LA MANCHE
fait une ridie collection des coquillages fossiles que la montagne renferme dans son sein , nous irons à rextrémité du Cours-Dauphin ^ appelé maintenant Cours-de-Paris, et du haut de la terrasse qui se trouve au bord de Peau , près de Téglise Saint^Paul , nous jouirons du plus magnifique aspect. A gauche , de beaux coteaux bornent Thorizon , et la Seuie ^ dans ses replis tortueux , forme une chaioe d'iles verdoyantes ^ qui semblent aboutir à un grand lac. De l'autre côté du fleuve > une longue suite de prairies se prolonge depuis Saint-Étienne et Sotteville, dont les maisons et le clocl^r pittoresque occupent agréablement la
vue, jusqu'au Cours*de-la'-Rcine ou Grand-Cours,
placé à rentrée du faubourg Saint-^Sever, dont on aperçoit les casernes, la vieille église et les établissements de bains. A notre drdte, la vallée du Robec et de T Aubette nous laisse deviner dans le fond le bourg de Darnetal, et ouvre un passage a ces deux petites rivières qui viennent alimenter dans l'intérieur de Rouen de nombreuses manufactures , et se jettent dans la Seine, vid-a-vis Tile de la Croix, en traversant les quais sous une longue voûte.
Enfin devant nous, entre une double chaîne de collines, se déploie Rouen arec ses larges boulevarts, ses vastes faubourgs et ses nombreux monuments ^ qui
relèveat la tête aunlessus des maisons entassées comme pour respirer a Taise. A nos pieds surgbsent d'abord les casernes de Martainville , qui régnent sur le Champ-de-Mars y Téglise de Saint-Paul, construite sur les restes du temple d* Adonis , et celle de Saint- MacloUy dont la couverture maussade regrette la ficelle légère qui surmontait autrefois sa lanterne. Derrière elles se grandissent les tours jumelles de la cathédrale, privées quelque tems de leur sœur aînée, pyramide élégante et légère qui devint la proie des flammes en ISSS, et qui vient d'être reconstruite en février. La tour carrée, connue sous le nom de Saint- Romain, renfermait une sonnerie très-harmonieuse , composée de onze cloches; il ne lui en reste plus que trois. L'autre tour, couronnée par une galerie, s'appelle la tour de Beurre , parce qu'elle fut construite des deniers ou aumônes perçus dans le diocèse pour obtenir la permission de se servir de beurre en carême. Dans cette tour était la fameuse cloche Georges-d*Amboise, du nom du cardinal qui l'avait donnée. Cette masse pesant quarante milliers se fêla au passage de Louis XVI, revenant de Cherbourg, et fut fondue quelques années plus tard pour les canons de la république. C était la plus grosse cloche connue après celle de Moscou, dont on n'a pu faire aucun usage. Plus loin, le regard est arrêté par la haute nef de Saint-Ouen et
son petit cloclier ^ qui attend encore la construction des tours. Dans le fond et sur la droite se groupent la tour gothique et délicate de Saint-Laurent, le clocher de Saint-Godard, l'église de Saint-Vivien et une foule d'autres, dont plusieurs sont transformées en magasins. Maïs gardons-nous de confondre avec ces monuments religieux deux édifices que nous apercevons dans le quartier du sud-ouest : l'un est le Palais de Justice, bâti sous le ministère du cardinal d'Amboise , pour l'échiquier rendu permanent en cette ville ; l'autre, c'est l'ancien Hôtel-de-Ville et la tour du Beffroi , où sont placées la principale horloge de Rouen et la cloche d'argent, que Ton sonne tous les soirs a neuf heures , suivant Tancien usage du couvre-feu.
De notre observatoire, nous ne voyons que la superficie de la ville ; il nous faut maintenant sonder son intérieur et nous engager dans ses rues étroites , tortueuses et mal bâties , où il règne toujours une admirable activité *, nous traverserons la place de la Pucelle, oiji les Anglais firent brûler Jeanne d'Arc par une affreuse vengeance qui déshonora les bourreaux et immortalisa la victime. A l'ouest de la place, nous admirerons les sculptures de l'ancien hôtel de Bôurgtheroulde, bâti au quinzième siècle, et où logea
François i^y allant a Tentrevue du camp cki Drap* d*Ory qui est représentée dans les bas*rflida. Nous irons ensuite visiter la Bourse, l'hôtel des Monnaies, celui de la Préfecture et les traces du château de Philippe- Auguste.
Quand nous serons las d'interrogcar les monuments de pierre , Thistoire civile de Rouen nous apprendra que cette cité est Tune des plus anciennes de la Gaule, et qu*on ignore Fét jmologie de son nom latin Rothomagusj que quelques-uns rapportent au roi Magus, son fondateur , et d'autres aux mots celtiques rdk^ fleuve f et magus , bourgade. César ne parle pas de Rouen dans ses commentaires *, mais un siècle plus tard Ptolémée en fait mention comme de la capitale des Véloca^es. Elle fut longtemps soumise aux Druides , qui gouvernaient alors ces contrées. Sous les Romains, elle fut comprise dans la deuxième Lyonnaise; sous les Francs, elle devint dbr^eene et fit partie de la Neustrie. EUe partagea désonnais le sort de cette province , et passa sous la domination des Normands , lorsque Charles-le-Simple fut obligé de céder à Rollon sa fille et une partie de son royaume. Les premiers ducs de Normandie agrandirent beaucoup Rouen du côté de la Seine. Le lit du fleuve s'avançait alors jusqu'au port Morand, auprès de la
cathédrale, et embrassait plusieurs lies, où avaient été construites des églises. Les successeurs de Rbilon réunirent tes iles a la rive en ceonldant le canal qui les en séparait, et entourerait Rouen de fortifications, qui en firent Une des meilleures places fortes de Tépoque. Guillauiae-le-Gonquérant réunit le duché de Normandie a la couronne d* Angleterre^ et les rois de la Gruide- Bretagne devinrent vassaux des rois de France. Après avoir longtemps disputé a nos voisins la possession de cette ridbe province ^ nous en sommes restés définitivement les maitresy sous Charles VII, par l'expulsion des Anglais du continent. Rouen n'a eu depuis d'autres guerres k soutenir que les guerres de religion : Antoine de Bourbon , roi de Navarre , fut blesaé mortellement en ouvrant la tranchée devant cette ville huguenote; Henri IV, son fils, y entra sans coup ierir après sou abjuration.
On célébrait autrefois a Rouen une solennité bizarre, appelée la fête de la Gargouille, ou la Fierté, dent on ignore la véritable origine. Le jour de TAscension , l'image du dragon la Gargouille était portée en grande pompe par les rues de la ville , et Fun des criminels condamnés a mort était conduit procès* sionnellement par le chapitre de Notre-Dame sur le premier palier de la chapelle dé Saint-Romain , à
l'entrée des halles, où était placée la châsse ou fierté du saiut f que le meurtrier soulevait en signe de grâce et de délivrance. La chronique populaire dit que cette cérémonie avait été instituée pour célébrer la victoire de Saint-Romain sur un terrible dragon qui ravageait les environs de Rouen. Le saint Tattaqua dans la forêt de Roumare, sa retraite , et le précipita dans les eaux de la Sei»E) qui l'engloutirent. Mais si nous consultons les annales religieuses , elles nous donneront a penser que cette solennité rappelait la conversion du pays au christianisme ^ car l'erreur était représentée ordinairement sous la forme du dragon , et cette fête symbolique avait lieu en plusieurs endroits de la France.
Regagnons les rives de la Seine , dont nous nous sommes écartés un instant. A la pointe de l'Ile de la Croix , le fleuve passe sous le pont de pierre nouvellement construit, que décore aujourd'hui si convenablement une belle statue du grand Corneille, et gagne le port, où une longue file de vaisseaux de toutes nations annonce une ville renommée par son commerce.
La marée amène au port de Rouen des nayires de deux et trois cents tonneaux, qui viennent échanger les produits des contrées lointaines contre ceux de son industrie. Cette facilité donne une grande étendue a
ses relations commerciales et un grand débouché a sa rouennerie.
Un peu plus bas, le pont de bateaux s'élève et s'abaisse avec le flux et le reflux pour laisser passer les navires. L'idée ingénieuse de ce pont est due a un religieux augustin , sous Louis XIII. Il est unique en son espèce, et mérite l'admiration par sa longueur, par sa solidité et par sa facilité a être démonté. C'est le dernier pont de la Seiite, bien différent de celui que nous avons passé k Courceaux»
A peu près à la bauteur ou nous sommes s'élevait autrefois , sur le bord de la Seine , la Vieille-Tour, où , par les ordres de Jean , roi d'Angleterre , fut enferme le malheureux Arthur de Bretagne, son neveu. Ce prince, pendant sa longue captivité, suivait souvent des yeux le cours de la rivière , et enviait le sort des ondes qui passaient au pied des murailles de sa prison et se portaient librement à la mer. Une nuit, Jean-Sans-Terre débarqua au bas de la tour , en fit sortir son neveu , l'entraîna dans le bateau , et après l'avoir égorgé de ses propres mains , jeta dans la Seine le cadavre de cette innocente victime , que redoutait sa cruelle ambition.
Le fleuve passe ensuite devant la Bourse , les bâtiments de la douane et la place du Vieux-Palais , dont
les traces ont disparu; il longe Tavenue du mont RIboudety se divise en plusieurs bras pour eqoeindre Tiie du Petit-Gay et plusieurs autres, et i*ecomiiience à serpenter y au sortir de Rouen, pour prolonger sa course. C'est alors qu'en redescendant la Seine, Taroateur découvre a chaque pas de nouvelles richesses. Une belle pelouse se prolonge le long des bords de la rivière. A droite , les hautes montagnes de Bapauine et de Ganteleu sont richement couronnées par le parc de la maison Lecoulteux et celui de l'ancien château de Ganteleu « appartenant a MM. Élie Lefebure. Puis, au pied de la côte du village du Croisset, la Seihe reçoit la jolie petite rivière de Cailly ou de Bapauroe, qui , après avoir fertilisé la vallée de Dévilie et mis en mouvement une foule d'usines , apporte ses eaux à la S'EiNE et concourt a la beauté du pays en prés^itant les tableaux les plus variés.
La rive , toujours ornée de jolies maisons de campagne et de manufactures , continue a offrir un vif intérêt par la bizarrerie et les effets pittoresques des rochers qui bordent le fleuve jusqu'aux villages de Brantot et de Sahurs , en hce de la Bouille. Derrière ces côtes escarpées s'étend la forêt de Roumare , où le vaillant RoUon allait souvent diasser, et la chronique dit qu'il y susp^dait ses bracelets d'or aux
branches des arbres, sans craindre les voleurs , tant il avait su réprimer le crime dans ses états.
La rive gauche de la Seine a aussi ses richesses a nous offrir. Âu-dela du Petit et du Grand-Quevilly , situés tous deux dans une vaste plaine, s'étend la foret de Rouvray , que nous avions déjà aperçue en quittant Elbeuf. La grande route de Honfleur ne s'écarte pas des bords du fleuve ; nous la voyons circuler h notre gauche , passer a Petit et k Grand-Couronne , et se perdre derrière les maisons de Moulineaux , que nous apercevons devant nous. Les coteaux qui s'élèvent plus loin se distinguent par une habitude de configuration particulière : ce sont des cônes multipliés et semblables que séparent des gorges étroites qui se glissent entre leurs bases; a vue d'oiseau, leurs sommets offrent une ligne sinueuse de cercles rentrants et sortants , qui serpentent comme un feston et qui enveloppent élégamment la plaine.
Sur le plateau du mont qui domine Moulineaux s'élevait autrefois le fameux château de Robert-le- Diable. Il n'en reste plus maintenant que quelques ruines , chose vague et informe comme sa chronique , et mêlée à de merveilleux souvenirs. Ce sont des masses de pierres entassées et couvertes par le temps d'une végétation épaisse et vigoureuse; elles indi-
quent à peine l'usage des aareieiuies coBstnieiîoiis ; cependant uiie tour devait s'éleyer vers le noid, et les accidents, du terrain au midi marquent assez bien la place du poot-levis et des fessés. A la me de ces ruines on éprouve une impression qui tient de Tcnchantement*^ il semble qu'on soit emporté par les fées de ces temps reculés , dont le cMteau de Robert atteste les merveilles.
AucuA souvenir historique n est lié a la topogra* phie de cet étrange monument; une chronique , un fabliau y les récits des vieillards et des bergers^ voilà les autorités du passé pour Tinstruction de Tavenir. II n'en résulte qu'une certitude^ Texistence aueienne d'un Robert , dont les amours désordonnées , les exploits aventureux et la rigoureuse pénitence font le sujet des narrations populaires. En revanche, levoya* geur est amplementdédommagé des fatigues de la montée par la vue dont il jouit. Il aperçoit une partie de Rouen à l'horizon y et suit les détours de U StiNE entre les vastes forêts de Mauny, de Reumareetde Rouvray, qui durent rappeler aux Danois les sombres bois du nord, et leur faire chérir leur nouvelle patrie.
A la gauche de Moulinaux commence la côte de la Bouille, dont le revers est si escarpé que les maisons du village semblent superposées comme sur des éta-
gests. C«st id fue s'ariéce le bateau de Rcmeit a la BouUk y et le vo^ragenr qui se rend a CSaen est eUigé de faire cbarger son bagage sur des cbeyaux pour gagner- au haut de la côte la route de Honfleur y qui s'enfonee alors dans l'inléiriettr des terres.
Foiar BOUS, continuant notre coujrse de concert avec la SiairBy nous arrivons a CaumonI, dont les carrières se prolongent près de deux lieues sur la rive gauche. Dans Tune d*£lles se trouve une grotte extrêmement curieuse : c'est une petite salle de forme ovale, dont le plafond est hérissé de stalactites pointues et délicates, d'aune couleur qui varie depuis le jaune noi* râtre jusqu'au blanc le plus éblouissant. Dans Tim* inense détour que la SeInb fait ici pour eneeindre de sa rive gauche la forêt de Mauny y en formant une. presqu'île, elle arrose le joli village de Beaulieu, sitifté sur la lisière des bois, et Quevillon, bâti en regard sur Vautre rive , a l'entrée de la forêt de Roumare. Le fleuve laisse ensuite, sur la gauche >. Bardouv'iUe, dans la même situation que BeauUeu, et AiaJ^louville, où il fait un nouveau repli , et se détourne pour aller recevoir la rivière de Sainte-Austreberte y auprès du joli bourg de Duclair , bâti dans une situation assez pittoresque à la pointe des collines y qui retardent la jonction de leurs eaux
Les rives de la Seutb depuis Dudair soat riches de tous les souvenirs des rois Mérovingieiis. Sur la gauche I la foret de Mauny , attenante jadis à celles de Bretonne et de Rouvray , couvrit souvent de ses majestueux ombrages les tentes des successeurs de Clovis. A droite, la presqu'île correspondante que forme la Seine renfermait une vaste forêt et Tabbaye de Jumièges, que visitèrent souvent nos premiers rois. Cette presqu'île n'offre plus maintenant qu'une plaine marécageuse, presque a demi convertie en tourbière, et indigne d'être mentionnée, si elle ne possédait les ruines de la magnifique abbaye de Jumièges, dont nous allons bientôt apercevoir les tours. Le fleuve, après avoir marché en droite ligne depuis Duclair, fait un coude k la Roche, et revient sur ses pas baigner le pied des montagnes, dont le joli château du Landin couronne le sommet. Placé dans un des plus beaux aspects de la rive gauche , ce château mérite d'être visité pour sa situation et ses bosquets. On aperçoit de ce beau lieu les clochers de Jumièges, debout sur l'autre rive, pour indiquer son ancienne splendeur. Plus près encore, presque en regard du Landin , l'œil peut distinguer la jolie maison du Ménil-la-Belle. Son aspect mystérieux et doux charme déjà le passant attentif avant qu'il se
— 15T — soit informé ^es premiers maîtres de cette demeure.
Cest ici le Ménil , qui toujours se surnomme Du nom d^Agnès Sorel , que sa beauté renomme.
C'est en effet le manoir de la belle Agnès, dont les chiffres se retrouvent encore gravés sur les murs. Charles Vil, pendant le siège de Caudebec, y reçut le dernier soupir de sa maîtresse, et lui fit élever un tombeau dans Téglise de Jumièges.
Fondée en 640 par saint Philibert, Fancienne abbaye de Jumièges a longtemps répandu la richesse et l'abondance dans les cantons environnants. Les moines faisaient fleurir Tagriculture autour de leur séjour, et leurs industrieux travaux avaient mis leurs possessions a Tabri des ravages du fleuve. Environ mille personnes étaient réunies dans cette espèce de république, que les rois se faisaient un plaisir de visiter. Tout est abandonné maintenant : le monastère n'offr.e plus que des ruines; mais elles rappellent d'intéressants souvenirs. Lorsque le négociant du nord regarde avec surprise en passant ce vieil édifice d'architecture saxonne, on peut lui dire qu'il fut rebâti par la libéralité du fils de Rollon, Guillaume-longue- Épée, qui, craignant la colère du ciel et tremblant
aux menaces du saint abbé^ promit pendant une partie de chasse de relever de ses ruines ce monastère détruit par son père, lors de la conquête de la Neustrie. C'est la que Tassillon, duc de Bavière, fut contraint par Charlemagne de faire avec son fils des vœux monastiques. C'est encore la qu'aborda la barque qui portait les corps mutilés des deux fils de Clovis II, eic posés sur la Seine, pour crime de rébellion, par ce père inexorable. Partie de Paris, la frêle embarcation des énervés de Jumièges descendit lentement le fleuve, entraînée par le cotirant, et les malheureux princes qu'elle contenait furent reçus a. bras ouverts par le saint fondateur de l'abbaye.
Quand on suit les bords de la Seine depuis Jumièges, on voit le fleuve s'élargir de plus en plus, et former a. tous les angles de son cours de vastes anses, qui s'étendent comme des golfes et remplissent rhorizon. L'action des marées devient peu k peu sensible^ elles mugissent déjà , et se brisent en barres d'écumes contre les pieds des coteaux qui bornent la Seine. Sur les collines de la rive gauche s'étend la forêt de Brotonne, qui contourne le fleuve et s'élève en amphithéâtre ; un décret de la Convention la gratifia du titre de forêt de l'Unité-Nationale, mais elle a repris avec orgueil le nom qu'elle avait 1 ongtemps
porté. On aperçoit sur la lisière des bois d'abord Heurteauville, situé en regard de Yainville, et puis le château de la Meilleraye , remarquable par sa situation y par son parc et par les divers agréments que les ^ propriétaires y ont ajoutés tour a tour. Il appartenait naguère a madame de Nagu , qui n'a rien épargné pour embellir ce séjour, continuellement visité par les voyageurs et les étrangers.
Prenons ici un pilote habile , car le trajet devient de plus en plus dangereux en approchant de Caudebec. Déjà notre œil plonge devant nous dans un vallon charmant , par lequel débouche le Fontenelle. Sur les bords de ce ruisseau s'élevait jadis Tantique abbaye de Saint- Wandrille, fondée par un cénobite de ce nom y allié a rUlustre famille de Pépin. Ses ruines sont encore plus pittoresques que ceUes de Jumièges , mais sans rappeler d'aussi grands souvenirs. On n'y retrouve ni les faits mémorables des preux, ni les disgrâces des héros, ni le séjour des rois , ni le manoir des belles ; il n^y est question que de solitaires et de saints, dont le premier désir était de se faire oublier. Les jeunes filles de Caudebec ont placé dans les ruines de Saint- Wandrille le séjour mystérieux des fées, dont l'histoire occupe leurs veillées. En effet les pans de muraille prêts à s'écrouler,
les piliers élancés et les voûtes hardies de l*abbaye sont bien propres a frapper de terreur leur faible imagination. L*liiroudelle qui les effleure de Taile en détache a tout moment une partie , dont la chute Tient troubler le silence universel; et le jour u*est pas loin où ces débris suspendus dans les airs et abandonnés aux orages cesseront d'alarmer le voyageur curieux et la craintive jeune fille.
Sur la colline occidentale de la vallée de Saint- Wandrille ou de Fontenelle s'élève une petite chapelle dédiée a saint Saturnin. Le coteau qu'elle occupe f appelé dans quelques chartes le Mont-des- Vignes , était jadis renommé pour son vin. De son sommet, Tœil embrasse la vue la plus délicieuse sur le vallon de Caubecquet ; il s'arrêtait jadis sur l'ile Belcinac , située entre Saint- Wandrille et Caudebec , et dans laquelle était le monastère de Saint-Condé. Un jour il chercha inutilement les antiques tours de cette abbaye et la riche verdure des bois qui l'entouraient; tout était abîmé sous les eaux. En 164-1 , plus de deux siècles après, l'Ile reparut, chargée encore de quelques ruines ; mais ce fut pour peu de jours , et la marée Tengloutit bientôt une seconde fois. On ignore maintenant jusqji'k la place qu'elle occupait ; peut-être sont-ce les débris de cette île errante qui
promènent sous. les flots des écueils mobiles dans les parages dangereux de Quillebeuf.
On redescend la pente opposée de la colline du Mont-des-Vignes à travers des maisons de mariniers et quelques fermes éparses^ entourées de massifs d'arbres , ornements ordinaires des délicieuses habitations du pays de Caux , dans lequel nous entrons. Puis sç déploient sur la rive les constructions pittoresques d'une ville charmante, qui tire son origine d'une bourgade de pêcheurs. C'est Caudebec, fière de porter dans ses armoiries trois éperlans d'argent sur un fond d'azur. Les maisons du port, par leurs terrasses couvertes d'arbustes et de fleurs , rappellent l'aspect des villes italiennes : car le vieux marin de Caudebec , retiré sur les bords du fleuve pour voir passer les pavillons qu'il rencontra sur les mers, aime a s'assurer chaque matin qu'il n'a pas quitté son sol natal en jetant un regard sur les rosiers et les œillets dont il a garni sa croisée.
L'église de Caudebec est célèbre par un mot de Henri IV, devenu populaire dans le pays : « C'est ici , dit-il, la plus belle chapelle que j'aie jamais vue. » C'est en effet une des églises les plus remarquables de France, par la richesse et l'élégance de son architecture gothique. Le clocher a la forme d'une pyra-
luide entourée de couronnes successives, qui lui donnent au premier abord Faspect de certains minarets de rOrient.
Au-delà du port de Caudebec y au bas des rochers qui bordent le fleuve ^ Toeil s'arrête sur un petit bâti- |
ment carré y trop simple pour Tartiste , trop obscur pour l'historien , mais cher aux matelots y qui lui consacrent de loin leurs prières et leurs offrandes. Cest Termitage de Notre-Dame-de-Barre-y-Va, dont les murs sont surchargés de ces tableaux que le pilote a voués a la Vierge dans le fort de la tempête ; aux voûtes sont suspendus ces navires grossièrement sculptés, que diurant une longue captivité de malheureux marins ont façonnés de leurs propres mains , et ont dédiés a la Sainte-Vierge pour la remercier de leur délivrance.
La Seine fait ensuite un coude , et se divise en deux bras pour former une ile, la dernière que nous devioiis rencontrer. Le bras droit gagne Villequier, dont lechàteau; quoique moderne, mérite, par sa situation et par Télégance de sa construction et de ses jardins, d'être visité des voyageurs ; la rive gauche baigne Vatteville , Tun dès antiques fiefs du château de la Meilieraye; puis le fleuve rassemble ses deux bras, et passe au pied de la côte de Norville que nous apercevons sur la droite, et d'où Ton jouit d'im point de
vue magnifique. Un peu au-dessous de Norville s'étendent ^ sur l'autre rive , le village d'Aizier et celui de Vieux-Port, où commence l'embouchure de la Seine. Le lit du fleuve s'élargit alors tout a coup , et l'on aperçoit dans le lointain le rocher de Quillebeuf, qui s'avance comme un fanal pour guider le pilote. Quillebeuf est la capitale du Roumois, petit pays situé entre la Seine et la Rille, qui s'étendait jusqu'à Ëlbeuf et formait une des anciennes subdivisions de la Normandie. Ce port , placé' à l'extrémité septentrionale du département de l'Eure, dont il est le seul fleuron maritime, n'est autre chose qu'un rocher long et étroit, entrecoupé de rues inclinées et mal bâties, devant lequel on a construit une jetée. C'est au roi béarnais que Quillebeuf doit sa petite existence. Ce n'était jusqu'à lui qu'un hameau de pauvres pêcheurs, végétant sur un rocher aride et isolé du reste de la terre. Henri IV l'augmenta , le fortifia , lui accorda des privilèges , et lui donna le nom de Henrîqueville ; mais irne fut pas plus heureux que François I«r, qui voulut imposer au Havre le nom de Françoiseville. Le maréchal d'Ancre, prévoyant sa disgrâce, songeait à se rendre indépendant dans son gouvernement de Quillebeuf, quand il fut tué sur le pont du Louvre. Il avait même commencé à faire des retranchements
au sud de la presqu'île; et Ton montre encore des traces de fortifications qu'on appelle dans le pays la tranchée du maréchal d'Ancre,
La plupart des navires qui font la navigation de la Seine sont forcés de poser k Quillebeuf , de sorte que ce port est d'une véritable importance. En montant la rivière y si les navires ont vent et marée favo râbles y ils peuvent se dispenser de s'arrêter ici, et gagner Yillequier; mais en descendant le fleuve , forcés de passer la traverse d'Aizier a la pleine mer, ou même un peu plus tard , les bâtiments n'arrivent a Quillebeuf qu'à la mer basse , et doivent nécessairement y séjourner.
Malgré les brouillards qui régnent dans ces parages , de la pointe de Quillebeuf, Toeil découvre sur la rive opposée le Ménil et les vastes prairies du Bolbec, qui s'étendent depuis les bords du fleuve jusqu'aux pieds du château de Lillebonne. Un bateau de service fait tous les jours a l'heure de la marée le trajet de Quillebeuf au Ménil.
Julio-Bona, dont nous avons fait Lillebonne,
, fut ainsi nommée par César en Thonneur de sa fille
Julie. Il la fonda dans le double but de se rendre
maître du fleuve et de jouir d'un site enchanteur.
L'utilité de ce poste militaire la fit accroître ra-