INTRODUCTION
Le bassin delà Seine est un pays de plaines. La partie la plus montueuse, le Morvan, ne de'passe pas 902 mètres au-dessus du niveau de la mer(1), et, d'ailleurs, elle est peu étendue. Le revers océanien de 1-a chaîne de la Côted'Or, la basse Bourgogne, est formé de hautes collines dont les plus élevées montent à l'altitude de 6 1 0 mètres. A partir du pied de la chaîne de la Côted Or jusqu'à la mer, les saillies du sol n'excèdent guère l'altitude de 200 mètres.
Le Morvan est aussi la seule région vraiment pittoresque de cette contrée. Si l'on fait abstraction de quelques amas de rochers de la forêt de Fontainebleau et des bords de la Beauce, de quelques fraîches vallées de la Normandie et delà Brie, aucune beauté naturelle n'attire spécialement l'attention du touriste dans le reste de cette partie de la France. Et cependant ce petit coin de terre, si peu propre à enflammer l'imagination d'un poète, est, par son heureuse disposition orographique, par la variété et l'excellence de ses produits, un des points les plus remarquables du monde.
Lorsque le voyageur parcourt les autres pays de grandes plaines, il est
frappé de la monotonie, de l'uniformité, si je puis mexprimer ainsi, non
moins que de la grandeur du tableau qui s'olTre à ses yeux. Sur les bords
de la Plata, de l'Amazone, du Mississipi, des grands fleuves de l'Asie et de
l'Afrique, il peut parcourir des espaces immenses, beaucoup plus grands que
'' Suivant M. Ebray, l'altitude maximum <lti guerre, celte du Haut-Fotlin, le plus élevé des
Morvan serait un peu plus [jrande. L'altitude de mamelons boisés qui entourent les sources de
90a mètres est, d'après la carte du bureau de la l'Yonne. La Seine.
xviii LA SEINE.
la France entière, toujours dans le même terrain, ayant toujours le même
paysage sous les yeux.
Il faut que l'homme soit arrivé à un haut degré' de civilisation pour vaincre cette monotonie de la nature et se procurer les produits variés qui lui deviennent nécessaires dès que le niveau de son intelligence s'élève. Les hords du Mississipi et de la Plata auraient été indéfiniment habités par des peuplades sauvages, si les Européens n'y avaient importé leurs puissants moyens d'action.
C'est surtout en Europe et sur les bords de la Méditerranée que l'homme a trouvé le climat tempéré, la variété de produits qu'exige le développement naturel de la civilisation.
Dans cette région si heureusement dotée, le bassin de la Seine est une des contrées les plus favorisées; sur aucun autre point du globe on ne trouve une pareille réunion de labourages fertiles, de gras pâturages, d'excellents vignobles, de fruits exquis, de bois de charpente et de chauffage, de matériaux de construction : l'homme peut y vivre isolé du reste du monde et s'y élever au plus haut degré de la civilisation.
Au milieu de cette contrée privilégiée, au centre de toutes ces richesses, s'est élevée naturellement la grande ville qui est devenue la capitale de la France. L'emplacement de Paris, suivant 1 heureuse expression de M. Elie de Beaumont, est un point d'attraction, comme les sommets des hautes montagnes sont des points de répulsion. Cette cité s'est donc formée spontanément, pour ainsi dire, et par la force des choses, sans que la volonté ou le concours de ses rois ait beaucoup contribué à son développement.
Ainsi Paris doit une partie de sa grandeur au petit fleuve qui le traverse; mais aussi ce petit fleuve, qui n'arriverait pas au dixième rang dans la classification des affluents d'un grand cours d'eau de l'Amérique ou de l'Asie, doit à notre ville sa juste célébrité, ses véritables lettres de noblesse.
Lhisloire de la Seine se place donc naturellement en tète de celle de Paris. Je ne veux pas la faire remonter aux temps géologiques, où se sont déposés les sédiments qui forment la croûte du sol : la plus grande partie de la France était alors sous les flots de la mer, et la Seine n'existait pas encore. Ce récit doit commencer à l'époque où l'orographie de cette contrée s'est modelée,
sommaires.
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où le réseau des valle'es s'est creusé, et où l'homme a fait son apparition sur les bords de notre fleuve.
Cependant, pour l'intelligence de cette histoire, je dois donner des notions très sommaires sur les révolutions géologiques antérieures.
Les personnes les plus étrangères à la géologie savent aujourd'hui que la indications g&iogiqu* plus grande partie de l'épiderme de notre globe est formée de terrains sédimentaires, qui se sont déposés soit au fond des mers, soit dans des lacs d'eau douce. Le granit et quelques autres terrains éruptifs sont seuls sortis du sein de la terre tels que nous les voyons aujourd'hui.
Le bassin de la Seine a été ainsi constitué. Il était autrefois entièrement submergé par la mer. Le Morvan, composé de terrain granitique, s'est élevé le premier au-dessus des flots; on voit, en effet, vers le sud de cette contrée, des lambeaux de terrains qui appartiennent aux plus vieux sédiments connus, et que les géologues ont nommés terrains paléozoïques. Les plus anciens, qui appartiennent à des formations marines, recouvrent les sommets élevés du Morvan; le plus récent est un dépôt de terrain houiller qui, au contraire, s appuie sur la base du Morvan et pénètre dans FAuxois. C'est une bande longue , étroite et très profonde, d'origine lacustre, comprise entre deux murs de porphyre, qui commence à Villers-les-Nonnains, dans le Morvan, et finit h Bierre-lez-Semur, dans l'Auxois. La houille est sèche et dure; elle est exploitée à quelques kilomètres d'Avallon, au village de Sincey.
Après les terrains paléozoïques ou primaires se sont déposés les terrains secondaires, comprenant les formations triasiques, jurassiques et crétacées.
Le trias est peu développé dans le bassin de la Seine; on en trouve des lambeaux disséminés autour du Morvan, dans la contrée connue sous le nom d'Auxois, et dont la petite ville de Semur est la capitale. Suivant M. Collenot, on ne rencontre dans cette localité que les deux étages supérieurs du trias, lekeuper, et le bone-bed ou étage rhélien. Ces terrains sont représen-* tés par des grès grossiers. Le plus ancien renferme aussi des argiles de couleurs variées (marnes irisées).
M. Collenot a trouvé sur le granit du Morvan, à Pensières et aux Loi-
xx LA SEINE.
sons, à 5 0,4 et 6 2 U mètres d'altitude, des lambeaux de trias recouverts par
les assises inférieures des terrains jurassiques. C'est un dépôt côtier, une
trace de la mer qui entourait alors l'île du Morvan. M. Moreau a découvert,
du côté d'Avallon, de nombreux vestiges de ce rivage, mais à une altitude
inférieure.
C'est dans l'étage supérieur du trias que se trouvent la plupart des exploitations de sel gemme du globe, et notamment celles de l'est de la France, de la Meurthe et du Jura. Dans le bassin de la Seine, ces dépôts salins sont révélés par quelques sources trop peu abondantes pour être exploitées, telles que celles de Pouillenay près de Semur, du Vault-de-Lugny près d'Aval- Ion, et de Saint-Père près de Vézelay; cependant elles avaient autrefois attiré la jalouse attention des administrations fiscales, qui les firent combler. Aujourd'hui on les reconnaît de loin aux nombreuses bandes de pigeons qui s'y abattent.
Il est probable que les lambeaux de terrain triasique dont le Morvan est entouré sont les restes d'un rivage de la mer, qui a déposé des masses énormes de terrain du même âge dans l'est de la France, et notamment dans les Vosges; il ne paraît pas que ces dépôts aient été considérables sur le revers océanien de la Bourgogne.
Les autres terrains secondaires se sont déposés en assises très puissantes dans le bassin de Paris, qui s'étend au delà des limites de celui de la Seine. Ce bassin avait la forme d'une cuvette, dans laquelle les divers sédiments de la mer se sont entassés les uns au-dessus des autres, en se relevant sur les bords, de telle sorte que, si l'on part des points extrêmes en marchant vers Paris, on trouve d'abord les tranches des terrains les plus anciens, puis successivement celles des plus modernes.
La mer dont les sédiments ont recouvert le trias a déposé les terrains de la Bourgogne. Cette mer était considérable et s'étendait bien au delà des limites du bassin parisien, car elle couvrait, notamment, une partie de l'Angleterre et l'emplacement des montagnes du Jura; ce qui a fait donner le nom de terrains jurassiques au\ sédiments qu'elle a formés. Son rivage contournait le plateau central de la France, en passant par le Poitou et les Cévennes.
En nous limitant au bassin de la Seine, nous voyons que les terrains ju-
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rassiques se composent, en commençant par la base, d'une puissante couche d'argile et de calcaires argileux d'environ 100 mètres d'épaisseur, qu'on nomme lias.
La partie du lias mise à nu dans le bassin de la Seine forme la ceinture du Morvan. Si l'on ne tient pas compte des lambeaux relevés avec le trias jusqu'à 5 et 600 mètres d'altitude au bord de cette région, on trouve que la masse de ce terrain n'excède guère 3 00 mètres d'altitude. Comme les autres terrains jurassiques montent jusqu'à 6 1 o mètres , et le Morvan jusqu'à 900 mètres au moins, ce premier dépôt tapisse un fossé profond, au-dessus duquel le Morvan s'élève comme une gigantesque forteresse. C'est le fond de ce fossé qui forme la région connue sous le nom à'Auxois, région dont il a déjà été question ci-dessus, et dont il sera souvent fait mention dans cet ouvrage.
Le reste des terrains jurassiques constitue une masse de calcaires de 600 à 1000 mètres d'épaisseur : ce sont les calcaires oolithiques, qui forment une chaîne de collines élevées, à laquelle on a donné les noms de Bourgogne et de Cotc-cTOr. Cette chaîne sépare les bassins de la Seine, de la Saune et de l'Arroux, aill lient de la Loire.
On trouvera plus loin les noms des principaux étages des calcaires oolithiques. Je me borne à mentionner ici les trois grandes divisions : Yoolilhe supérieure, moyenne et inférieure.
La mer se retirait au fur et à mesure que les dépôts se formaient, suit parce que le sol se relevait, soit parce que les sédiments s'accumulaient jusqu'au niveau du rivage; car, si l'on part de la ligne de faîte de la chaîne de la Côte-d'Or, on trouve, d'abord, l'oolithe inférieure, puis, en descendant, l'oolithe moyenne, puis, plus bas encore, l'oolithe supérieure. II est donc évident que le rivage s'éloignait de cette ligne de faite et que des lenv< émergeaient au-dessus de la mer.
A la mer jurassique succéda une mer plus étendue encore, qui déposa les terrains crétacés; mais elle était plus rétrécie, dans le bassin de la Seine. que ne l'avait été la mer jurassique. On admettait même, dans ces derniers temps, qu'elle n'avait point franchi, comme cette dernière, le de'troit de Dijon, qui se'pare les Vosges du Morvan, et qu'elle avait laissé le Jura el la
xxii LA SEINE.
Bourgogne à découvert; mais M. Jules Martin a trouvé des dépôts crétacés au delà de Dijon, et M. Collenot en a découvert sur les plateaux jurassiques de la banlieue de Semur. Il paraît donc démontré que la mer crétacée a franchi le détroit de Dijon, en s'étendant vers le Jura; elle n'a pas surmonté le détroit du Poitou, qui sépare la Bretagne du plateau central delà France.
Le rivage de cette mer, entre les Ardennes et le Morvan , était plus rapproché de Paris que celui de la mer jurassique; il passait à peu de distance de Saint-Fargeau et d'Auxerre, formait un grand sinus vers Dijon, et s'appuyait au pied des Ardennes, vers Hirson. On ne trouve aucune trace du cordon littoral, quia été complètement détruit.
Les terrains crétacés du bassin de la Seine forment la Champagne, le pays de Bray et le fond des vallées de la Normandie. Ils se composent, à leur base, d'une grande masse d'argile et de sablons; c'est le terrain crétacé inférieur. Au-dessus s'élève la craie proprement dite, la craie blanche, qui se termine par ces assises à cordons de silex pyromaques que tous les Parisiens ont vues à Meudon.
Les plaines de la Champagne dessinent grossièrement un arc de cercle dont Paris est le centre; elles sont divisées en deux bandes, dont l'une, remarquable par le nombre des cours d'eau qui la sillonnent, la vigueur de la végétation des forêts qui la couvrent, est tapissée par le terrain crétacé inférieur; je la désignerai sous le nom de Champagne humide, par opposition au nom de Champagne sèche ou pouilleuse, qui a été donné au reste de la contrée, occupé par la craie blanche; cette bande aride contraste avec l'autre par la rareté des cours d'eau et l'absence presque complète d'arbres à feuilles caduques, dès que le sol s'élève à quelques mètres au-dessus de ces ruisseaux.
La mer se retirait et le rivage se rapprochait de Paris vers la fin du dépôt des terrains crétacés. Nous trouvons derrière Fontainebleau, vers Nemours, une trace certaine du rivage de la mer, qui a déposé au-dessus de la craie les terrains tertiaires les plus anciens : c'est un cordon littoral, composé de débris très roulés de silex pyromaques, auquel on a donné le nom de poudingue de Nemours.
Cette première mer tertiaire était, du reste, peu profonde dans le bassin de la Seine, et formait, entre les collines crayeuses de la Champagne et de
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la Normandie, un golfe dans lequel les eaux douces remplaçaient souvent les eaux salées. Les terrains marins sont très dominants à la hase des sédiments; les assises lacustres y sont rares et minces, mais elles deviennent de plus en plus puissantes, et finissent par exclure presque complètement les terrains marins. Cette partie inférieure du dépôt tertiaire porte le nom de terrain éocène; elle repose sur une couche d'argile et de sables, connue sous le nom à' argile plastique. Au-dessus s'élèvent, d'abord, le calcaire grossier, sur lequel et avec lequel Paris a été bâti en grande partie, puis les sables de Beauchamp; ces premières assises sont presque entièrement marines.
Les terrains lacustres sont, au contraire, très dominants dans les dépôts qui viennent ensuite; ils se composent d'abord de marnes et de calcaires marneux blanchâtres, renfermant quelques blocs épars de silex; c'est le calcaire lacustre de Saint-Ouen. Le grand lac qui l'a déposé s'étendait encore depuis Château- Thierry jusqu'à Meulan, quand la nature de ses sédiments a brusquement changé; le calcaire marneux a été remplacé par des couches alternantes de gypse et de marne.
Puis le golfe éocène a été envahi de nouveau par des eaux saumàtres, et une couche fluvio-marine d'argile, les marnes vertes (1), en a recouvert presque toute la surface. Cette assise, assez mince, mais qui s'étend sur toute la surface du golfe éocène parisien , est elle-même recouverte par un nouveau dépôt d'eau douce, les argiles à meulières de Brie.
Les terrains tertiaires, qui viennent ensuite, sont désignés sous le nom de terrains miocènes. Leurs premières assises sont marines, on n'en peut douter, car elles sont caractérisées par de grands bancs d'huifres (Ostrea longirostris , Oslrea cyathula) qui reposent immédiatement sur les argiles à meulières de la Bric; puis, au-dessus, s'étend une épaisse couche de sablon marin, les sables de Fontainebleau. Quoique ces sables aient été presque entièrement emportés et détruits, je ferai voir que les premières mers miocènes recouvraient la plus grande partie du bassin de la Seine, s'élevaient à mi-côte le long de la chaîne de la Côte-d'Or, et venaient mourir au pied du Morvan r2).
(l) Glaises de Montmartre et de Belleville. Fontainebleau étaient d'anciennes dunes jetées par
!) Un de nos géologues les plus distingués, M. Al- le vent sur le bassin de la Seine. Je ne sais si cette
cide d'Orbigny, a émis l'idée que les sablons de opinion a été appuyée par quelque autre géologue.
xmv LA SEINE.
Puis la mer a été remplacée par un grand lac d'eau douce, qui a déposé le calcaire et les argiles à meulières de la Beauce (1). Ces dépôts lacustres forment, entre Fontainebleau, Chartres et Versailles, une masse continue, entrecoupée seulement par les vallées. C'est la Beauce proprement dite. Nous les retrouvons encore çà et là, en lambeaux, des deux côtés de la Seine, à droite vis-à-vis de Meulan, à gauche en face de Vernon ; mais nous perdons leur trace à peu de distance de ces deux points; ils manquent complètement le long de la rive gauche de l'Eure et sur toute la surface de la Normandie. Nous ne pouvons donc savoir si le lac de la Beauce s'est étendu au delà de ces limites.
Ici s'arrête la série des terrains sédimentaires du bassin de la Seine; le terrain miocène supérieur, la dernière assise des terrains tertiaires, le pliocène marin, n'y sont point représentés, soit qu'ils ne s'y soient point déposés, soit qu'ils aient été emportés par les eaux courantes. Les derniers dépôts, formés par des eaux courantes, ont recouvert de leur manteau limoneux ou sableux les sédiments des mers ou des grands lacs.
C'est à la série de phénomènes géologiques dont je viens de tracer une esquisse bien sommaire, que le bassin de la Seine doit la grande variété de terrains qui fait sa richesse.
lîdaiions A la limite géologique de chacun de ces terrains correspondait autrefois
irs une limite géographique. Les conquêtes, les arrangements de famille des
ivisions géologiques
et g&graphiques. grands vassaux des rois de France, avaient sans doute fait plus d'une échancrure dans ces divisions naturelles. Mais les motifs qui avaient guidé les anciens délimitateurs étaient encore parfaitement reconnaissables, lorsque la Révolution a fait cette découpure arbitraire en départements, qui nest propre qu'à fatiguer la mémoire de nos enfants et à leur rendre impossible la véritable étude de la géographie.
Le tableau suivant donne en regard le rapprochement des noms géographiques et géologiques. Je mets de côté le trias, trop peu étendu pour former une contrée géographique.
(,) Suivant M. Deshayes,les sables de Fontaine- tie des terrains e'ocènes; les terrains miocènes nianbleau et les calcaires de la Beauce feraient encore par- queraient complètement dans le bassin de la Seine.