir , habité jadis par de

petits tyrans qui pillaient leurs vassaux et quelquefois les voyageurs y que Bernardin- de-Saint-Pierre s'écriait : « 11 me semble voir la carcasse et les ossements de quelque bête féroce. » Ce château appartient maintenant aux princes de Croï.

De Lillebonne k Tancarville il y a la distance convenable pour séparer deux habitations féodales : des collines qui s'élèvent en remparts, des gorges qui s'approfondissent en fossés ; quelques broussailles épaisses, où l'on pouvait cacher une embuscade, quelques rares clairières, où l'on pouvait se joindre et mener les mains à qui avait plus belle amie, A moitié chemin de l'un a l'autre, nous apercevons, sur la hauteur, un moulin, le même sans doute qui , sous Philippe-le-Bel , engagea une lutte sanglante entre les deux seigneurs voisins. Puis , a la pointe du promontoire, sur un roc qui domine le fleuve presque a pic, s'élève le château de Tancarville, dont les ruines imposantes indiquent seules aujourd'hui la vieille magnificence. Après avoir été longtemps habité par les comtes de Tancarville , ce manoir fut acheté par le trop célèbre Écossais Law , appartint plus tard au maréchal Suchet, et passa dans le domaine des Montmorency, ses illustres et dignes propriétaires actuels. C'est, dit-on, au milieu de ses murailles sonores et de

ses vieux arceaux que notre illustre poète ^ M. Lebrun , a tracé les belles scènes de sa tragédie de Marie Stuart.

Depuis Quillebeuf y la largeur de Tembouchure de la SsiifE lui donne un aspect majestueux pendant la haute marée; mais a la marée basse ^ elle n'offre que quelques canaux tracés au milieu de vastes bancs de sable f que le flux déplace chaque jour. Des pilotes intrépides tâchent après chaque reflux de deviner lequel de ces canaux forme la passe la plus sûre, et dès que le flot est arrivé , ils dirigent les vaisseaux qui leur sont confiés *, car il serait imprudent de s'engager dans ces parages sans un de ces pilotes. Lorsque la marée monte ^ aux équinoxes et aux époques des pleines et nouvelles lunes, et qu'elle est favorisée par un fort vent d'ouest , le lit du fleuve se remplit par une masse d'eau qui a quelquefois vingt pieds d'élévation, et qui s'avance avec une rapidité que le galop d'un cheval peut k peine surpasser. Cette montagne humide se nomme la Barre, et, contrariant le cours de la Seine , produit quelquefois de terribles effets par la lutte qu'elle engage. Les flots de la mer qui monte, en arrivant a Quillebeuf, s'enflent, s'amoncellent et se précipitent avec fureur dans le lit du fleuve, dont ils refoulent les eaux. Un bruit sourd se

fait entendre a la distance de deux lieues ; les animaux quittent leur pâture et la fraîcheur du rivage; Tefiroi se répand sur les deux bords de la SBUfs, et le cri de la barre ! la barre ! devient un cri d'alarme pour le riverain qui voit le flot menacer son habitation et ses champs. Cette barre remonte jusqu'à Rouen, où elle a quelquefois encore assez de force pour que les navires trop voisins les uns des autres s'entrechoquent et brisent leurs amarres. Elle est sensible jusqu'à Pont-de-F Arche. Dans sa course, le phénomène dévastateur dégrade le rivage, enlève tout ce qu'il rencontre, et porte au loin sur les terres basses un gravier et un limon stériles *, il a successivement détruit les digues les mieux cimentées qu'on avait essayé de lui opposer.

A l'extrémité de l'immense plaine marécageuse qui entoure Quillebeuf , et qu'on a plusieurs fois tenté vainement de dessécher , le fleuve baigne le village du Marais- Vernier. Au-dessus des maisons on aperçoit , à mi-côte, le château qui appartient au marquis de Mortemart; il est bâti sur le revers de la montagne, étroite et longue, dont l'extrémité forme le promontoire ou la pointe de la Rçque. La coupe perpendiculaire de ce mont n'ofCre aux regards que des assises midtipliées de roches horizontales; son

aspect est nu et stérile^ tandis qu'a ses pieds s'étend de part et d'autre un terrain fertile et couvert d'excellents pâturages. Les flancs de la Roque renferment une grande quantité de fossiles de toute espèce, et une ancienne carrière abandonnée forme , près du château de Mortemart, une crypte profonde, dont furent extraites autrefois les pierres de construction de Saint-Ouen-de-Pont-Audemer. Si l'on veut jouir de la vue la plus riche , on n'a qu'a gravir sur le point le plus élevé du plateau de la Roque y appelé dans le pays le Camp-des- Anglais ; rien n'est plus varié que la scène qui fixe l'admiration du voyageur : au nord, la pointe de Quillebeuf, celle de.Tancarville et les côtes du pays de Caux ; a Test, le grand Marais-Vernier et des collines couvertes de bois ; au sud, la vallée de la Rille, au fond de laquelle ou entrevoit Pont-Audemer ; enfin a l'ouest , l'embouchure de la Seine se présente large, majestueuse, animée par les ports du Havre et de Honfleur, et par les navires qui montent et descendent le fleuve.

En quittant la pointe de la Roque , celui qui aime les antiques souvenirs doit visiter la grotte de saint Géremer , popularisé sous le nom de saint Béranger. Ce pieux ermite y vivait solitaire, lorsqu'il fut appelé malgré lui par saint Ouen, éveque de Rouen, k gou-

verner Tabbaye de Pentalle, située sur les bords de la Rille. l^es nioines du couveat qui allait lui être confié dissimulèrent leur haine et leur jalousie ^ un soir ils lui envoyèrent une députation , sous prétexte de le presser d'accepter cette promotion ; mais le lendemain ^ a Taube du jour, Géremer était absent de sa retraite : on le chercha vainement. Les moines répandirent le bruit qu^l était monté au ciel ; cependant des pêcheurs retrouvèrent flottant sur les eaux le froc de la victime.

La Seinb, au-dessous de la pointe de la Roque, reçoit la Rille, qui vient du département de rOrne , arrose L'Aigle, Beaumont, BrionneetPont-Audemer. Sa vallée, longue de vingt-deux lieues, offre les plus beaux sites, et renferme le9 ruines de la belle abbaye du Bec , du château de Montfort , de celui de Tamiral d'Annebaut et du monastère de Pentalle. A Tembouchure de la Rille, les alluvions successives du fleuve ont formé un immense herbage , conuiu sous le nom de Banc-du-Nord. Cette propriété , qui a compté jusqu'à une lieue de diamètre, est réduite k présent a moins du dixième de sa grandeur primitive : la Seine s'est lassée de fuir ses bords , et chaque jour elle reprend ce qu'elle avait abandonné.

Derrière le Banc-du-Nord s'étendent les prairies et

les maraû àe Contéville* Le village avait autrefois ses ooiHites ; et Tun d^«va: ^ nommé Hellouin > ^monreux d'Ariette, rancienne maitreâse de Robert- le4)iakle, répousa, et devint par ce imariage le beau^père de Guillaume-^k^Conquérant. Conteville est adossé au revers du mont Courel, •dont d'immenses bruyères couvrent le plateau. Au bas du même penchant > en se rapprochant du fleuve > Fusil découvre Berville, dont la Seiste baigne les extrémités. Ce village n'a d'autre im{X)rtaace que d'êlre devenu, depuis 181 S, par le déplacement des vases , la posée des navires , qui y desoend«it an Havre ou se dirigeant vers Rouen , viennait attendre Ik des vents favorables ou les marées de Syzygie.

De l'autre coté du mont Courel , sur ies bords du fleuve ) s'élevait jadis l'abbaye de Grestain, qu'Ârlette, de concert avec son époux, fit bâtir sur les ruines d'une antique diapelle^ pour remercier le Ciel de lui avoir riendu la santé. Ce monastère servit de sépulture a ses fondateurs. Mais les traces du tombeau d'Ariette ont disparu; l'abbaye même n'offre plus qu'une ruine informe j elle a été achetée par M. Lalleihan, ex-armateur de Honfleur^ qui s'y est fait construire une habitation agréable. Deux ou trois cabanes de douaniers S€mt les seuls restes du village de

Grestaiuy qui s'était élevé auprès de Fabbaye, et que Vosgien appelle, dans son Dictionnaire Géographique^ un gros bourg de Normandie.

La Seute reçoit ensuite, au hameau de Jobles, le ruisseau de la Villaine, qui coule rapidement encaissé dans un yallon pittoresque et sauvage. C'est sur les bords de ce ruisseau qu'est le village de Carbec , dont nous apercevons les maisons. Une source y attire sans cesse une foule de pèlerins , qui viennent se purifier dans ses eaux pour recouvrer la santé. On aperçoit ensuite le plateau de Fatouville-sur-Mer, couvert de 1)ruyères comme le mont Courel y et Ton arrive enfin a Fiquefleur, situé sur le revers de la colline , a l'embouchure de la petite rivière d'Orange. La finit le département de TEure et commence celui du Calvados. Du haut de la côte de Fiquefleur on jouit d'une vue délicieuse. La route, qui vient de Paris par Rouen et Pont-Audemer , descend la montagne en serpentant et passe auprès de l'église^ bâtie en forme de croix grecque y auprès de laquelle était jadis wie communauté de moines voués au soulagement des pèlerins.

A Fiquefleur commence une petite plaine , que traverse la petite rivière de MoreL Auprès de son embouchure est situé le village de Saint-Sauveur y espèce de

faubourg de Honfleur, où des bateaux yieiment se charger de bois et de briques , en échange des cargaisons de moules et de poissons qu'ils apportent. C'est le long de ce rivage que s'engraissent les troupeaux connus sous le nom de moutons de Beuzeville ou de Présalé. Nous apercevons enfin les jetées de la ville de Honfleur , qui s'avancent pour inviter les bâtiments a se réfugier dans leur enceinte.

L'entrée du port n'est pas le brillant côté de Ronfleur : le commerce y manque d'activité ; l'abolition de la traite des noirs , la centralisation du Havre et la disparition des harengs qui fréquentaient la côte ont porté un coup mortel a la ville de Honfleur. Le port marche de jour en jour a une décadence complète ; Tamoncèlement de la vase l'encombre de plus en plus, et le gouvernement persiste dans sa cruelle indifférence. Le commerce des bois du nord et du charbon de terre entretient seul les restes de vie qu'ofTre cette ville.

L'origine et la fondation de Honfleur ne présentent aucune certitude \ on sait seulement que Guillaumelè-Gonquérant y séjourna peu de temps avant sa mort. Cette ville resta dans son obscure prospérité jusqu'aux guerres de religion ^ vers cette époque elle soutint contre Henri IV deux sièges, a l'un desquels ce prince

assista en personne. Les fcurtifioations y ruinées alors par le canon , ne furent pas rekvées ^ et quelques débris qui en subsistent donnent encore a juger de rimportance de cette place. De nos jours, Uoofleur a été visité par lempereur Joseph , Louis XYI^ Napoléon , le duc d^Angoulême et la duchesse de Berri.

La ville est triste et mal bâtie ; îl faut la parcourir en détail pour trouver qudques habitations agràiblesy et une entrée par la route de Caen^ dont beaucoup de villes importantes se glorifieraient à juste titre. Mais ce qui lùérite surtout de fixer l'attention du voyageur , c'est le pèlerinage de Notre^Dame-de> Grâce, chapelle située sur la colline occidentale qui domine presque a pic la yille de Honfleur^ La route par laquelle on y monte a été rendue praticable aux voitutes par des travaux récents. Sur le sommet de cette montagne, à peu de distance de la chapelle^ s'é-^ lève un christ gigantesque a Tua des carrefours delà route. De cette plate-forme l'œil jouit d'une vue magnifique. Au pied de la croix , du côté de la mer , se termine subitement le plateau de la colline , et d'énormes éboulements semblent encore s'en détacher et rouler jusqu'au rivage ^ où le pécheur occupé de ses filets apparaît comme un point sur la grève. Un chemin passe au bas de la montagne y et conduit a

Vasouy et au joli châtel de Blossevilk. Sur la rive gauche de la Sbiite y derrière Honfleur , de castes prairies et des bois touffus s'avancent jusqu'au milieu des eaux , tandis que le pays de Caux ne présente qu'une série de falaises blanchâtres , qui s'élèvent à pic au-dessus du fleuve et ne montrent que des rocs dédiâmes , jusqu'à la pointe de Tancarville , que l'œil aperçoit au bout de l'horizon.

Rien n'approche cependant de k richesse du pays deCauXy que ces falaises dérobent à nos regards. Les campagnes sont couvertes d'arbres fruitiers et d'abon-

dantes moissons ; des bestiaux de k plus belle race paissent dans ks pâturages ; des arbres de haute- futaie' ombragent les châteaux et les fermes ; mais ce qui fixe le plus l'attention du voyageur, c'est cette belle population, et surtout ces jolks Cauchoises, dont les yeux bleus, le teint frais et la taiBc svelte concourent avec leur haute et élégante coiffure k rehausser l'éclalante beauté.

Au*<iessoiis de Tancarville , k long des falaises du pap de Caux , la Seine double le ca^ du Hode, passe à Saint- Jacques, a Saint-Vigor, a Sandouvîik et à Oudaks, charmantes retraites de quelques pêcheurs, et coule au pied du château d'Chrcher, dont on aperçoit ks avenues sur la colline. Ce manoir, d'une

structure massive et sans goût , remplace une antique forteresse qui défendait jadis Tentrée du fleuve. Il est bien connu de tous les marins de ces parages , auxquels il sert dlndice pour éviter les bancs et les écueils que Ton rencontre a sa hauteur dans le bassin de la Seinb. Parmi les premiers seigneurs de ce vieux domaine , Thistoire n'a tiré de l'oubli qu'un Robert d'Orcher qui accompagna Robert-le-Diable en Palestine. Depuis , la terre d'Orcber devint une des quatorze propriétés que possédait en France TEcossais Law, qui y après avoir dilapidé des milliards , mou* rut dans Tindigence^ a Venise. Ce château , qui dépend du village de Gonfreville, situé derrière lui, appartenait naguère encore a la bienfaisante marquise de Nagu y qui y la comme a la Meilleraye, ne compta ses jours que par ses bienfaits. Les pauvres prieront longtemps pour elle.

En quittant le château d'Orcber , la Seine forme une petite baie, et reçoit la Lézarde, faible rivière , qui coule dans une vallée riante , et vient d'arroser la ville d'Harfleur , dont on aperçoit le clocher aigu de plusieurs lieues de distance. Cette jolie petite ville , que Monstrelet nommait le sow^erain port de Normandie j est bien déchue de son importance. La fondation du Havre et la révocation de l'édit de Nantes

ont entraîné sa ruine. Aujourd'hui ms fortifications sont démolies y et des plaines couvertes de bestiaux remplacent son port jadis si animé.

Les historiens ne s'accordent pas sur le lieu où fut projetée la conquête de l'Angleterre : les uns disent que Guillaume-le-Bâtard reçut a Harfleur Édouardle-Confesseur, et lui donna une flotte pour ressaisir la comt)nne, que Canut venait de lui enlever; les autres disent que l'entrevue eut lieu h Barfleur. Il en est de même pour le fameux naufrage, où périrent tous les enfants de Henri I^r, roi d'Angleterre , et plus de cent cinquante jeunes seigneurs de la cour de ce prince ; on sait que ce désastre fut causé par Tim prudence des matelots , qui , pris de vin , engagèrent la Blanche-Nef et ses illustres passagers parmi des rochers à fleur d'eau, dans un lieu appelé alors Razde-Catte, aujourd'hui Ras-de-Catteville j mais on ignore si c'est au sortir de Barfleur ou d'Harfleur, bien que M, Thierry, daas son Histoire de la cotïquête de H Angleterre, ait adopté la deuxième opinion . Quoi qu'il en soit, depuis lors, la petite ville d'Harfleur joua un grand rôle dans nos guerres de rivalité avec les rois d'Angleterre. Pendant la démence de Charles VI, l'ambitieux Henri V, étant venu débarquer devant Harfleur, en 1415, sW empara, la dé-

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truisit de fond en comble et brûla toutes ses archives ^ puis, quand il eut assouvi sa colère , il reconstruisit ses fortifications, la repeupla d'Anglais ^ et crut faire oublier ses cruautés a TÉternel en lui élevant avec faste un monument ^ qui a résisté aux outrages du temps.

Cest le clocher d^Harfleur, debout pour nous apprendre Que rAnglais Ta bâti mais ne l'a su défendre '.

En effet , vingt ans à peine écoulés , les Harfleutais , après avoir massacré la garnison anglaise , ouvrirent leurs portes à Charles VII, qui fut obligé de la reconquérir une seconde fois sur Henri VI, en 1449. Charles assista en personne a ce dernier siège, el il s'y exposa beaucoup , dit Monstrelet , es fossés et es mines j sa salade sur la tête et son pai^ois en main. On célèbre le mardi-gras, à Harfleur, la fête de la Scie , cérémonie assez analogue à la fête des ^nes de Beauvais, des Comards d'Évreux, de la Mère^Folle de Dijon et des Sous-Diacres de Paris, nommée par dérision des Diacres^Souls. Ce sont autant de ces dérèglements d'imagination qui , au douzième siècle , s^étaient emparés de toutes les têtes en France, et

* Casimir Delavigne.

semblaient tirer leur origine primitive des saturnales du paganisme y où les maîtres servaient leurs esclaves. Au jour des folies d'Harfleur , une troupe de gens masqués vont en cavalcade au Havre,, portant eu grande pompe une scie. La procession se transporte chez les autorités , et leur accorde l'insigne honneur de baiser les dents des extrémités de Tinstrument^ dont le milieu seul est réservé pour le maire d'Harfleur; deux masques portent la lame dentelée; deux autres les suivent , armés d'une espèce de sceptre orné de rubans et appelé le bâton friseux ; ce sont les montants en bois où la scie doit être emmanchée. De retour a Harfleur on donne un charivari au maii reconnu pour le plus brutal de la ville ; puis on l'oblige a recevoir et garder chez lui le bâton friseux^ pour le faire rougir sans cesse de sa conduite violente envers sa femme. La journée se termine par des galas et des réjouissances.

A Tcmbouchure de la Lézarde est le port de l'Heure, autrefois important, mais devenu depuis longtemps un petit hameau malsain. Le fleuve s'est peu a peu retiré de la rive, et l'entrée de la Lézarde a été envahie par les sables et par les alluvions venant de la pointe du HoCj vieux mot saxon qui signifie crochet , et d'où ce rivage tire son nom , a cause de sa courbure

en cet endroit. Ayant d'arriver à cette pointe du Hoc , nous apercevons près du rivage une ferme; elle a été bâtie sur le lieu même où fut construite, en 1S94, une chapelle dédiée à Notre^Damendes^Neiges , en commémoration d'une, forte neige tombée au mois d'août.

Noua laissons ensuite ^ sur la hauteur , Graville, mentionné dans nos plus vieilles annales sous le nom de Gerardi^Villa. Sa position dominait ^ au neuvième siècle^ une baie où les flottes des pirates normands vinrent souvent se mettre à Tabri des tempêtesé Graville posséda longtemps les reliques de sainte Honorine, qui ont été rendues au monastère de Conflans^ cofiime nous Tavons déjà dit ; mais, malgré c^tte restitution , le sarcophage resté vide attira toujours la foule a Graville, où six chanoines réguliers^ jouissant paiiible^ ment d'un revenu annuel de -40,000 livres , pétHssaient encore le tranquiUe embonpoint du canonicat , au commencement de la révolution française» Audessus du sarcophage il y avait dans le mur une ouverture circulairCi dans laquelle les pèlerins achetaient le droit de plonger la tête pour se guérir de leur surdité. De nos jours, un curé sage et désintéressé a paru k Graville y et, distinguant la religion de TÉvangile des ridicules superstitions du moyen-âge, il a fait

murer la miraculeuse excavation. L'église et le monastère, dont il subsiste encore de beaux restes , sont situés a mi-côte sur une haute terrasse qui^ dominant les bocages de l'autre rive, offre un aspect enchanteur. La terre de Graville, après avoir eu longtemps des seigneurs illustres, passa au cardinal de Bourbon , archevêque de Rouen, que les ligueurs proclamèrent roi de France sous le nom de Charles X ; puis elle fut achetée 245,000 livres par le cardinal de Richelieu. La baie , située jadis au pied de la côte , n'existe plus. Des éboulements réunis aux sables amoncelés, qui chaque jour encombrent les bords du fleuve, forment au pied de Graville un large banc, et contraignent les eaux a s^éloigner de ces parages. Le château qui défendait la baie a disparu il y a plus de cinquante ans, et quelques anciens de la contrée y ont encore vu d'énormes anneaux de fer scellés dans les murs pour amarrer les navires et les barques des pêcheurs. ' A la droite de Graville commence la côte dlngouville, riche faubourg du Havre où habitent beaucoup d'Anglais. Ses nombreuses terrasses en amphithéâtre offrent un aspect sur lequel l'œil même de l'habitant ne saurait se blaser. C'est de ces sommets que M. Casimir Delavigne, contemplant la riante vallée, la ville hérissée de navires et le paysage dont

la diversité ne le cède qu'a l'étendue , s'écriait avec un enthousiasme bien naturel pour sa délicieuse patrie :

Après Constantinople il n^est rien de plus beau !

La jetée du port , la citadelle et les maisons du Havre sortent ensuite successivement de derrière la côte, qui nous les dérobait. Des rues larges et belles ^ des quais magnifiques et des bassins se repliant et se croisant exjL tous sens donnent , à cette ville une splendeur remarquable. Sept a huit cents vaisseaux peuvent se trouver a Taise dans son port. La rue de Paris, qui traverse le cœur de la ville , est si fréquentée, que le nombre des personnes qui y passent chaque jour égale a peu près le nombre des habitants.

Le Havre doit une partie de sa prospérité à François I^r, mais c'est a tort qu'on le regarde comme son fondateur; tout Thonneur en doit être rendu a Louis Xn, qui en posa, vers 4509, la première pierre, pour suppléer au port d'Harfleur, encombré de jour en jour par les sables, François !«' entreprit dans les chantiers du Havre, pour les illustrer et les vivifier, une construction navale de dimensions gigantesques , nommée la Grande-Françoise ; tout ce qui pouvait contribuer aux plaisirs ou aux commo-

dites de la vie s'y trouvait réuni; il y avait mêmQ un moulin et un jeu de paume as&ez étendu. Mais ce château marin, destiné a aller combattre les Turcs, ne put jamais être mis à ^ot. .

Pendant la ligue, le prince d^ Gondé, chef des protestants, ouvrit les jportes du Havre aux Anglais^ commandés par le comte de Warwîck, Charles IX reconquit cette ville ; Henri El et Henri IV la visitèrent, et, pendant les guerres de la Fronde, le grand Condé fut renfermé dans la. citadelle avec le prince de Conti et le duc de Longueyille, pour avoir disputé le pouvoir a un astucieux ministre. De nos jours , Louis XV, Louis XVI et Napoléon ont visité le Havre, et sa belle défense contre les Anglais et contre Sidney Smith l'a couvert de gloire.

La Seihe a déjà confondu ses flots avec ceux de la mer quand elle alimente le port du Havre; nous ne devons pas cependant nous croire arrivés au terme de notre voyage, avant d'avoir gravi sur les hauteurs qui bornent au nord les maisons de la yilk. C'est le promontoire de. la Hève, dont nous^ avons donné l'origine mythologique. Deux phares que Ton aperçoit de fort loin dominent son sommet et indiquent aux nochers les parages dangereux. Construits sous Louis XV , ils n'ont heureusement rien

du s^le tourmenté de rarchitecture Pompadour. Les fanaux placés dans les phares éclairent , par douze réflecteurs plaqués en argent et par vingtquatre becs alimentés d'huile, Tembouchure de la ^ Seutb et la pleine mer depuis le jour de Favéne- ' ment de Louis XVI au trône. Du haut de leurs plates-formes élevées à trois cent quatre-vingt-cinq pieds au-dessus du niveau de la mer, rœil embrasse a la fois quatre des plus riches départements de la France. Interrogez votre cicérone; il vous montrera k rhorizon un point noir; c'est Barfleur, où débarqua le monarque anglais, Edouard III, lorsqu^il vint disputer la couronne de France k Philippe de Valois, et de Ik battre k TÉcluse notre armée navale. Plus loin, la Hougue, où le même souverain, six ans plus tard, vint encore se jeter sur la France et nous accabler k Crécy. Mais ici la scène change; Ton aperçoit le clocher de Fourmigny où Charles VII défit les Anglais et les chassa de la Normandie. Labas commence la chaîne des rochers du Calvados^ ainsi appelés du nom du vaisseau espagnol qui se perdit sur ces récifs. Devant nous, rembouchure de la Dive et celle de la Touque embellissent le J paysage, et la Seine vient k nos pieds finir son cours majestueux en entrant dans la rade. L'œil cherche en

vain à reconnaître alor» dans cette espèce de bras de mer le faible ruisseau qu'il a tu sourdre dans la cchu- TDune de Saint-Germaln-la-FeuilIe ; il n'y trouve plus d'autre ressemblance que la cooformitédes noms. Ici finit notre voyage avec celui de la Seide , récit dénué du vain attrait dont un s^le laborieux s'efforce d'orner la nature, et qu'il faut lire sur ses bords pour y trouver quelque charme, celui d'une scrupuleuse exactitude. Maintenant le grand fleuve va se perdre dans une immensité solennelle, et l'obscur historien roitre dans le cours étroit de ses travaux iuu^les. Heureux si là même il n'avait point d'écueils à prévoir et point de tempêtes à essuyer!

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