GEOGRAPHIQUES
Terrains de transport des plateaux avec silex j Vexin normand. 1 ays de
V l Gaux.
miocène
Terrains tertiaires
éocène
Terrains crétacés
supérieur.
inférieur.
/ Calcaires oolithiques
Terrains jurassiques.
Lias
supérieur moyen. .
supérieur.
Manque dans le bassin de la Seine.
Calcaire et argile à meu- ]
Hères de Beauce l Beauce proprement dite
inférieur i Sal>'es de Fontainebleau. )
| Argiles du Gâtinais (n. . | Gâtinais. Argiles à meulières de
Brie
Marnes vertes et gypse.
Calcaire lacustre de
Saint-Ouen
Sables de Beauchamp . .
Calcaire grossier
inférieur,. . . . ( Sables à nummulites. . . Argiles plastiques et lig-
niles
Sables du Soissonnais. .
Brie.
Vexin français. — île de France. — Valois. — Tarderions. — Soissonnais.
Argile à silex de Beauce. j Beal'ce de la rive Sauchc de
urc.
Craie blanche avec ou sans silex pyromaque. . . .
Sables et argiles
supérieur. . . .
. Champagne sèche ou pouil Lraie supérieure, craie \ lèuse
marneuse et greensand supérieur
Vallées normandes et du bassin de l'Eure.
Gault et green-sand in- \ • .
férieur ( Champagne humide cl pays
, Terrain néocomien . . . . ) J ''•'' Porllandien .
Kimméridien Corallien
Montagne.
Terrain granitique
(l) Il n'est point établi que les
Basse
i oxfordirn. ;;;:;;;;; ;(Bour^ne-
Kellowien
Grande oolithe
inférieur. . j Terre à foulon
I Calcaire à enlroques. . .
( Marnes supérieures. . . .
• { Calcaires à ciment de
Vassy
Calcaires à gryphées cymbium
Marnes moyennes > „ . .e
^ i ■ ' . Y « ■ / Gorbignv.
Calcaires a bélemniles. .
i (Calcaires à gryphées arquées
• • • < Marnes inférieures et calcaires à cardinies (infra-lias) .
moyen.
Bourgogne.
Auxois.
Plaine
de
higi
Langrois.
I Morvan.
ar;;iles du Gâtinais soient miocènes; peut-être sont-elles éocènes.
ixvi LA SEINE.
Longueur Cette in t rocl uct ion ne peut être une histoire paléontologique; je me bor-
nerai donc à dire quelques mots de la faune et de la flore de ces temps anciens, pour donner une ide'e de la longueur des temps géologiques, des variations du climat, du développement de la vie à la surface du globe terrestre et particulièrement du bassin de notre fleuve.
La longueur des temps géologiques est attestée non seulement par la puissante épaisseur des sédiments dont il vient d'être question, mais encore par leur composition. Ainsi la sonde des puits artésiens de Passy et de Grenelle a traversé Aoo mètres environ de craie blanche, et cette craie est formée, pour les 70 centièmes de sa masse, de l'accumulation de coquilles microscopiques, principalement de foraminifères.
Les calcaires jurassiques, dans certaines parties, sont formés d'accumulations de bras de crinoïdes, de la famille des échinodermes. Telles sont les assises du calcaire à entroques, qui entourent l'Auxois et la montagne de Langres, et n'ont pas moins de 10 à i5 mètres d'épaisseur. Telles sont encore, à côté du bassin de la Seine, ces assises coralliennes des environs de Commercy, d'où provient cette belle pierre de taille récemment introduite à Paris sous le nom de pierre d'Euville.
Mais ce qui démontre mieux encore la longueur de la série des siècles écoulés pendant la formation de ces sédiments, c'est la succession des faunes entièrement différentes, que l'on constate en passant, pour ainsi dire, d'un feuillet à l'autre.
succession Faut-il admettre, pour chacune de ces pellicules de la terre, une création
s faunes marines
euerrestres. nouvelle, une émigration de tous les êtres animés, ou la modification successive et complète de toutes les espèces et même de tous les genres? On raisonnera longtemps encore sur ces différents systèmes, avant de sortir des hypothèses; mais tout le monde reconnaît aujourd'hui que ces modifications de la vie ont exigé un temps immense, dont nous ne pouvons nous faire une idée.
Le bassin de la Seine n'est pas très favorable à cette étude du développe-
les mers
us anciennes.
INTRODUCTION. xxvii
ment des êtres organisés; les se'diments [dus anciens que les terrains jurassiques y manquent presque complètement, et les restes des animaux terrestres qu'on y trouve ne descendent pas au-dessous des terrains tertiaires e'ocènes. Mais, en tenant compte des faits observés dans les régions voisines, on arrive immédiatement aux résultats les plus intéressants.
Examinons d'abord les mollusques marins ou fluviatiles. Nous reconnaî- i^moiii^
atteignent
trons facilement que les êtres les plus élevés, les plus parfaits de cette classe, ltur pIus haut niïcau
Je perfection
les céphalopodes, se trouvent en abondance dans les plus anciens sédiments marins. Des centaines d'espèces vivaient dans les mers paléozoïques ou pri- lespI maires; ils ne sont plus représentés, dans nos mers actuelles, que par un petit nombre de genres, dont un seul, le nautile, vit dans une coquille; les autres, les poulpes, les sèches, les calmars, sontdépourvus de test, et il est difficile de dire quels étaient leurs représentants dans les mers anciennes.
Leurs restes sont encore très nombreux dans les terrains secondaires; les genres les plus remarquables sont les ammonites, les bélemnites et les nautiles; on compte en outre dans le terrain jurassique, mais en petit nombre 5 des ancyloceras et des toxoceras(l), et dans le terrain crétacé, outre les ancyloceras et les toxoceras, des scaphitcs, des bacuhtcs et des turruliles. Je ne parlerai ici que des deux genres les plus généralement répandus dans ces terrains, et qui, de plus, ont l'avantage d'être connus de tout le monde, les ammonites et les bélemnites.
Les ammonites commencent au trias. Elles ont pris leur plus grand développement dans le jurassique inférieur, dans le lias, et persistent jusque dans les dernières assises du terrain crétacé, la craie de Maestricht; mais elles n'existent plus dans le terrain tertiaire.
Les premières bélemnites apparaissent dans les assises inférieures du lias, dans le calcaire à gryphées arquées, et se retrouvent dans plusieurs assises des terrains jurassiques et crétacés; mais, comme les ammonites, elles manquent dans le terrain tertiaire.
Dans le jurassique et le crétacé du bassin de la Seine, ces deux genres de céphalopodes sont très développés, surtout dans les terrains liasiques de l'Auxois qui forment la ceinture du Morvan.
Ainsi nous voyons les céphalopodes, c'est-à-dire les invertébrés les plus
c(irres|>on<J
aux
terrains secondaires
il s'abaisse
dans
les terrains tertiaires
xxvin LA SEINE.
parfaits, prendre leur plus grand développement dans les terrains sédimentaires les plus anciens. Nombreux encore dans le terrain jurassique et le terrain crétacé, ils ne sont plus représentés que par un seul genre, les nautiles, dans les terrains tertiaires, et même dans nos mers actuelles, si nous ne comptons pas les mollusques dépourvus de test.
Le pkS haut degré Si, dans les vertébrés à sang froid, nous considérons la classe la plus
.udeur,
et <ie perfection élevée, celle des reptiles, nous voyons qu'elle atteint son plus grand dévevertébrés à sang froid loppement et sa plus grande perfection dans les terrains crétacés et juras-
correspond i i l <J 1 J
iques, surtout dans ces derniers.
A peine représentés par quelques espèces dans les terrains paléozoïques, m,s les reptiles deviennent extrêmement nombreux dans les assises intérieures du terrain jurassique, dans le lias, où se trouvent des lézards marins d'une taille gigantesque.
Il existe en Angleterre une contrée, Lyme Régis, où les restes de ces immenses sauriens se sont conservés entiers entre les feuillets d'argile du lias, aplatis comme les plantes entre les feuillets d'un herbier. C'est au British Muséum qu'il faut voir ces curieux restes d'une faune si complètement différente de notre faune moderne, ces ichlhyosaures , monstres marins non moins grands et non moins redoutables que nos crocodiles d'eau douce, ces singuliers plésiosaures, avec leur long cou de cygne, si bien faits pour barboter dans la mer fangeuse du lias, ces pliosaures , dont on ne voit que quelques ossements, mais qui devaient dépasser en grandeur les autres sauriens, à peu près comme l'éléphant dépasse le bœuf et le cheval.
Les restes de ces gigantesques reptiles ne sont pas rares dans le lias du bassin de la Seine. MM. Moreau et Martins ont découvert près d'Avallon , à la base du lias moyen, le squelette presque complet d'un plésiosaure. M. Martins a emporté la tête; j'ai vu le reste des ossements chez M. Moreau. On découvre fréquemment, dans la même contrée, des vertèbres, des mâchoires, jusqu'à des yeux de grands sauriens, surtout dans les carrières de ciment de Vassy. Mais je ne pense pas qu'on ait jamais trouvé, dans le bassin de la Seine, aucun squelette entier comparable aux épaves des argiles de Lyme Régis.
INTRODUCTION. xxix
Les grands sauriens sont encore très bien représentés, dans ie reste du terrain jurassique, surtout par les téléosaures. M. Deslonchamps a découvert près de Caen, dans l'oolithe inférieure, de nombreux restes de ces énormes sauriens. On peut en voir les moulages au Muséum de Paris.
C'est dans le terrain crétacé qu'on trouve ces immenses lézards nommés mosasaures et iguanodons.
Tous ces monstres rr sont doués de formes si différentes de ce que nous "voyons autour de nous, dit M. d'Omalius d'Halloy, que, si des squelettes « presque entiers n'étaient venus confirmer les premières prévisions des ana- «tomistes, on croirait que des imaginations malades pouvaient seules concevoir l'existence de semblables êtres, v
Les grands sauriens ne sont plus représentés dans le terrain tertiaire que par quelques crocodiles, dont l'un, provenant du gypse parisien, a été décrit par Cuvier. De nos jours, ils n'ont plus d'autres représentants que nos crocodiles, qui sont restés les êtres les plus parfaits de cette classe de vertébrés.
Voilà donc toute une classe d'êtres vivants qui, à peine représentée par quelques espèces dans les mers les plus anciennes, prend son plus grand développement dans les mers secondaires, et va en dégénérant dans les temps tertiaires et modernes.
Considérons maintenant les vertébrés à sang chaud, surtout les mammi- La
o\ tv il -1 11 plus grande perfection
teres. JNous ne trouverons plus des traces aussi nombreuses, une collection des
. vertébrés à sang chaud
aussi complète de ces animaux, presque tous terrestres. Les restes d'animaux correspond
à la fin
aquatiques se conservent indéfiniment dans les sédiments marins ou lacus- fcwpoquei
et
très. Les cadavres des animaux terrestres sont promptement détruits par les à^p°<iHe<iua|
11 1 ils dégénèrent
agents atmosphériques, et nous ne trouvons aujourd'hui que les ossements ,la"s
U l 1 J 1 les lemps mo :
enfouis dans les graviers des eaux courantes, dans les sédiments des lacs, sous les stalagmites des cavernes et dans les fissures des rochers. 11 exisle même un immense hiatus dans la série des découvertes, puisqu'on ne connaît aucun mammifère terrestre appartenant à l'étage crétacé.
On admettait, du temps de Cuvier, que les premiers animaux à sang chaud étaient contemporains des terrains tertiaires éocènes. Cuvier avait découvert un lophiodon, sorte de tapir, dans les lignites du Soissonnais. Mais on croyait
xxx LA SEINE.
que cette première faune s était développée surtout dans le temps où se dé-
posaient les gypses de Montmartre.
Cependant, dès 1818, on découvrait en Angleterre, à Stonesfield, un mammifère dans les schistes du terrain jurassique moyen (argile d'Oxford). Depuis, ces découvertes se sont singulièrement étendues. On a trouvé des ossements de mammifères près de Stuttgard, en Allemagne, et à Bristol, jusque dans le trias, c'est-à-dire au-dessous du terrain jurassique. On connaît aujourd'hui une vingtaine d'espèces de ces anciens vertébrés à sang chaud, provenant soit du terrain triasique, soit du terrain jurassique, toutes très petites et appartenant probablement à un type inférieur, celui des marsupiaux (sarigue, kangouroo, opossum, etc.).
Il serait peut-être téméraire de dire que les mammifères d'un ordre plus élevé, les quadrupèdes placentaires, aient manqué complètement dans cette faune dont nous ne connaissons qu'un si petit nombre de représentants, surtout si nous considérons que ces restes ont été recueillis en quatre points du globe peu éloignés les uns des autres, Stonesfield, Purbeck, Bristol en Angleterre, Stuttgard en Allemagne. Cependant, dans l'état actuel de la science, nous devons admettre, sous toutes réserves, que les premiers animaux à sang chaud, comme ceux des terrains triasiques et jurassiques, appartiennent à un type inférieur, à la famille des marsupiaux, si développée de nos jours encore dans l'Australie.
Si nous sautons par-dessus l'hiatus des terrains crétacés, où les animaux à sang chaud manquent, nous trouvons dans les terrains tertiaires d'assez nombreux représentants de cette faune. Besserrons-nous dans le bassin de Paris: on a recueilli dans les terrains tertiaires les plus anciens, l'argile plastique, l'argile de Londres, le calcaire grossier, le calcaire de Saint-Ouen, une cinquantaine d'espèces.
C'est surtout dans le gypse parisien crue ces anciens mammifères ont été découverts en grand nombre; notre grand naturaliste Cuvier a le premier attiré l'attention des savants sur cette faune, et le livre qu'il a écrit sur ce sujet restera comme un monument de notre époque.
Les mammifères des terrains tertiaires éocènes appartiennent presque tous au groupe des animaux placentaires, et sont, par conséquent, d'un type
INTRODUCTION. :mi
plus élevé que ceux dont il a e'te' question ci-dessus; le plus grand nombre fait partie de la famille des pachydermes et se rapproche du genre tapir; ils sont donc loin d'appartenir aux genres les plus parfaits des vertébrés à sang chaud. M. Lartet a constaté aussi que le cerveau des animaux de cette époque était notablement moins développé, que leur système dentaire était moins solide, moins durable, que ceux des animaux similaires des terrains tertiaires supérieurs et quaternaires, ou qui habitent aujourd'hui notre planète.
Dans les terrains miocènes qui viennent ensuite, nous voyons les mammifères à sang chaud se développer en nombre, en grandeur et en intelligence. C'est dans ce terrain qu'on trouve les restes du mastodonte , du dinothérium , de i anthracothérium, de l'amphycion; les singes, et notamment un grand singe antropomorphe, le dryopithecus Fontani, s'y montrent pour la première fois.
Ce grand singe, d'environ im,3o de hauteur, a été découvert par M. Fontan, à Saint-Gaudens. Il tient, suivant M. Ed. Lartet, un rang très élevé parmi les vertébrés à sang chaud. «Le nouveau singe fossile, dit ce naturaliste, vient se placer, avec des caractères supérieurs à certains points de « vue, dans le groupe des simiens qui comprend déjà le chimpanzé, l'orang, «le gorille, les gibbons et le petit singe fossile de Sansan.»
C'est au terrain miocène qu'appartient le gisement de Sansan, dans le département du Gers, gisement découvert par M. Lartet, et qui est aujourd'hui la propriété de notre Muséum. C'est un véritable ossuaire, renfermant soixante et douze espèces de mammifères, des oiseaux, des reptiles, des lézards, etc. M. Lartet y a découvert notamment un singe, hylobates antiquus, cinq espèces (\efelis, un dinolhérium, trois mastodontes , trois rhinocéros, 17mcliilhérium, ce singulier cheval qui porte à chaque pied trois sabots, dont un seul était utile, un grand édenté, le maerotherium, etc. Les nombreuses découvertes de M. Lartet et, après lui, de M. Alphonse Milne Edwards, n'ont certainement pas épuisé cette mine précieuse.
L'Auvergne n'est pas moins riche en débris de la faune des vertébrés à sang chaud miocènes. Je ne puis énumérer toutes les localités où cette faune a laissé des traces; jusqu'ici on n'a recueilli, dans le bassin de la Seine, que des ossements de Ylialtthérittm Guetlardi, animal voisin du lamantin et de la famille des Siréniens. (Etampes, Belleville, ftlarly, Long-jumeau.)
mu LA SEINE.
Nous arrivons ainsi à l'époque de l'histoire de la terre où commence cet ouvrage, c'est-à-dire à la révolution géologique qui a donné au bassin de la Seine, et à bien d'autres contrées, leur relief actuel. C'est immédiatement avant et après cette révolution que les vertébrés à sang chaud, l'homme evcepté, paraissent avoir atteint leur plus grand développement; c'est alors que notre Europe et l'Amérique étaient habitées par ces monstrueux quadrupèdes dont il sera question plus loin.
On ne peut donc nier que, depuis cette époque ancienne, les vertébrés à sang chaud n'aient suivi une marche en quelque sorte rétrograde.
D'après la loi que le Créateur semble s'être imposée, c'était alors que devait apparaître une autre classe d'êtres organisés, plus puissants et plus intelligents, et c'est, en effet, au moment du développement maximum des autres vertébrés à sang chaud, que l'homme se montre sur la terre.
On a cherché à expliquer par bien des systèmes cette succession des êtres organisés à la surface de notre planète; mais, soit qu'on adopte la brillante hypothèse de Darwin sur la transformation des êtres vivants par sélection naturelle, soit qu'on soutienne l'ancienne opinion des créations successives, soit qu'on reste, hors du champ des hypothèses, dans une réserve prudente, il semble qu'on soit autorisé à admettre, d'après l'état actuel de nos connaissances, que le Créateur ait d'abord porté sa bienveillante action sur la classe des invertébrés, pour l'élever à son plus haut degré de perfection; puis qu'il l'ait abandonnée pour développer les vertébrés à sang froid, jusqu'à ce qu'ils aient atteint leur maximum de développement; puis qu'il se soit attaché aux vertébrés à sang chaud et qu'il les ait constamment élevés en grandeur et en intelligence, jusqu'au jour où il a couronné son œuvre par la création de l'homme.
des vertébré Cet ouvrage comprend l'histoire du bassin de la Seine, à partir de la révoet flore lutioii géologique qui lui a donné son relief actuel, jusqu'à l'origine de
ilu bassin de la Seine
avani l'époque moderne. Je chercherai à donner une idée de ces temps étranges,
l'arrivée de l'homme
sur la terre. ou }es animaux des zones glaciale et torride semblaient s'être donné rendezvous sur le sol de la zone tempérée, avec l'homme à l'état sauvage.
INTRODUCTION. xxxm
Mais je dois préalablement dire quelques mots des vertébre's à sang chaud qui ont vécu sur le bassin de la Seine avant l'époque où commence cette histoire, et dont les restes sont pour nous spécialement intéressants, par leur rapprochement de Paris. J'ai dit qu'on n'avait trouvé jusqu'ici aucune trace de vertébrés à sang chaud terrestres dans les terrains jurassiques et crétacés de ce bassin, ni même dans le terrain miocène. Mais les restes de ces animaux sont assez nombreux dans les terrains tertiaires éocènes, surtout dans le gypse parisien.
Voici les principales découvertes faites par Cuvier et les autres géologues français. Je commence naturellement par les couches les plus basses.
M. Hébert a décrit un coryphodon et un grand oiseau, le gastornis, trouvés dans les conglomérats qui reposent sur la craie de Meudon.
Blainville a fait connaître les ossements de trois espèces de mammifères du même terrain.
Parmi les découvertes de Cuvier, on peut citer un lophiodon provenant des lignites du Soissonnais.
M. Pomel a décrit un autre lophiodon trouvé dans les mêmes lignites.
M. le docteur Robert a recueilli les ossements d'un lophiodon et d'un dicJtobune dans le calcaire grossier parisien.
Dans le calcaire de Saint-Ouen, M. Paul Gervais a découvert Yanchilophus Desmarestii, M. Delesse un rongeur.
C'est surtout dans le gypse que les découvertes ont été nombreuses.
Cuvier, le premier, dans son immortel ouvrage, a débrouillé cette faune si difficile (1). En résumé, voici les noms des principaux vertébrés à sang chaud dont les restes ont été trouvés dans le terrain éocène parisien :
Conglomérats de Meudon et sables de Brachedx.
Coryphodon Oivenii. Carnassier indéterminé.
Arctocyon primœvus. Rongeur indéterminé.
Pakeoniciis^) Gastornis (oiseau).
Lignites du Soissonnais.
Deux Lophiodons. Viverra (genette) giganlea.
Coryphodon anthracoideum .
(1) Recherches sur les ossements fossiles.
La Seinf. k
Calcaire grossier et de Saint-Ooen.
Dichobune roberlianum, environs de Paris.
suillum, Passy, Nan terre.
Anchilophus Desmarestii, BalignolJes.
Pachynolophus Prevostn, Gentilly.
— - Duvalii, Nanterre, Passy, Vaugirard.
Hyracotherium Duvalii, Passy.
Paloph otheri uni codi ci en se.
Lophiodon parisiense.
médium.
minutum.
■ minimum.
parvulum.
Palœonictis.
Palœotherium crassum.
médium.
fatum.
curlum.
minus.
minimum.
Anoplotlu
I nopioiiierium commune.
■ secundarium.
Gypse (faune décrite par Guvier).
Anoplotherium gracile.
leporinum.
murmum.,
Chœropotamus parisiensii .
Adapis parisiensis.
Canis parisiensis.
Vespertilio parisiensis Didelphis Cuvieri.
Myoxus Cuvieri.
Cyotherium parisiense.
Viverra parisiensis.
Galelhylax Blainvillii.
Hijœnodon parisiensis.
Gypse (faune décrite depuis Guvier).
Plerodon Dœsyuroides.
Perathèrium Laurillardi.
Sciurus (écureuil).
Puis, enfin, trois ou quatre espèces d'oiseaux dont [tarie Guvier.
Il convient aussi de faire connaître sommairement les principaux traits de la flore de ces temps anciens.
La flore du petit lambeau de terrain houiller dont il a été question cidessus a été étudiée par M. l'ingénieur des mines Guillebot de Nerville; les plantes reconnues par lui appartiennent aux genres suivants:
Dicotylédones gymnospermes, sigillaria.
Asterophyllites , annularia.
Wonocotyledones, palmaci les.
Cryptogames acrogènes, fougères.
Pccopteris. Nevropteris , Sphenopterii Equisitacées , calamités.
Lycopodiacées . lépidodendron.
Les traces do la vie ve'gétale manquent dans les autres terrains sédimen-
INTRODUCTION. xxxv
taires, excepté dans les terrains éocènes. La flore de ces derniers terrains est très intéressante, parce quelle jette un certain jour sur le climat, à cette époque si éloignée de nous.
Les restes les plus nombreux, sinon les mieux conservés, se trouvent dans les plus anciennes assises, dans les argiles et les sables qui reposent sur la craie.
C'est d'abord une immense forêt , qui a été renversée et momifiée dans les mers de l'argile plastique des bords de l'Yonne. Cette forêt couvre une surface de plusieurs kilomètres carrés sur le territoire du bourg de Dixmont et des communes voisines, de chaque côté de la petite vallée de Saint-Ange, qui débouche dans l'Yonne en aval de Villeneuve-le-Roi. Des tronçons d'arbres, souvent de plus d'un mètre de diamètre, gisent entiers avec leur écorce, enfouis, partie dans la glaise panachée, partie dans le sablon blanc des terrains éocènes inférieurs. En apparence, le ligneux est bien conservé, mais il est sans consistance; il brûle avec une forte odeur d'acide pyroligneux. On y reconnaît surtout des conifères; mais M. d'Eichtal, concessionnaire de cette mine de lignites, prétend qu'on y trouve aussi des chênes et même des glands. Une étude plus attentive de cette forêt y ferait reconnaître sans doute la plupart des arbres des lignites du Soissonnais.
C'est, en effet, au même horizon géologique qu'appartient ce singulier dépôt charbonneux qu'on trouve dans l'argile plastique vers les limites de la Champagne et de la Brie, dans les vallées de la Marne et surtout de l'Aisne et de ses principaux affluents. Ces lignites sont dus évidemment à une accumulation d'arbres entraînés dans le golfe éocène, soit par les cours d'eau, soit par la chute des falaises. Notre illustre naturaliste Brongniart a reconnu que les lignites du Soissonnais sont formés de débris d'arbres dicotylédones indéterminables, auxquels il a donné le nom iïEœogmilcs^.
C'est dans un dépôt d'eau douce plus bas encore, situé dans h; voisinage de Sézanne, (pic M. le comte Gaston de Saporla (2) a recueilli les débris d'une flore nombreuse composée de quatre-vingt-dix espèces, dont vingtquatre peuvent («lie assimilées à des espèces actuellement vivantes cl appartenant à la flore tropicale.
Description géologique des environs de Paris. — li] Mémoires de la S > ie, t. VIII.
xxxvi LA SEINE.
Brongniart a décrit les nombreux restes de plantes et de bois fossiles qu'on trouve dans le calcaire grossier et le gypse parisien. Il est singulier qu'aucun des genres auxquels ces plantes appartiennent ne se retrouve dans la flore de Sézanne; sans doute les plantes étaient cantonnées comme de nos jours, et les flores étaient très différentes suivant les lieux et les terrains. Mais on peut croire aussi que les temps immenses qui ont séparé la formation du travertin de Sézanne et celle du calcaire grossier ont pu apporter une notable modification dans les flores aussi bien que dans les faunes.
Brongniart constate l'existence de nombreux palmiers dans le gypse de Paris. Ces palmiers et les vingt-quatre espèces de plantes tropicales trouvées par M. de Saporta dans le travertin de Sézanne prouvent que le climat du bassin de la Seine était très chaud pendant l'époque éocène.
Les nombreux restes de charas et d'autres plantes aquatiques, recueillis à la surface de la Brie par Brongniart, semblent démontrer que les terrains à meulières se sont formés dans un marais plutôt que dans un lac profond.
Je me borne à ces indications sur la flore des terrains tertiaires du bassin de la Seine (l).
cet ouvrage comprend L'ouvrage qui va suivre n'est qu'une monographie; il me semble donc
l'histoire
au bassin de ia seine nécessaire de traiter, dans cette introduction, la question d'une manière
entre
la dernière convulsion plus générale, et d'indiquer les traits principaux de cette singulière époque
" de l'histoire de la terre, où l'homme vivait, dans notre Europe, avec les
I invasion des tourbes, l
c'est-à-dire animaux des zones torride et glaciale.
pendant I époque *->
quaternaire.
Parmi ceux qui habitaient alors la France, on compte plusieurs espèces de lion ou tigre, dont deux de la plus grande taille; un ours énorme (JJrsus spelœus), des hyènes, le mammouth (Ekphas primigenins) et deux autres espèces d'éléphant, plusieurs rhinocéros, l'hippopotame, etc. Avec ces grands mammifères des climats chauds se trouvaient le renne, le bœuf musqué, la marmotte, qui se sont réfugiés aujourd'hui dans les régions polaires ou dans les montagnes à la limite des neiges.
(' On peut consulter le mémoire précite' de de Paris, par Cuvier et Brongniart, et l'ouvrage de
M. de Saporta, la Description géologique des environs M. Walelet : Plantes fossiles du bassin de Paris.
INTRODUCTION. xxxvn
D'autres, l'élan, l'aurochs, ont fui devant l'homme et se sont retirés dans les forêts presque désertes de l'Europe centrale ou septentrionale. L'urus (Bos primigenius) a disparu à l'origine des temps historiques; il a longtemps habité les forêts de la Gaule et de la Germanie, après les autres animaux qui ont émigré ou dont les races se sont éteintes.
On adonné différents noms à cette époque géologique; on l'a appelée époque quaternaire , posl-pliocène, pleistocène. Je ne pense pas que ces deux derniers noms puissent être adoptés; le premier conviendrait très bien, si l'on voulait faire remonter plus haut cette série de siècles, en y comprenant l'époque pliocène, et la prolonger jusqu'à nous. Si même on veut la rendre comparable aux grandes séries des temps paléozoïques, secondaires et tertiaires, il faut admettre que nous ne sommes encore qu'à l'origine de l'époque quaternaire. Appliqué à l'époque spéciale dont je m'occupe, ce nom n'est donc pas plus convenable que les autres.
Mais, pour éviter la plus regrettable des confusions, celle des noms, j'admettrai, comme la plupart des géologues, que l'époque quaternaire a commencé au moment où, par suite du dernier soulèvement des Alpes, les terrains pliocènes, marins ou lacustres, sont sortis des eaux, et où notre Europe a pris, à très peu près, son relief actuel, et que cette époque s'est terminée dans les temps où les tourbes envahirent nos cours d'eau.
Je vais faire voir que l'homme habitait alors l'Europe, qu'il était à l'état sauvage, et qu'avec les ossements des animaux dont j'ai déjà donné quelques noms, on trouve partout des débris de sa grossière industrie, dans les graviers et les limons des cours d'eau, dans les boues et sous les stalagmites des cavernes, dans des sépultures, des stations de chasse, peut-être des centres d'habitation permanents.
Les armes et ustensiles dont il faisait usage sont tous en silex, taillés et non polis, en os et en bois de renne ou de cerf. Le nom à\îge de la pierre taillée conviendrait donc très bien à cette époque de l'histoire de la terre, si un grand nombre de peuplades, restées à l'état sauvage, n'avaient conservé l'usage de ces grossiers instruments longtemps après la disparition du mammouth et l'invasion des tourbes. Mais ce nom est parfaitement applicable à cette partie de l'histoire de notre Europe et des bords de la Méditerranée.
xxxvin LA SEINE.
C'est donc l'histoire du bassin de la Seine pendant l'époque quaternaire ou l'âge de la pierre taillée que je me propose de faire connaître dans ce volume.
Je ferai voir que, dès l'origine, le relief de ce bassin était à très peu près ce qu'il est aujourd'hui, et qu'il n'a pas été sensiblement modifié depuis. Le golfe dans lequel se sont déposés les calcaires, les marnes, les sables, les gvpses et les meulières qui constituent les terrains éocènes parisiens, était comblé depuis longtemps, puisque par-dessus s'étaient étendus, d'abord la mer qui a déposé les sables de Fontainebleau, puis le lac au fond duquel se sont stratifiés le calcaire de Beauce et les meulières de Montmorency. Je démontrerai que c'est un phénomène violent, une grande et rapide invasion d'eau, qui a détruit ces derniers terrains, en parcourant tout le bassin avecune vitesse inouïe, dans la direction de sa pente générale, du sud-est au nord-ouest.
On donne le nom de terrain de transport aux relais de ces eaux courantes, c'est-à-dire aux limons qu'elles laissent derrière elles sur les terrains plats, et aux graviers qui s'étendent en longs cordons, habituellement au fond ou au bord des vallées, quelquefois sur les plateaux, dépôts analogues à ceux que laisse, après son retrait, l'eau de nos rivières débordées, ou qui tapissent le fond de leurs lits. On verra, dans la deuxième partie de cet ouvrage, que ces relais, dans le fond des principales vallées du bassin de la Seine, ont été remaniés par de grands cours d'eau. On comprend facilement qu'il n'y a aucune analogie entre les terrains sédimentaires dont il a été (jiiestion jusfjuici, déposés dans les eaux calmes et profondes d une mer ou d'un lac, et les terrains de transport tumultueusement apportés par des courants rapides.
C'est à cette invasion des eaux courantes que le bassin de la Seine doit son modelé actuel, ses vallées et les grandes érosions qui, de distance en distance, le traversent presque en entier.
Je crois que les preuves que j'en donnerai sont très solides (l), et il me paraît absolument impossible d expliquer autrement les grands traits de cette orographie. N'écrivant qu une monographie, je pourrais me borner à cette énonciation, laissant à ceux qui s occupent de l'histoire générale du globe le soin
Voir l.'i première partie de cet ouvra
généra us
h idi li le bassin de la Seim
INTRODUCTION. xxxix
de rattacher ce fait aux phénomènes généraux qui ont modifie l'ensemble du relief de la terre. J'étais même décidé à rester dans cette prudente position du monographe; mais mes amis n'ont point partagé ma manière de voir : suivant eux, je dois faire connaître le fond de ma pensée sur ce point délicat.
Il est certain que le phénomène, quel qu'il soit, qui a modelé le bassin ém- .i,,,,i..-,
gènéi
de la Seine, a commencé entre l'émergement des calcaires de la Beauce et 11» '"• le soulèvement des marnes bleues et des autres terrains pliocènes qui tapissent le pied des Alpes et des Apennins. On peut même dire que ce travail était presque terminé à cette dernière époque, puisque l'éléphant méridional, qui appartient à la fin de l'époque pliocène ou au commencement de l'époque quaternaire, a vécu sur les bords de l'Eure, et que l'ours des cavernes, un des plus anciens animaux de l'époque quaternaire, a habité les grottes d'Arcy, à 3 mètres seulement au-dessus du fond d'une des principales vallées qui descendent du Morvan, la vallée de la Cure.
Or c'est précisément à cette époque de l'histoire de la terre, c'est-à-dire entre le relèvement des calcaires de Beauce et celui des marnes bleues subapennines, qu'ont eu lieu les dernières convulsions terrestres qui ont donné aux Alpes leur relief actuel. Suivant M. Elie de Beaumont, ce soulèvement a été très rapide et de courte durée; d'après les géologues anglais, et notamment sir Ch. Lyell, il a été d'une lenteur extrême, a exigé des milliers de siècles pour s'accomplir, et est analogue aux phénomènes de relèvements lents dont nous constatons encore l'existence aujourd'hui sur les côtes de Norwége et d'Ecosse. Je partage l'opinion de M. Elie de Beaumont; je crois que le soulèvement des Alpes s'est fait rapidement, et que c'est à ce grand cataclysme qu'il faut attribuer le déplacement d'eau qui a raviné le bassin de la Seine.
Dans la discussion qui va suivre, je distinguerai soigneusement deux choses qu'on a trop souvent confondues, les actions lentes et les causes actuelles. Je suis grand partisan des causes actuelles, c'est-à-dire des forces qui sont encore en jeu dans la nature. Ces forces, à la vérité, ne produisent aujourd'hui que des actions lentes, parce que nous sommes dans une période
il LA SEINE. •
de tranquillité géologique; mais, dans les temps de convulsion, de soulèvement des grandes chaînes de montagnes notamment, elles ont pu produire des mouvements rapides du sol et des actions violentes. Etendre à tout le passé la lenteur avec laquelle les phénomènes géologiques s'accomplissent de nos jours, c'est convertir en axiome une hypothèse qui n'est justifiée ni par les faits ni même par les probabilités.
Ainsi que je l'ai exposé ci-dessus, le relief du bassin de la Seine s'est modelé après le dépôt des terrains miocènes inférieurs, c'est-à-dire dans les convulsions qui ont bouleversé la terre entre le dépôt des terrains lacustres de la Beauce et la fin de l'époque pliocène.
Ce grand ravinement se rattache au phénomène du soulèvement des Alpes. Pour bien le comprendre, il faut étudier le terrain de transport, non plus dans le bassin de la Seine, mais dans les vallées des Alpes. D'après les travaux les plus récents des géologues suisses, nous trouvons que les terrains de transport de ces montagnes se divisent en trois parties.
i° Au fond des vallées se trouve Yalluvion ancienne, composée de dépôts de cailloux ordinairement roulés, quelquefois de sable et enfin de marnes et de limons. Cette alluvion occupe, en général, la partie moyenne et basse du pavs; elle est peu développée dans les hautes vallées. Ainsi, d'après M. Alph. Favre, elle ne s'étend guère, dans le bassin du Rhône, au-dessus de ce qu'il appelle la plaine, c'est-à-dire en amont de ces coteaux en pentes douces qui entourent le lac de Genève; elle forme, au contraire, des dépôts très puissants, dont l'épaisseur atteint parfois 60 mètres, dans cette plaine et sur les bords du Rhône, au-dessous du lac.
Suivant M. de Mortillet, il en est de même sur le versant sud des Alpes: Yalluvion ancienne s'est surtout déposée dans les parties basses et moyennes des vallées du Pô et de ses grands affluents, le Tessin, l'Adda, etc., c'est-àdire dans les plaines de la Lombardie et un peu au-dessus des grands lacs. Son épaisseur est considérable; elle atteint jusqu'à 5o et 60 mètres. M. Martins dit quelque part que cette épaisseur est. sur certains points, de 200 et 3oo mètres (1).
D'après M. Alph. Favre et selon les explications verbales qui mont été
Bulletin de la Société d'anthropologie , 5 octobre 1861.
INTRODUCTION. xli
données par M. de Mortillet, on n'a jamais trouvé aucun reste de mammifère dans Yalluvion ancienne.
2° Au-dessus de Yalluvion ancienne, et sans aucune liaison avec elle, s'étend un aulre terrain de transport, composé d'un mélange de boue et de fragments des diverses roches des Alpes non roulés, mais quelquefois polis et striés. Ces fragments sont parfois énormes : on en voit de 8000, 10000, 20000, 5oooo, 60&80 et 1 22/100 pieds cubes (1). Ces blocs ne se voient pas seulement au fond des vallées, au-dessus de l'alluvion ancienne; ils forment, à flanc de coteaux, de longs cordons à 600, 1000 et 1200 mètres au-dessus des thalwegs. Cette seconde couche est vulgairement connue sous le nom de terrain glaciaire; les blocs volumineux qu'elle renferme portent le nom de blocs erratiques. Elle s'étend depuis les plus hautes vallées jusque dans les plaines basses. Ainsi le terrain glaciaire de la vallée du Rhône s'étend depuis l'origine de cette vallée jusque dans le voisinage de Lyon. D'immenses blocs de protogine du mont Blanc ont été transportés dans la plaine de Genève, à une grande hauteur au-dessus du lac. Entre Yvoire et Thonon, M. Deluc a signalé plus de 65 0 de ces blocs granitiques. L'un d'eux présente une longueur de 55 pieds, une largeur de 2 5 et une hauteur de 2 3 (2).
Les restes d'animaux sont peu nombreux dans le terrain de transport glaciaire, et, généralement, ceux qu'on a trouvés appartiennent à des espèces encore vivantes (3).
3° Au-dessus du terrain glaciaire s'étend une couche de gravier d'origine fluviatile ou lacustre, composée des débris des deux couches inférieures remaniées par les cours d'eau, que M. Favre appelle alluvion des terrasses. C'est dans cette alluvion qu'ont été trouvés tous les ossements d'animaux de race éteinte recueillis en Suisse et en Savoie, à l'exception d'un ossement d'éléphant trouvé dans le terrain glaciaire.
Après de très vives discussions qui ont eu lieu il y a vingt ans environ, la lumière s'est faite sur le mode du transport des terrains glaciaires et de Yalluvion des terrasses. Je parlerai plus loin de la belle théorie de M. de
(l) Alpb. Favre, Recherches géologiques, \" volume, |». 102 et 110. — [) llid., p. 85. — '3) Ibid., P- 77-
La Seine. y
xui • LA SEINE.
Charpentier, qui a été une véritable révélation pour les géologues. Aujourd'hui presque tous sont d'accord et admettent que le terrain glaciaire, ainsi que les blocs erratiques , a été transporté par une énorme extension des glaciers des Alpes; que les amas de boue et de blocs non roulés qu'ils ont laissés ça et là sur les flancs des vallées et sur l'alluvion ancienne sont analogues aux moraines des glaciers modernes. Dans les mémorables discussions qui avaient lieu alors, le principal adversaire des glacialistes était un illustre géologue, M. Léopold de Buch.
M. de Buch soutenait que les blocs erratiques avaient été transportés par des courants diluviens; il donnait à l'eau la vitesse énorme de io,46o pieds, qu'il réduisit plus tard à 354 pieds par seconde.
Je ne crois pas que les idées de M. de Buch puissent être sérieusement soutenues aujourd'hui, même en mettant de côté les vitesses exagérées qu'il attribue aux courants diluviens, vitesses qui n'ont jamais été admises par ses amis.
Le terrain erratique passe par-dessus Falluvion ancienne sans l'entamer. Les belles coupes données par M. Alph. Favre font voir que les deux terrains sont souvent superposés en stratification concordante, ce qui serait impossible si le terrain erratique avait été transporté par des courants assez puissants pour déplacer des blocs de plusieurs milliers de mètres cubes. Il est évident que l'alluvion ancienne aurait été complètement emportée par ces courants.
On sait aussi que les blocs déplacés parles eaux courantes s'amoindrissent rapidement en s'éloignant de leur point de départ. Ainsi, clans l'alluvion de la Seine, les blocs de grès de Fontainebleau et de meulière, très nombreux dans les sablières du département de Seine-et-Marne, deviennent de plus en plus rares et plus petits, à mesure qu'ils s'éloignent de leur ppint de départ et se rapprochent de l'embouchure du fleuve. Les blocs de marbre du calcaire à entroques de la Bourgogne sont réduits en petit gravier à leur arrivée dans les plaines de la Champagne. Les blocs de protogine du mont Blanc ne sont point assez durs pour avoir parcouru deux ou trois cents kilomètres sans s'amoindrir, sans même avoir perdu leurs vives arêtes.
INTRODUCTION. xlui
Enfin l'existence de l'alluvion ancienne au fond des vallées, que M. Elie de Beaumont avait constate'e lui-même dès i83o(1), prouve qu'avant le transport des blocs erratiques les vallées des Alpes étaient déjà creusées à leur niveau actuel ou à peu près, au moins dans la partie correspondant à la plaine de Genève et au cours du Rhône, à son entrée en France. Or jamais les blocs transportés par les eaux ne se tiennent à flanc de coteau; ils voyagent toujours avec les graviers et les sables au fond du lit des cours d'eau. Les blocs erratiques, en admettant l'hypothèse du transport par des courants diluviens, n'auraient donc pu longer la plaine de Genève, en se tenant à flanc de coteau, à une grande hauteur au-dessus du niveau des alluvions anciennes.
11 est incontestable, aujourd'hui, que les géologues glacialistes avaient raison. Mais il est rare, à la suite d'une victoire si vivement disputée, que les vainqueurs restent dans les justes limites de la modération et de la vérité. C'est ce qui a eu lieu dans cette discussion. Si l'on s'était borné à admettre la théorie de l'exlension des glaciers, il n'y aurait plus rien à dire et le débat serait clos; mais on a été jusqu'à nier la possibilité du soulève-
ment rapide des montagnes, tel que l'entendaient MM. de Buch et Elie de Beaumont; et cette négation n'était nullement la conséquence de la découverte de M. de Charpentier.
Les géologues anglais n'admettent que les actions lentes, et concèdent avec peine un relèvement du sol d'un mètre par siècle. C'est une pure hypothèse, car il n'est pas plus difficile de comprendre que le diamètre de la terre se soit augmenté de trois dix-millièmes de sa longueur dans un temps très court que dans une période très longue, 600000 ans, par exemple; et, qu'on le remarque bien, ceux qui soutiennent les soulèvements rapides reconnaissent que le relief des Alpes est dû à plusieurs convulsions de la terre, séparées par de longs intervalles de siècles. Leurs adversaires pouvaient d'autant moins justifier leur hypothèse du soulèvement lent, qu'elle ne permet pas d'expliquer la position actuelle de Yalluvion ancienne.
Cette alluvion est surtout développée, comme on l'a vu, dans les moyenne et les basses vallées, notamment dans les plaines des grands lacs et en aval de
(1) Annales des sciences naturelles, i83o, l. XX, p. 63 et 98.
xliv LA SEINE.
ces lacs; ainsi, dans le bassin du Rhône, elle s'étend surtout dans la plaine de Genève et dans la valle'e du fleuve, en aval du lac(1). Suivant M. Favre, elle se compose des de'bris de la plupart des roches qui constituent les Alpes. Après avoir fait rénumération de quelques-unes de ces roches, ce géologue ajoute : et On y voit encore des jades, des serpentines et enfin des euphotides, cr qui ne peuvent venir que de la vallée de Saas, dans le Valais. Ceci a une rr certaine importance, comme nous le verrons, car on se demande comment rrces roches ont pu traverser le lac de Genève.» Gela est, en effet, inexplicable, si Ton admet le relèvement lent des Alpes.
Si les vallées se sont déblayées par l'action des cours d'eau, on ne peut comprendre comment le lac de Genève, les grands lacs de la Lombardie, n'ont pas été complètement remplis par l'alluvion caillouteuse qui est sortie de ces immenses sillons; cela est d'autant plus surprenant que certains lacs, notamment celui de Genève, sont entourés d'une plaine entièrement couverte dune couche épaisse de ces alluvions alpines. On se demande comment ces cailloux si mobiles, entraînés par les eaux, ont pu former un dépôt périmétrique autour de ces profondes excavations, sans y tomber et les remplir; et, si une fois elles ont été remplies, comment ont-elles pu être vidées si les cours d'eau seuls ont agi sur elles? Pour que l'eau déplace un caillou de la grosseur du poing, il faut qu'elle soit animée d'une vitesse de 2 à 3 mètres par seconde; on ne peut comprendre, avec la seule action de cours d'eau permanents, que le lac de Genève ait été traversé par un courant de 2 mètres par seconde.
Les partisans des actions lentes ne sont donc pas moins embarrassés pour faire sortir ces petits cailloux du lac de Genève, que M. Léopold de Buch pour faire traverser la même pièce d'eau par les gros blocs erratiques du Valais et du mont Blanc, immobiles aujourd'hui sur les pentes du Jura, de l'autre côté du lac, à une grande hauteur au-dessus de son niveau. MM. Gastaldi et de Mortillet, sir Gh. Lyell et M. Alph. Favre ont risqué des explications que je ne crois pas admissibles; il est même à remarquer que sir Ch. Lyell et M. Favre, qui a écrit le dernier sur les Alpes, combattent vivement l'explication très séduisante de MM. Gastaldi et de Mortillet, et que
'''' Alph. Favre, Recherches géoloqi'/ues, ch. v.
INTRODUCTION. xlv
M. Favre n'adopte pas celle de sir Ch. Lyell. On peut conclure de là que ces explications ne portent pas avec elles le cachet de l'évidence.
M. Favre part d'un point incontestable, c'est que les lacs du pied des Alpes ont été remplis de glace pendant l'extension des glaciers; lorsque les glaciers s'arrêtaient à leur extrémité d'aval, les graviers et les blocs qu'ils charriaient, arrivés aux plaines qui entourent ces lacs et disposés en moraines après la fusion de la glace, auraient, suivant lui, été remaniés par les torrents; ils auraient ainsi été roulés, auraient perdu leur caractère glaciaire et constitué l'alluvion ancienne. Cette explication est très ingénieuse assurément, mais elle conduit à une autre conclusion, au comblement des lacs par les graviers, comme je vais le faire voir.
M. Alph. Favre établit très bien que les vallées et les lacs de la Suisse et de la Savoie se rattachent, dans leurs dispositions d'ensemble, à l'orographie des Alpes. Ces dispositions ne peuvent être attribuées aux agents extérieurs, ce Mais, ajoute-t-il , ce sont surtout les vallées dont l'origine est associée ce à celle des montagnes qui ont déterminé la position des lacs. On voit que ce je ne suis pas exclusif dans ma théorie, car il m'est impossible de nier que ce les vallées, après leur formation, n'aient été déblayées et peut-être agrancedies par les courants et les glaciers (1). r>
M. Favre limite toutefois l'action des anciens glaciers. Il repousse la théorie de l'affouillement de MM. Gastaldi et de Mortillet, suivant laquelle les lacs, remplis d'abord par l'alluvion ancienne, auraient été vidés par les glaciers. Il fait voir que les glaciers n'affouillent pas, que, de nos jours, ils glissent sur les terrains les plus meubles sans les creuser (2). Entre autres faits à l'appui de son opinion, il cite le suivant: ce On peut également trouver ce un autre exemple de l'absence de l'affouillement dans l'inspection du glace cier des Bossons; il avait avancé, en 1818, de manière à faire craindre que cela route de Chamonix ne fût coupée, et n'avait produit aucun atfouillement ce dans le sol, qui, cependant, est composé de terrain meuble?
Les glaciers n'ont donc pas creusé les vallées, et la masse énorme de terre et de débris plus ou moins volumineux qu'ils ont transportés provient de l'écroulement des flancs des vallées, qui se sont ainsi élargies. Suivant
(l) Recherches géologiques , t. I, p. ai G. — !) Ibid., p. 199 et suiv.
xlvi LA SEINE.
M. Favre, lo déblayement complémentaire des vallées, dont on ne peut nier l'existence, est dû à l'action des courants. Or ce mode de déblayement, avec les actions lentes des cours d'eau, nous fait retomber dans l'hypothèse de M. de Mortillet; celte masse énorme de déjections n'a pu traverser les lacs sans les remplir. Ainsi celles qui provenaient du Valais ont dû nécessairement tomber dans le lac de Genève et former, vers Villeneuve, un delta qui devait s'accroître bien autrement vite que celui du Rhône moderne, puisque, par hypothèse, les vallées se déblayaient; le lac aurait donc été promptement comblé.
On arrive à la même conclusion, si l'on admet que le déblayement a eu lieu pendant l'extension du glacier.
Si Yalluvion ancienne s'était formée à l'aval du lac de Genève, comme le dit M. Favre, aux dépens des moraines, lorsque le glacier montrait sa tête à l'extrémité aval du lac, elle aurait dû se produire de même dans les hautes vallées, lorsque le glacier s'avançait dans la vallée du Rhône, en amont d'abord, puis en aval de Martigny; et, comme elle n'est pas restée en place et qu'elle n'a pu être entraînée par le glacier lui-même, elle aurait été transportée par le torrent sortant du glacier, pêle-mêle avec les déjections qui provenaient du déblayement de la vallée; mais cette masse de terrain de transport aurait nécessairement trouvé dans le lac un obstacle infranchissable, et elle l'aurait comblé.
Or M. Favre lui-même démontre que jamais le lac n'a été rempli par les terrains de transport; sa théorie de la formation de Yalluvion ancienne n'est donc pas plus solide que celle de MM. Gastaldi, de Mortillet et de sir Ch. Lyell; l'absence de cette alluvion dans les hautes vallées et dans le lac prouve que, pendant la période de croissance des glaciers, la quantité de glace qui fondait n était pas assez considérable pour alimenter un torrent capable de remanier les déjections glaciaires et les convertir en alluvion. Gela est tout naturel, car l'extension même des glaciers prouve précisément que, pendant leur croissance, la glace fondait peu.
En résumé, s'il fallait choisir entre ces trois systèmes, je me rattacherais certainement à celui de i'affouillement; mais j'ai exposé ci-dessus les raisons qui doivent le faire repousser comme les autres.
INTRODUCTION. xlvii
Les géologues les plus distingués, ceux surtout qui ont étudié sur place et pendant longtemps les terrains de transport des Alpes, n'ont donc pas trouvé une explication sérieuse de la présence de l'alluvion ancienne dans sa position actuelle, et je crois que cela tient à ce qu'ils ne veulent pas admettre le soulèvement rapide des montagnes et le déplacement d'eau violent et de courte durée qui en est la conséquence.
Avec cette hypothèse, tous les faits s'expliquent de la manière la plus simple et par les causes actuelles, c'est-à-dire par l'action des forces qui sont encore en jeu dans la nature.
Voyons les effets produits par les déplacements d'eau de courte durée, qui ont encore lieu sous nos yeux aujourd'hui, en commençant par les plus petits.
Lorsqu'une forte averse tombe sur la pente d'une colline imperméable, l'écoulement des eaux pluviales détermine de légers ravinements, suivant les lignes de plus grande pente du coteau. Si l'on suit l'un de ces petits ravins, on voit qu'il est vide dans la partie supérieure, et que sa partie inférieure est remplie avec les détritus charriés par l'eau. Souvent même ces déjections ne s'arrêtent point en route; elles s'étalent au pied du coteau, dans la plaine, où elles forment un petit cône à l'extrémité du ravin. Si la main de l'homme n'efface pas ces traces de l'eau, à l'averse suivante les ravins se creusent, les lignes de [dus grande pente s'infléchissent vers le plus profond, qui devient bientôt un cours d'eau, très violent à chaque grande pluie, à sec quelques heures après le retour du beau temps; le lit reste toujours vide dans la partie supérieure, le cône de déjections continue à grandir dans la plaine; mais, au furet à mesure que la violence du torrent augmente, les déjections sont constituées par des matériaux de plus en plus volumineux, la terre végétale dentelles se composaient à la suite des premiers ravinements ne tarde pas à être remplacée par du sable, puis par du gravier et des cailloux.
Ce mode de transport des terrains meubles se remarque dans toutes les formations imperméables du bassin de la Seine, par exemple dans l'Auxois. Si, après une forte pluie, on examine les coteaux argileux qui entourent cette plaine, on reconnaît immédiatement que chaque sillon des terres labourables est légèrement raviné, que le ravin est vide dans la partie supérieure et moyenne, et que la terre entraînée est accumulée au pied du coteau. Le
xLviii LA SEINE.
travail de l'homme efface promptement les traces du passage de l'eau , mais le dépôt des matières entraînées depuis tant de milliers d'années se reconnaît facilement, dans les vallées surtout, où son épaisseur atteint souvent plusieurs mètres au-dessus des graviers des anciens cours d'eau. Ces dépôts s'étendent en pente douce, et forment une courbe depuis le pied des coteaux jusqu'au bord des cours d'eau modernes, tandis que, dans les terrains perméables de l'oolithe, où ces ravinements n'existent pas, les anciens graviers sont à peine couverts et le fond des vallées est plat.
Si nous cherchons à nous rendre compte de l'effet des eaux pluviales dans des montagnes un peu plus élevées, par exemple dans les gorges qui entourent la montagne de Cabrières, près de Clermont-l'Hérault, nous constaterons des faits exactement semblables. Les ravins sont vides sur la pente des coteaux, mais l'alluvion qui s'accumule au pied de ces coteaux ne renferme plus que du gravier; la terre végétale est portée dans le lit des torrents.
Enfin , dans les hautes montagnes, dans les Alpes françaises , par exemple , les effets des eaux' pluviales prennent des proportions gigantesques; des pans de montagnes tout entiers sont emportés par les torrents, dont les lits présentent exactement les mêmes dispositions que les petits ravins de lAuxois et du pied des Cévennes : ils sont vides dans leurs parties supérieure et moyenne; on constate à leur jonction avec la vallée principale, une énorme accumulation des matières entraînées'11. Dans les départements des Hautes et Basses-Alpes, dans les vallées de la Maurienne, on marche souvent, pendant plusieurs kilomètres, sur le cône de déjections d'un torrent.
Cette uniformité, cette régularité, si je puis m'exprimer ainsi, des effets des eaux violentes, ne se remarquent aujourd'hui que dans les terrains à fortes pentes, parce que, les quantités d'eau qui les produisent étant toujours médiocres, ces fortes pentes sont nécessaires pour déterminer la vitesse à laquelle le torrent doit sa puissance de destruction. Dans les grandes vallées, dont les pentes sont relativement faibles, nous ne voyons pas ces puissants offets des eaux : leur volume n'est pas assez grand pour compenser l'insuffisance de la pente. L'action rapide du torrent est remplacée par des actions lentes, et, dans les cas assez rares où la rivière produit de nouveaux gra-
11 Voir le bel ouvrage de M. l'ingénieur Surrell. intitule : Etudes sur les torrents des Hautes-Alpes.
INTRODUCTION. xlix
viers, on voit toujours que la traînée de ces alkivions commence au point même de leur production. Ainsi les terrains de transport des cours d'eau alimentés par les glaciers tapissent tout le lit, à partir de la tête du glacier, sans que jamais la partie supe'rieure de ce lit se vide. Les excavations qui restent béantes ne se creusent que sur de petites étendues, surtout aux points où les travaux de l'homme troublent le régime des cours d'eau. Dans les rivières mal endiguées, comme la Loire, par exemple, la rupture d'une digue en temps de grande crue détermine, au pied de la brèche, de grandes excavations qui restent vides après le retrait des eaux, les matières déplacées saccumulant sur tout le périmètre de ces cavités.
On voit des effets analogues dans les vallées de cours d'eau torrentiels beaucoup plus petits, lorsqu'un obstacle quelconque, une levée de chemin de fer, par exemple, s'oppose au libre écoulement des eaux débordées. On trouvera, au chapitre vu de cet ouvrage (2^, diagr. n° 16), la figure d'un affouillement de ce genre, produit par une crue de l'Yonne en septembre 1866; les eaux de débordement, retenues par la levée du chemin de fer de Paris à Lyon, ont emporté la plupart des chemins de la plaine de Joigny, qui passaient sous cette levée; c'est une de ces excavations qu'on a figurée dans le diagramme n° 16. Les pavés du chemin ont traversé ce trou et ont été retrouvés à l'aval , avec les graviers et les sables qui se sont étendus en longs bancs sur tout le périmètre.
Si nous remplaçons la veine d'eau de 8 à 10 mètres de hauteur, qui produit les crues les plus violentes des cours d'eau à faibles pentes, par un courant diluvien remplissant entièrement les vallées, la vitesse deviendra assez grande pour agir de la même manière que les torrents à fortes pentes; la vallée se creusera, non plus sur une étendue restreinte de quelques mètres, mais sur tout le développement du thalweg, et les matériaux emportés voyageront en longs cordons.
Si le phénomène est de courte durée, comme cela doit être, car il est impossible qu'un déluge de ce genre dure longtemps, le niveau de l'eau s'abaissera d'abord du coté d'amont; il arrivera un moment où le courant conservera encore la violence nécessaire pour déplacer les graviers détachés du sol, mais non plus pour affouiller; les petites vallées, les parties d'amont
La Seine, g
l LA SEINE.
des grandes vallées se videront donc, puisqu'il n'arrivera plus de matériaux pour remplacer les débris emportés; lorsque la veine fluide en décroissance rencontrera des plaines, ou débouchera dans une grande expansion des vallées, sa vitesse et sa puissance de transport diminueront, et les graviers demeureront en place; il en sera de même dans les parties moyenne et inférieure des vallées, quelle que soit leur largeur. Les matières venues d'amont cesseront de voyager et resteront immobiles dès que l'eau, par suite delà décroissance de son niveau, ne sera plus animée de la vitesse nécessaire pour les déplacer.
Après le retrait des eaux diluviennes, on trouverait donc la plupart des petites vallées et les parties supérieures des grandes vallées entièrement dépourvues d'alluvion, et les parties moyenne et inférieure de ces grandes vallées plus ou moins obstruées par les débris des roches détruites en amont.
Les plateaux surmontés par les eaux diluviennes seraient rasés de la même manière; les débris des roches détruites seraient entraînés jusqu'aux vallées secondaires, et de là dans les vallées principales. Après l'abaissement des eaux, on ne trouverait rien à la surface de ces plateaux dénudés, absolument comme dans le bassin de réception d'un torrent des Alpes.
On verra, aux chapitres n, ni, iv et v de cet ouvrage, que tel est l'aspect du bassin de la Seine; les plateaux surmontés par les eaux, les vallées secondaires et la partie supérieure des grandes vallées, ne renferment ni gravier ni bloc volumineux provenant des roches détruites. Les plaines, les parties inférieures des grandes vallées sont, au contraire, encombrées par les débris de ces roches.
Il parait, d'après la description de M. Favre, qu'il en est ainsi dans les vallées des Alpes; l'alluvion ancienne est peu développée dans la partie supérieure de ces vallées, et les glaciers n'ont jamais eu la puissance nécessaire pour l'emporter. Cette alluvion n'a donc existé que là où nous la voyons encore aujourd'hui, c'est-à-dire dans les plaines, autour des lacs et dans la partie inférieure des vallées. Pouvons-nous conclure de là que les vallées des Alpes, et accessoirement les plateaux du bassin de la Seine, ont été envahis par les eaux diluviennes?
INTRODUCTION. li
Je le crois, et, si nous admettons le soulèvement rapide des montagnes, cela ne peut être douteux. Jetons les yeux sur une carte géologique de la Suisse; nous voyons, au nord-est de Lausanne, un immense développement de terrains marins, de mollasses, dont le dépôt est plus récent que celui des sables de Fontainebleau. Elles sont donc sorties du fond des eaux après ces sables; et, si ce soulèvement d'une partie du fond de la mer, dont la longueur dépasse plusieurs centaines de kilomètres, a été rapide, un déplacement d'eau formidable en a certainement été la conséquence; une partie de cette masse liquide a pu balayer le bassin de la Seine, creuser les vallées et raser les plateaux.
La deuxième convulsion des Alpes, survenue longtemps après, a dû produire un second déluge, non plus par le déplacement de la mer, mais par la fonte des neiges accumulées sur les sommets; car le pied des Alpes occidentales, qui existaient déjà, n'était baigné, selon M. Elie de Beaumont, que par les eaux de quelques lacs d'eau douce.
rr S'il s'agissait, dit-il, d'expliquer les courants diluviens par des pluies, rr il faudrait les supposer immenses; mais, pour les neiges, qui peuvent s accr cumuler sur les montagnes pendant des années et des siècles, on peut avoir rr recours au temps pour faciliter l'explication
ff Chacune des années pendant lesquelles l'écorce du globe s'est hérissée de rr nouvelles chaînes de montagnes a dû être presque aussi anomale au point ce de vue météorologique qu'au point de vue géologique, et il paraîtrait assez -naturel d'admettre, au nombre des anomalies qu'elle a dû présenter, la ■ production dune quantité extraordinaire de pluie pendant l'été et de neige rr pendant l'hiver.
« On ne doit pas perdre de vue qu'au moment de la convulsion qui
rca donné son relief actuel à la chaîne principale des Alpes (du Valais en Au- « triche), la contrée au milieu de laquelle elle parut présentait déjà de très
rr hautes montagnes Les neiges dont ces hautes montagnes ne pouvaient
tr manquer d'être couvertes ont dû être fondues en un instant par les gaz rr auxquels est attribuée l'origine des dolomies et des gypses (1) v
M. de Beaumont justifie cette fusion rapide des neiges, aux époques de
' M. Elie de Beaumont. Bulletin de la Société géologique de France, séance du 5 juillet 18A7.
lu LA SEINE.
grands cataclysmes, par des faits si nombreux, qu'il me paraît difficile de ne pas se ranger à son opinion. L'accumulation des neiges à cette époque ancienne n'est plus une hypothèse. Les travaux de MM. Wood et Prestwich prouvent que, pendant 1 époque pliocène, le climat de l'Europe s'est considérablement refroidi, que la température moyenne était beaucoup plus basse qu'aujourd'hui, dans le temps où le crag de Norwich se déposait sur les côtes de l'Angleterre, et les marnes bleues dans les profonds sinus du pied des Alpes et de l'Apennin; c'était le commencement de l'époque glaciaire, on ne saurait le nier. Peut-être l'extension des glaciers avait-elle commencé dans les Alpes; mais certainement il y avait, sur les montagnes déjà très élevées qui occupaient la Suisse et la Savoie, une grande accumulation de neiges. Si l'on considère la violence des crues du Rhône, de l'Arve et de l'Isère, à la suite d'une pluie chaude tombée sur un de nos petits glaciers, on se fera facilement une idée de l'immense débâcle produite par la fonte subite de cette grande masse de neiges et de glaces. On comprendra sans peine que ce courant ait balayé toutes les hautes vallées et ait conservé assez de vitesse dans le lac de Genève, malgré sa profondeur de 3oo mètres, pour le purger entièrement de graviers et jeter sur tout son périmètre, ainsi que dans la vallée d'aval, ces puissantes couches d'alluvions anciennes que nous y voyons aujourd'hui. 11 n'est pas même nécessaire pour cela d'admettre que la fonte des neiges et des glaces ait eu lieu en un instant.
Le diagramme n° 16 (article 2 h de cet ouvrage) est une image qui donne une idée très nette de ces alluvions périmétriques. Ce déplacement rapide des alluvions a duré, comme dans le bassin actuel des torrents des Alpes françaises, tant que le courant diluvien a conservé une vitesse suffisante. Puis, lorsque cette vitesse s'est ralentie, les roches n'ont plus été détruites, les vallées supérieures se sont vidées, et enfin les graviers transportés sont restés immobiles autour des lacs et dans les vallées d'aval, absolument comme ceux qui entouraient le petit affouillement produit par l'Yonne à la suite de la crue de 1 866. Il est bon de remarquer que cette fonte de neige ne s'est pas effectuée comme nos petites fontes de neige modernes; au lieu de commencer par la plaine, elle s'est faite d'abord sur les plus hauts sommets d'où sortaient les vapeurs chaudes. Si les glaciers s'étendaient déjà jusqu'aux
INTRODUCTION. un
grands lacs, cette de'bâcle venue du haut a pu passer par-dessus la glace qui les remplissait, ce qui simplifie beaucoup la théorie du dépôt de l'alluvion ancienne sur le périmètre et à l'aval de ces lacs. Peut-être est-ce à cette fusion des glaces, accidentelle et de courte durée, qu'il faut attribuer les traces d'une première époque glaciaire, que des géologues glacialistes très distingués, notamment MM. Morlot et Martins, ont cru reconnaître dans les anciennes moraines.
Quelle est celle des deux dernières convulsions des Alpes qui a modelé le relief du bassin de la Seine? Je serais assez porté à croire que c'est le grand déplacement de la mer produit par le soulèvement des mollasses. Ce qui me ferait admettre cette hypothèse, c'est que l'éléphant méridional a vécu sur les bords de l'Eure, comme autour des lacs de la Bresse et des golfes subapennins , c'est-à-dire avant le dernier mouvement des Alpes. Or, bien certainement, la vallée de l'Eure a été creusée en même temps que les autres vallées du bassin de la Seine. Les limons des plateaux du bassin de la Seine, les graviers du pays de Caux et du Vexin normand, qui remontent à l'époque de l'invasion du bassin parisien par les eaux diluviennes, seraient donc pliocènes, et en cela je serais complètement d'accord avec les auteurs de la carte de France.
11 est possible que le second cataclysme, qui a soulevé non seulement les hauts sommets des Alpes, mais encore les marnes bleues subapennines et le fond des lacs de la Bresse, ait fait passer un autre flot diluvien sur le bassin de la Seine. C'est l'hypothèse admise par M. Elie de Beaumont. te J'ai indiqué «ailleurs, dit-il, le concours probable du déversement, vers le nord-ouest , des te eaux du grand lac de la Bresse, dans la production des phénomènes dilues viens qui s'observent aux environs de Paris. L'absence d'ossements de cétacés
et dans les dépôts erratiques devrait sans doute rendre très réservé
ttdans l'emploi de l'hypothèse de vagues diluviennes (ll » Je suivrai ce conseil, et je me bornerai à dire que, suivant toute probabilité, le ravinement du bassin de la Seine est contemporain du déplacement d'eau, quel qu'il soit, qui a déblayé les hautes vallées des Alpes et transporté Yalluvion ancienne dans la position où nous la voyons aujourd'hui, en lui faisant franchir les grands lacs sans les remblayer.
(l) Bulletin de la Société géologique de France, séance du 5 juillet i 8'iy.
li\ LA SEINE.
La stratification des terrains sédimentaires des Alpes est excessivement contournée; on peut voir, dans le bel atlas joint à l'ouvrage de M. Favre, de nombreux exemples de ces plissements, de ces renversements de couches si fréquents dans ces montagnes. Les partisans des actions lentes prétendent que cette stratification tourmentée est inexplicable avec un soulèvement brusque de la masse des Alpes.
Je serais tenté d'admettre une conclusion opposée : avec un relèvement lent, ces dispositions contournées n'existeraient pas; c'est ce que justifient complètement les faits observés. Nous savons qu'une partie du continent européen continue à se relever dune manière très lente; le fait a été constaté sur les côtes de la Scandinavie- les Anglais ont reconnu que les côtes d'Ecosse s'étaient relevées de 6 à 7 mètres dans les temps historiques. Je ferai voir que le bassin de la Seine s'est soulevé de 5o à 60 mètres depuis l'origine de l'époque quaternaire, et M. Boucher de Perthes a trouvé l'ancien cordon littoral de la baie de la Somme à Moulin-Quignon, à 87 mètres au-dessn^ du niveau actuel de la mer. On peut voir, près de Montpellier, les mollasses recouvertes par les anciens cordons littoraux de la Méditerranée jusqu'à g3o mètres d'altitude.
Ces soulèvements, qui, d'après le sentiment des partisans des actions lentes, pourraient être le cominencementd'un nouveau système de montagnes analogues aux Alpes, produisent sans doute, de loin en loin, des brisures, des failles, dans l'écorce terrestre, mais si peu de plissements et de contournements, qu'on retrouve les anciens lits des cours d'eau à une altitude plus grande, ce qui est tout naturel, mais sans variations brusques dans les niveaux. Les anciens cordons littoraux, qui recouvrent les mollasses de Montpellier, descendent en pente douce, depuis l'altitude de a3o mètres jusqu'au niveau actuel de la mer.
On comprend, du reste, qu'il doive eu être ainsi. Pour soulever des masses fragiles sans les briser et sans modifier beaucoup les niveaux relatifs des diverses parties, il faut agir lentement; avec des actions brusques et violentes, on arrive forcément à des dislocations, qui peuvent devenir des plissements sans solution de continuité, quand les masses imbibées d'eau conservent une certaine plasticité.
INTRODUCTION. lv
Tous les faits constatés par l'observation s'expliquent donc de la manière la plus simple, en admettant que la majeure partie de la chaîne des Alpes soit sortie brusquement du sein de la mer.
D'après le système expose' ci-dessus, Yalluvion ancienne des Alpes, recouverte par le terrain glaciaire, serait contemporaine soit du commencement, soit de la fin du dépôt des marnes bleues, c'est-à-dire serait pliocène; ici je suis en opposition avec beaucoup de géologues, qui considèrent ce terrain de transport comme quaternaire. Voici, notamment, l'opinion formulée par M. Martins^:
«Les travaux de M. Boucher de Pertheset de plusieurs autres savants frangeais et étrangers ont démontré incontestablement l'existence de l'industrie <x humaine dans la couche du diluvium. Il est donc certain que l'homme rc existait avant le grand phénomène géologique qui a produit le diluvium. rr Jusqu'ici, c'est la date la plus ancienne de l'histoire primitive de l'humanité.
rc L'époque glaciaire a suivi celle du diluvium, puisque les moraines (2) et «les blocs erratiques existent à la surface du sol, au-dessus des couches di- «luviales, dont elles sont séparées souvent par d'épaisses couches de terrains. crPar conséquent, après la date du diluvium, la géologie fournit une seconde «date, celle de l'époque glaciaire. L'extension des glaciers, à cette époque, «était immense. On trouve en Allemagne des blocs erratiques qui provienernent des Alpes Scandinaves.??
M. Martins admet donc que Yalluvion ancienne est contemporaine des graviers de la Picardie, du bassin de la Seine et de l'homme du mammouth. Je crois qu'elle est beaucoup plus vieille; j'en ai déjà donné des preuves: en voici d'autres basées sur la paléontologie.
MM. de MortilletetFavre, qui ontbeaucoup étudié les terrains de la Suisse, ont constaté que les ossements du mammouth et du renne se trouvaient, non pas dans les terrains de transport situés sous les moraines, mais dans les graviers remaniés par les cours d'eau. Au fur et à mesure que les grands glaciers fondaient, les animaux de l'âge de pierre suivaient le retrait des glaces en remontant dans les vallées des Alpes, el c'esl dans les graviers des lils
Bull, de la Société d'anthropol. ."> déc. 1861. glaciers et abandonnés .'1 la surface du sol après la '2) Moraines, blocs et boue transportés par les Coule des glaces.
lvi LA SEINE.
de ces cours d'eau, graviers presque toujours superposés aux anciennes moraines, que nous trouvons leurs ossements.
Ces graviers remaniés, qui, d'après les coupes données par M. de Mortiilet(1), ont rarement plus de i5 à ao mètres d'épaisseur, sont donc contemporains du mammouth et appartiennent à l'époque quaternaire. Les grands dépôts de Yalluvion ancienne, placés sous les moraines, sont beaucoup plus vieux; pour moi, ils sont pliocènes, contemporains des limons des plateaux, des graviers des hautes terrasses du bassin de la Seine, et d'une partie des graviers du pays de Caux, comme je crois lavoir démontré ci-dessus.
Telle est l'hypothèse qui, suivant moi, explique le grand déplacement d eau auquel le bassin de la Seine doit son orographie actuelle. C'est avec répugnance, je le répète, et poussé par mes amis, que j'ai formulé cette opinion, et je me hâte de rentrer dans le domaine des faits.
Dans l'exposé qui va suivre, je ferai de nombreux emprunts à sir Ch. Lyell, à MM. Prestwich, Lartet, Paul Gervais, Martins, Collomb, deMortillet, et à beaucoup d'autres auteurs qui se sont occupés d anthropologie ; le cadre étroit de cette introduction ne me permettra pas toujours d'indiquer les sources auxquelles j'ai puisé.
euh de l'Europe Pendant le temps de l'existence du mammouth, le sol de l'Europe a
pendanl , ...
ivpoquc quaternaire, éprouvé des oscillations assez petites, si nous les comparons au grand mouvement des Alpes. Ces variations de niveau paraissent correspondre à ce temps de grand abaissement de température qu'on a appelé Yépoque glaciaire.
Les Anglais ont étudié avec beaucoup de soin ce changement de climat.
On trouve, dans les comtés de Norfolk et de Sull'olk, des terrains marins que l'on considère comme contemporains des terrains pliocènes de la vallée du Pô et du pied des Apennins; ces terrains portent les noms de crags rouçe et corallin. Un autre terrain fluvio-marin plus récent, le crag de Norwich. contient les restes des mêmes mammifères que ceux du terrain pliocène supérieur de la vallée du Pô et du val d'Arno, notamment l'éléphant méridional.
' Bulletin de lu. Société géologique de France, G mars 1 8 G 5 .
INTRODUCTION. lvii
M. Searles Wood et M. Prestwich ont fait une admirable e'tude des coquilles fossiles de ces trois terrains. Ils ont constaté que le nombre des espèces méridionales allait en diminuant, tandis que le nombre des espèces septentrionales allait en augmentant dans ces trois périodes successives (1'. Le crag de Norwich a été étudié plus spécialement à Chillesford , dans le Sulîolk, par ces géologues; ils ont démontré que les coquilles marines qu'on y découvrait annonçaient une température beaucoup plus basse que la température actuelle. Le climat s'était donc considérablement refroidi pendant la série des temps pliocènes. Chaud pendant la première période, il était devenu froid pendant la dernière.
Ces études de MM. Wood et Prestwich sur le crag de Chillesford démontrent que l'époque glaciaire a commencé vers la fin du dépôt des terrains pliocènes. L'éléphant méridional habitait alors le comté de Norwich, comme les bords du Pô et de l'Arno; c'était donc un animal qui pouvait résister à un climat froid.
Dans un terrain que l'on considère comme postérieur au crag de Norwich, le foresi-bed, dont on trouve un lambeau au bord de la mer au pied des falaises du Norfolk, on a recueilli les restes du même éléphant, mais avec les ossements de tous les mammifères quaternaires, entre autres ceux du mammouth et du renne (2). Le climat était donc devenu très froid. C'était à la fois le commencement de l'époque quaternaire et de l'époque glaciaire.
Plus tard, le sol de l'Angleterre éprouve une oscillation; le forest-bed et une grande partie du pays s'enfoncent sous la mer, et l'on en a une preuve bien certaine, car le sol de cette partie immergée de l'Angleterre est couvert de blocs provenant, les uns de la Scandinavie, les autres de la Bretagne et de la Normandie, ou peut-être de terres aujourd'hui inconnues; ces blocs sont noyés dans une masse de limon. Ce singulier terrain de transport, que
1 D'après une première étude due à M. Wood, les coquilles du pliocène anglais appartenant à des espèces encore \ivanles se divisent ainsi :
espèces méndion. espèces septentrion
Pliocène inférieur ou crag corallin 37 j
moyen ou crag rouge 16 8
supérieur ou crag de Norwich o 12
!' Beaucoup de naturalistes contestent la présence du renne et même du mammouth dans le fbresl-bed. La Seini 11
lviii LA SEINE.
les Anglais nomment boulder-clay (argile à blocs), n'a pu être apporté que par des montagnes de glace, qui ont échoué et fondu aux points où se voient les blocs. Puis le sol s'est relevé; le boulder-clay a été sillonné par des cours d'eau, qui y ont déposé des graviers dans lesquels se montrent les restes du mammouth et du renne. Ces graviers sont désignés en Angleterre sous le nom de drift.
Ces oscillations du sol de la Grande-Bretagne ont une amplitude qui, sur certains points, s'élève à plusieurs centaines de mètres (600 mètres en
Ecosse, 390 mètres en plusieurs autres points de l'Angleterre). Néanmoins sir Ch. Lyell fait voir qu'avec un enfoncement de 180 mètres la mer recouvrirait la plus grande partie du sol de la Grande-Bretagne atteinte par le boulder-clay; l'Irlande, notamment, se réduirait à quelques îlots. De même, avec un relèvement de 180 mètres, on souderait les îles de la Grande- Bretagne au continent, lequel se trouverait étendu notablement dans l'Atlantique au delà de l'Irlande.
Nous retrouvons les mêmes phénomènes en Allemagne, en Suède, en Pologne et en Russie. L'Allemagne, au nord de la Bohème, la plus grande partie de la Pologne, de la Suède et du nord de la Russie, se sont enfoncées au-dessous du niveau de la mer, ont été recouvertes par les montagnes de glaces tombées des glaciers de la Scandinavie. Puis ces plaines se sont relevées et ont émergé de nouveau au-dessus des flots. Elles ont été traversées par des cours d'eau qui y ont déposé des graviers dans lesquels on trouve les ossements du mammouth, du renne et autres animaux de l'époque quaternaire.
On a la certitude que l'homme vivait en Suède avant cette immersion et cette émersion successives du pays. Près de Stockholm, on a trouvé dans le sol émergé, sous les dépots marins et glaciaires, des traces non douteuses de son industrie. Je laisse parler M. Martins, qui a fait connaître ces faits dans le récit suivant :
rrEn Suède, il y a eu sans doute plusieurs oscillations semblables, dont on rrne connaît ni le nombre ni la durée. Mais on sait qu'il y a eu, avant ou rr pendant l'époque glaciaire, un mouvement d'abaissement, par suite duquel cr de grandes étendues de terre ont disparu sous les eaux, n M. Martins ajoute
INTRODUCTION. lix
que ces terres furent recouvertes d'un dépôt sablonneux, puis d'un banc de coquilles marines.
ce . . .Les choses en étaient là, lorsque les glaces flottantes, détachées des rr glaciers de la terre ferme, vinrent échouer sur ces bas-fonds. Quand ces •(•glaces entrèrent en fusion, les blocs erratiques quelles avaient transportés retombèrent au fond de l'eau, où ils recouvrirent le banc de coquilles.
rt Enfin vint l'époque du soulèvement graduel, et peu à peu sortirent de -la mer, d'abord les blocs erratiques, puis le banc de coquilles marines, le eebanc de sable sous-jacent et, enfin, le sol primitif.
eeLes blocs erratiques qui émergèrent ainsi, après une longue submeree sion, sont en nombre immense et forment, sur plusieurs points, des masses et énormes de véritables collines, qui sont connues sous le nom â'osars. Près ccd'Upsal, on a bâti un château sur un de ces osars.
eePour creuser le canal qui va de Stockholm à Gottembourg, il a fallu ee traverser un de ces osars, et là, dans la couche la plus profonde, dans le rr sol primitif, au-dessous du banc de sable, on a trouvé des pierres disposées en foyer, et au centre de ce foyer il y avait du charbon de bois.
eeLes hommes existaient donc là où est aujourd'hui la Suède, avant la --longue série de phénomènes que je viens de décrire, c'est-à-dire avant la ee période d'immersion graduelle, qui a été contemporaine, ou même anté- <r Heure, à l'époque de l'extension des glaciers. Ces hommes étaient alors ce sur la terre ferme; puis le sol où ils vivaient a lentement disparu sous les ce eaux de la Baltique; une épaisse couche de sable y a été déposée par la cerner; un banc de coquilles s'est formé au-dessus du sable; les glaces doigtantes, survenant à leur tour, ont apporté des blocs erratiques qui sont ee tombés ensuite au fond de la mer, lorsque la glace s'est fondue; enfin le ee soulèvement s'est produit, et l'osar est peu à peu sorti du sein des flots.
ee Cela reporte l'existence de l'homme en Suède à une antiquité qui nous eeeflraye, lorsqu'on la compare à nos courtes périodes historiques, mais qui
lx LA SEINE.
rrn'a rien d'étonnant pour le géologue, habitue' à compter par centaines de
ff siècles (1). •>■>
Sir Ch. Lyell, qui rapporte les mêmes faits, parle, en outre, d'une hutte et de bateaux chevillés en bois, qui ont été' trouvés dans les sables marins sous les osars.
Il paraît bien établi que le sol de la France, de l'Espagne, de l'Italie et les bords de la Méditerranée, de l'Allemagne du Sud, y compris la Bohême, n'a point été submergé pendant cette période de l'époque glaciaire et quaternaire où l'Angleterre, le nord de l'Allemagne, de la Russie et de la Suède, étaient envahis par les montagnes de glaces du boulder-clay. On a vainement cherché en France ces blocs provenant de pays lointains, qui n'ont pu être transportés que par les glaces flottantes. De même, dans le sud de l'Allemagne, en Espagne, en Italie et sur les contrées méditerranéennes, les terrains de transport proviennent toujours des bassins hydrographiques où ils se sont déposés, et toujours le dépota lieu au-dessous du niveau actuel des roches qui ont fourni les matériaux; ce qui prouve que les mouvements du sol, quels qu'ils aient pu être, n'ont jamais eu pour résultat le renversement des pentes des vallées.
Le sol de cette partie du continent européen et du bassin méditerranéen s'est cependant relevé, mais d'une manière très lente, depuis l'origine de l'époque quaternaire ou glaciaire. M. Boucher de Perthes a trouvé le cordon littoral de la baie de la Somme à Moulin-Quignon, à 36 ou 87 mètres audessus du niveau actuel de la mer. Je démontrerai que le bassin de la Seine s'est exhaussé de 5o à 60 mètres dans la même période.
M. Gemellaro a reconnu en Sicile, dans la caverne de Carbonenceli, à 10 mètres au-dessus de l'ancienne Icare, les ossements d'animaux de l'époque quaternaire, mélangés avec des coquilles marines. M. Albert do la Marmora a trouvé également le fond d'une mer ancienne en Sardaigne, près de Cagliari, avec de nombreux fragments de poteries, à 70 et 90 mètres au-dessus de la Méditerranée actuelle. Les limites de cette introduction ne me permettent pas d'entrer dans de plus grands détails sur ce sujet.
C'est encore pendant l'époque quaternaire qu'a eu lieu l'émersion du
-; Bulletin de la Société d'anthropologie, 5 décembre 1861.
INTRODUCTION. lxi
Sahara, qui formait antérieurement une mer intérieure peu profonde, ou qui, suivant M. Pomel, était couvert par de grands lacs d'eau saumâtre.
Un savant italien, M. Bianconi(1), prétend qu'on doit attribuer l'émersion des marnes bleues subapennines bien plutôt à l'abaissement de la Méditerranée qu'à l'exhaussement du continent. Selon lui, lorsque le détroit de Gilbraltar était fermé, le niveau de la Méditerranée était de 1000 pieds plus élevé que celui de l'Océan, ce qui se voit par la différence d'altitude des anciens cordons littoraux des deux côtés du détroit. C'est par l'ouverture du détroit que s'est écoulé le trop plein de la Méditerranée et l'eau de la mer Saharienne. Cet abaissement de niveau, de 1 ooo pieds, représente assez bien l'altitude actuelle des terrains pliocènes émergés, au pied des Apennins et des Alpes.
Suivant M. Bianconi, l'émersion des marnes bleues pliocènes ne serait donc pas due au dernier mouvement des Alpes et des Apennins; ce qui n'infirme pas la théorie du creusement des vallées exposée ci-dessus.
Les géologues se sont trouvés dans un grand embarras pour expliquer certains faits de l'époque quaternaire.
Dans les graviers des cours d'eau de cette époque, on a trouvé les restes du mammouth, du renne et des autres animaux contemporains, avec des silex taillés et non polis et dans des conditions bien singulières. Par exemple, dans la vallée de la Somme, petite rivière réduite à quelques mètres de largeur, les restes des graviers anciens, où se trouvent les ossements et les silex taillés, semblent prouver que la rivière avait alors plus d'un kilomètre de largeur, et qu'elle coulait à un niveau beaucoup plus élevé que le niveau actuel. Ces ossements et ces objets travaillés par l'homme sont toujours ensevelis au fond des sablières, et ces graviers riches sont recouverts par une couche, souvent très épaisse, des graviers pauvres, dans lesquels on n'a jamais rien découvert. Enfin les sablières sont généralement cachées sons une couche de limon de couleur ocreuse, qui, dans certaines localités, parait se relier à un vaste manteau de limon, de môme couleur, qui sélend sur les plateaux.
Bulletin de la Société géologique de la France, séance du 20 novembre i805.
i.mi LA SEINE.
Les mêmes faits ont été constatés dans toute la France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et en Espagne.
Comment expliquer l'existence de si grands cours d'eau dans des bassins si peu étendus, et qui, aujourd'hui, alimentent à peine de petites rivières ou des ruisseaux? Pourquoi ces deux couches de graviers superposées, lune riche en ossements, l'autre pauvre? D'où proviennent ces limons, qui paraissent recouvrir toutes les plaines de l'Europe?
La difficulté a paru si grande, qu'on a fait intervenir plusieurs submersions, plusieurs déluges, les uns à courants violents, qui ont transporté les graviers ossifères et non ossifères, les autres tranquilles, provenant de la fonte des glaciers, qui ont déposé les limons.
Je choisis une notice de mon ami M. Delanoue, qui résume très nettement l'opinion des géologues français sur cette question capitale. Je cite textuellement les passages qui font le mieux ressortir l'état de l'opinion (l) :
rr . . .Cette origine marine du diluvium est infirmée, je le sais, par l'abonffdance des animaux terrestres et d'eau douce qui s'y trouvent; mais il n'y a rrrien d'étonnant à cela, puisque l'instantanéité du phénomène a surpris et ce enseveli toute la faune des continents inondés.
rrLe diluvium de Saint-Acheul offre clairement trois étages, savoir : deux ■•dépôts de silex, séparés par un dépôt calcaire et lacustre. Ces deux étages -■diluviens, l'inférieur et le supérieur, offrent à peu près la même composition. Ce sont, de part et d'autre, des fragments de silex, des sables et rrdes graviers.
rr On a cru cependant remarquer qu'en général le diluvium inférieur avait -une teinte gris-blanchâtre et un plus grand nombre de galets, tandis que "le diluvium supérieur avait une couleur jaune-rougeàtre et un plus grand rr nombre de silex à vives arêtes. Mais ce qui établit une différence certaine ••H capitale entre ces deux dépôts similaires, alors même que manque le cr dévot lacustre intermédiaire, c'est la présence d'ossements de mammifères et rr de pierres taillées de main d'homme dans le diluvium inférieur, et leur rr absence à peu près complète dans le diluvium supérieur
Bulletin de la Société d'anthropologie , séance du 6 février 1862.
INTRODUCTION. lxiu
«Loess (limon). Il termine la série des terrains quaternaires en Belgique «et dans le nord de la France. Dumont les réunit, bien à tort, au diluvium ce pour former un seul système, l'hesbayen. n
M. Delanoue fixe ainsi les épaisseurs maximum des divers éléments du diluvium de la Picardie :
i° Loess(limon des plateaux), 10 mètres;
2° Diluvium rougeâtre (diluvium rouge), 6m,6o;
3° Sable calcaire avec coquilles lacustres, 5 mètres;
k° Diluvium gris (ossements, silex taillés), k mètres.
Il constate que le boulder-clay anglais manque en France.
Admettant l'opinion généralement reçue, il fait donc intervenir trois déluges ou invasions d'eau pour expliquer les dépôts de graviers et de limon, le dépôt n° 3 ne pouvant être considéré comme diluvien.
A la séance même de la Société d'anthropologie où cette communication a été faite, M. le docteur Broca a présenté une objection sérieuse, à laquelle il n'a jamais été répondu.
ce . . . Il me semble, dit-il, que, si les haches, couteaux et autres instrufements de silex avaient été taillés avant la première époque diluvienne, ces rr objets auraient dû s'émousser et s'arrondir comme les autres fragments de rr silex roulés dans les mêmes torrents; or, tandis que tous les cailloux, gros ce ou petits, qui constituent la couche du diluvium inférieur sont arrondis ce sur toutes leurs faces, les silex taillés, qu'on trouve çà et là parmi eux, ont ce conservé leurs vives arêtes et leurs bords tranchants. Ils n'ont donc pas été écroulés, et je me demande dès lors s'il ne serait pas plus naturel d'admettre -(pie les hommes qui les ont taillés ont vécu pendant la période qui a séparé ce l'époque du premier diluvium de celle du diluvium supérieur. 75
Cette explication de M. Broca n'était pas plus admissible que celle du géologue qu'il combattait, car les silex taillés et les ossements se trouvent dans toute l'épaisseur de la couche du fond des sablières, qui a souvent h mètres de puissance, comme l'indique M. Delanoue, et non à la surface seulement. Les hommes et les animaux de l'âge de la pierre taillée ont donc vécu pendant une époque de remaniement de ces couches de graviers. Je ferai voir, et c'est là un des principaux objets de cet ouvrage, cpie ces graviers ont <:l<:.
lxiv LA SEINE.
en effet, remanies par des cours d'eau, et qu'aucun déluge n'est intervenu
depuis pour déposer les graviers et le limon supérieurs.
Ainsi que je l'ai dit, la notice de M. Delanoue résume, non pas son opinion particulière, mais celle de la plupart des géologues français. Il est impossible de donner ici même les titres des publications qui ont été faites sur ce sujet; je me bornerai à renvoyer le lecteur au Bulletin de la Société géologique de France et aux traités spéciaux.
Il existe un grand nombre de mémoires de MM. Elie de Beaumont, Hébert, Gh. d'Orbigny, Melleville, de Mortillet, de Vibraye, Benoît, etc., où l'opinion des géologues se trouve résumée; la plupart admettent les trois dépôts diluviens successifs :
Diluvium gris, gravier du fond des sablières: Diluvium rouge, gravier supérieur; Loess ou limon.
M. Elie de Beaumont et M. l'abbé Lambert admettent purement et simplement le transport des graviers et des ossements par des courants diluviens.
M. Buteux, dans une intéressante publication sur les terrains de transport de la Picardie, s'est borné à constater les faits (l).
M. de Mercey(a) considère le gravier inférieur des sablières comme fluviatile; le gravier supérieur, même lorsqu'il est imprégné de limon rouge, a la même origine. Mais le limon rouge qui recouvre le tout, et la faible couche de gravier anguleux qui se trouve au-dessous, ont été transportés par des eaux diluviennes qui, à l'époque de la fonte des grands glaciers, ont envahi toutes les parties basses du continent européen. Cette dernière assertion est, suivant moi, la seule partie de cette remarquable notice qui puisse donner lieu à contestation. Je ferai voir que le limon rouge est d'origine fluviatile, comme le reste des dépôts des basses terrasses et du fond des vallées, et qu'il est entièrement différent du limon des plateaux.
Les géologues anglais, et notamment M. Prestwich, admettent l'origine
Esquisse géologique du département de la : Bulletin de la Société géologique de France,
Somme, par Ch.-Jos. Buteux. Abbeville. imprime- se'ance du 5 octobre 1866. rie de P. Briez, i86/(.
INTRODUCTION. lxv
fluviatile de tous les terrains de transport de la vallée de la Seine et de la Picardie ; ils repoussent l'idée d'un phénomène violent à l'origine de l'époque quaternaire.
Mais, de même que M. de Mercey et les autres géologues français, ils ne disent pas pourquoi le dépôt supérieur de gravier des sablières renferme si rarement des ossements et des silex taillés. De plus, ils font intervenir l'action des glaces flottantes pour expliquer les contournements de certaines zones de terrains de transport, action inconciliable avec les faits, notamment avec l'existence de l'hippopotame , si bien constatée dans tous nos grands fleuves de l'âge de pierre.
Je ferai voir, dans le cours de cet ouvrage, que tous ces phénomènes, si difficiles à comprendre en apparence, sont dus à des actions fluviatiles, qui s'accomplissent encore tous les jours sous nos yeux. Les cours d'eau de l'âge de pierre étaient, à la vérité, incomparablement plus grands que ceux qui coulent aujourd'hui; mais ce fait s'explique par des changements climatologiques incontestables. Le climat de l'Europe était moins chaud l'été, moins froid l'hiver, à l'époque quaternaire que dans les temps modernes; probablement il était beaucoup plus pluvieux.
L'existence de ces grands cours d'eau ne peut d'ailleurs être révoquée en doute; elle a été constatée dans toules les parties du monde. M. le duc de Luynes, dans son voyage scientifique en Palestine, a reconnu que le niveau de la mer Morte était autrefois de 200 mètres plus élevé qu'aujourd'hui; que le Jourdain était un grand fleuve; que d'autres fleuves, taris bien antérieurement aux temps historiques les plus reculés, tombaient dans cette mer du côté du sud(1).
Sir Gh. Lyell a fait connaître la grandeur de l'alluvion du Mississipi. A Natchez, les limons déposés par le fleuve s'élèvent à 60 mètres au-dessus du lit actuel, et couvrent une plaine immense. Les eaux pluviales, les tremblements de terre, ouvrent dans ces dépôts limoneux des ravins qui sont de véritables vallées.
M. Agassiz a constaté des faits du même genre dans le bassin de l'Ama-
(l) Voir la relation de cette partie du voyage par M. L. Larlet , Bulletin de In Société fféologit/uc de France , séance du 1" mai 1 805.
La Seinb. i
i.xvi LA SEINE.
zone; quoique ce fleuve éprouve des crues qui s'élèvent encore aujourd'hui à 27 mètres de hauteur, le savant géologue n'a pu expliquer, par l'effet de ces crues, la formation de l'immense plaine de limon, grande comme un continent, qui occupe aujourd'hui ce bassin ; il a fait intervenir les glaciers. Mais ces glaciers, descendant sous la ligne jusqu'au niveau de la mer, sont difficiles à comprendre; il suffirait peut-être, pour se rendre compte des faits, d'admettre l'existence d'un fleuve dont la portée serait beaucoup plus grande que celle de l'Amazone actuelle.
M. Àgassiz a constaté que l'alluvion limoneuse de l'Amazone n'avait pas moins de 100 mètres d'épaisseur.
Sir Gh. Lyell rend compte, dans le récit suivant, de la grandeur de l'alluvion du Gange (1) :
te Les vastes plaines du Bengale sont couvertes de la boue de l'Himalaya rrqui, en remontant le Gange, s'étend dans l'intérieur des terres à 1900 kilomètres de la mer, conservant son homogénéité sur toute cette surface, *sauf qu'elle devient un peu plus sableuse à mesure qu'on se rapproche des ff hauteurs. Quand on descend le fleuve pendant la saison des inondations, cfon ne voit qu'une nappe d'eau dans toutes les directions, sauf çà et là des f têtes d'arbres qui s'élèvent au-dessus de son niveau.
rcLe docteur Wallich, tout en confirmant ces observations, m'informe ff qu'en certains points du Bengale, plus loin dans l'intérieur, il a rencontré "des coquilles terrestres dans les berges du grand fleuve. On a fait à Galrrcutta des sondages commencés à une faible altitude jusqu'à la profondeur ce de 0,0 à 120 mètres; partout où l'on a trouvé des restes organiques, ils «étaient fluviatiles ou terrestres. Au fond des sondages, après avoir traversé rrdii limon fin, on atteignit des lits de galets, de sable et de cailloux, tels «qu'en aurait présenté un ancien lit de rivière; on y rencontra des ossercments de crocodile et la carapace d'une tortue d'eau douce à 100 mètres frde profondeur et 120 mètres au-dessous de la surface. Aucun galet n'est -rapporté maintenant par le fleuve. v
Ainsi ce fleuve, qui ne peut plus entraîner aujourd'hui que du limon, roulait autrefois du sable et du caillou; cela donne la mesure de la gran-
■'> L'Ancienneté de l'homme, etc., traduction de M. Chaper.
INTRODUCTION. lxvh
deur du fleuve ancien. Les eaux courantes déposent le limon qu'elles tiennent en suspension lorsque leur vitesse tombe au-dessous de om, i5 par seconde; il faut que cette vitesse s'élève à om,20 pour que le sable fin se mette en mouvement, et à om,yo pour que le courant déplace le petit gravier analogue à celui de nos allées de jardin. Il faut des vitesses de 2 à 3 mètres pour que le caillou se déplace. La vitesse de l'eau du fleuve du Bengale était donc beaucoup plus grande qu'aujourd'hui, à l'époque où il roulait du sable et du caillou, et sa portée, par conséquent, était bien plus considérable.
On verra plus loin que les anciens limons du Mississipi sont contemporains des graviers des grands lits de la Somme et de la Seine, où Ion trouve des silex taillés et des ossements de mammouth, c'est-à-dire qu'ils remontent à l'époque quaternaire, et tout porte à croire qu'il en est de même des anciens dépôts de l'Amazone et du Gange.
Je dois dire quelques mots de cette époque glaciaire dont il a été question ci-dessus, et qui, elle aussi, correspondu l'époque quaternaire.
Dans les montagnes suffisamment élevées, il existe une ligne au-dessus de laquelle le sol reste constamment couvert de neiges, et qui est vulgairement connue sous le nom de ligne des neiges éternelles. Les météorologistes savent qu'elle correspond à la courbe de niveau dont la température moyenne, pendant les six mois chauds de l'année, est égale à zéro.
La température moyenne de l'air diminue de i° centigrade par 160 ou 180 mètres d'augmentation d'altitude; il résulte de là que, plus on se rapproche de l'équateur, plus la ligne des neiges éternelles est élevée. Aujourd'hui, dans nos Alpes, elle est à a 7 00 mètres environ d'altitude.
La congélation des neiges amène des accumulations de glaces, des glaciers, qui s'écoulent par les vallées, absolument comme les cours d'eau ordinaires, seulement ils marchent avec une lenteur extrême. On m'a dit. en 1 8 G 5 , à Ghamonix, que le glacier des Rossons avait rejeté, quelquemois auparavant, les restes d'un malheureux guide tombé dans une crevasse vers 1 8 9. A .
Le glacier s'arrête au point où la température estasse/ douce pour opérer
Lxvin LA SEINE.
la fusion complète de la glace. Ce point varie suivant les saisons; son altitude est nécessairement plus élevée Tété que l'hiver, et plus élevée encore à la fin des étés chauds. Le glacier s'allonge dans les séries d'années froides et humides, et se retire dans les séries d'années chaudes et sèches.
La glace, glissant dans les vallées, reçoit dans son parcours des éhoulis de rochers et de terrains détritiques, qu'elle entraîne avec elle et qu'elle dépose aux points où s'opère sa fusion ; ces dépôts portent le nom de moraines. Il y a des moraines latérales de chaque côté du glacier, et des moraines terminales à son extrémité. On donne le nom de blocs erratiques aux débris de rochers qui, avec la boue glaciaire, constituent les moraines ; il y a des blocs erratiques énormes, on l'a vu ci-dessus.
Ces blocs, ainsi transportés dans la glace, subissent des frottements considérables contre d'autres roches restées en place, qui les polissent ou les rayent; il arrive donc parfois qu'ils sont striés et polis, tout en conservant leurs angles vifs. La boue glaciaire se distingue des limons ordinaires en ce qu'elle ne se dépose jamais en zones comme les graviers, les sables et les limons des cours d'eau; elle forme, avec les blocs erratiques, un dépôt complètement irrégulier et confus.
A l'époque quaternaire, les glaciers ont pris un développement extraordinaire. Aujourd'hui la longueur de leurs rameaux dépasse rarement 20 à 3o kilomètres, à partir des sommets les plus élevés des Alpes. Autrefois ils s'étendaient à 2&o et 3oo kilomètres de ces sommets. Le glacier du Rhône descendait jusque sur les pentes orientales du Jura et même jusqu'à Lyon, remplissant le lac de Genève; de même les glaciers du revers sud des Alpes passaient par-dessus les grands lacs de la Lombardie. En général, on peut dire que les têtes des anciens glaciers des Alpes sont descendues au-dessous de l'altitude de 200 mètres (l).
Les restes des moraines, les blocs erratiques, sont disséminés sur les flancs de toutes les grandes vallées des Alpes, sur les pentes du Jura, à l'aval du lac de Genève; les points où ils se sont arrêtés s'élèvent jusqu'à 1 200 mètres
1 MM. Chantre et Faisan ont trouvé des blocs vaux de ces géologues lorsque j'ai écrit (page 4 de erratiques à la Croiv-Rousse, aux altitudes de 200 cet ouvrage) que les glaciers anciens avaient poussé et même 1 5o mètres. Je ne connaissais pas les tra- leurs moraines jusqu'à l'altitude de £100 mètres.
INTRODUCTION. lxix
au-dessus du fond des valle'es. Des géologues dévoués à la science, MM. Favre, Sorel, Faisan et Chantre, s'occupent, au moment où j'écris ces lignes, du pénible labeur de repérer et de classer ces épaves des anciens glaciers, disséminées à la surface de nos départements de l'Ain, du Rhône, de l'Isère, de la haute et de la basse Savoie.
On trouve les moraines des anciens grands glaciers dans toutes les parties montagneuses du monde, dans l'Amérique du Nord, en Asie. MM. Hooker et Louis Lartet ont reconnu d'anciennes moraines au pied du Liban; M. Agassiz, sous la ligne, dans le bassin de l'Amazone.
Il paraît que les géologues américains ont constaté l'existence des blocs erratiques dans les prairies plates des bords du Mississipi, jusqu'au 37e degré de latitude. Des faits analogues ont été constatés dans l'Amérique du Sud, au Chili.
Depuis longtemps M. Collomb avait signalé des moraines clans les Vosges; il vient, avec M. Martins, d'en décrire d'autres qui existent dans les basses vallées des Pyrénées.
M. Delanoue en a signalé dans les vallées du Mont-Dore.
L'existence des grands glaciers est une des questions les plus embarrassantes et les plus controversées.
Les anciens géologues, de Saussure notamment, attribuaient à de grands courants le transport des blocs erratiques. On a imaginé les théories les plus extraordinaires pour expliquer ce phénomène. C'est vers le commencement du siècle qu'on trouva enfin l'explication qui porte le cachet de la vérité.
«Ce fut en 1 8 1 5, dit M. Favre, que M. Péraudin, chasseur de chamois de cria vallée de Bagne, suggéra à M. de Charpentier l'idée que les blocs errarc tiques avaient été transportés par les glaciers. r>
C'est seulement en 1 8 3 5 que le système de M. de Charpentier fut exposé en France(l). Il fut vivement combattu, ainsi que je l'ai exposé ci-dessus; mais, aujourd'hui, il es! admis parle plus grand nombre des géologues.
D'après cette théorie, les glaciers, à une époque qui remonterait à l'origine des temps quaternaires, se seraient étendus dans toutes les grandes
,; Annales des mines , t. VIII, i835.
lxx LA SEINE.
vallées des Alpes, bien au delà de leurs limites actuelles, jusque dans les départements de l'Ain, de l'Isère et du Rhône, jusqu'aux plaines de la Lombardie, et c'est sur ces véhicules qu'auraient voyagé les boues, les cailloux polis et striés et les blocs erratiques à angles vifs qu'on trouve aujourd'hui jusque sur les pentes du Jura, ainsi que dans les anciens départements français limitrophes de la Suisse et de la Savoie.
r M. Agassiz adopta une partie des vues de M. de Charpentier, dit M. Favre: '•mais il les modifia en admettant que, pendant l'époque glaciaire, il y eut «une nappe de glace sur toute la terre, tandis que M. de Charpentier soutenait qu'il n'y avait eu que des glaciers de dimensions gigantesques.?;
Il paraît que l'illustre géologue a conservé sa manière de voir, car, on la vu ci-dessus, il admet que les boues de l'Amazone et les blocs des prairies du Mississipi ont été transportés par les glaciers.
Suivant M. Favre, l'extension des glaciers des Alpes a été produite par rleux causes principales : crLa grande évaporalion qui a dû avoir lieu, après le «soulèvement des montagnes, à la surface des terrains récemment émergés, ret l'élévation des montagnes, qui était plus grande à l'époque quaternaire crque de nos jours. r>
M. Favre admet implicitement, comme on le voit, le soulèvement rapide des montagnes; car, si les montagnes s'étaient soulevées lentement, d'un mètre par siècle, comme l'admettent les géologues anglais, elles auraient été complètement asséchées longtemps avant d'avoir atteint l'altitude deneiges éternelles.
Cette explication, que M. Favre emprunte en partie à M. le professeur de la Rive, me paraît, sans contredit, la plus satisfaisante.
En effet, quelle cause plus puissante de refroidissement que l'immense évaporation, conséquence forcée de cette inondation générale, due au soulèvement rapide des Alpes, de l'Himalaya, etc.! On sait que l'évaporation est bien autrement active à la surface d'un sol mouillé, d'un marais ou dune lagune peu profonde, qu'à la surface d'une mer ou d'un lac. Les ingénieurs du département de l'Hérault ont constaté qu'en été la température des marais de la plaine de Cette s'élevait à 1 5° au-dessus de celle de l'air. Il devait y avoir des effets semblables à l'origine de l'époque quater-
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naire. De là, des pluies continuelles, des brouillards renouvelant et entretenant cette humidité du sol. De là, la cause du refroidissement des étés, du réchauffement des hivers, des glaciers et des grands cours d'eau.
J'insiste peu sur ce point, qui exigerait de grandes études et de longs développements. J'ai déjà dit que j'abandonnerais le moins possible mou rôle de monographe.
L'homme a-t-il été témoin de ces grands phénomènes? A-t-il vu le soulèvement des Alpes, ou, du moins, celui des marnes bleues subapennines? A-t-il vécu réellement, à l'époque quaternaire, avec le mammouth? Telles sont -les questions que je me propose d'examiner.
Aucune trace de l'homme ou de son industrie n'a été découverte jusqu'ici dans les terrains du bassin de la Seine antérieurs au soulèvement des mollasses alpines et des marnes bleues subapennines.
Mais en Auvergne, dans un terrain qui se trouve à la limite des dépôts éocène et miocène, et qui, par conséquent, est bien antérieur au soulèvement des Alpes, M. le commandant d'artillerie Laussedat a découvert une mâchoire inférieure de rhinocéros, portant des traces d'incisions qui ont paru faites avec un corps dur et tranchant. M. Lartet a étudié avec grand soin cette pièce curieuse, et il a bien voulu me la montrer, afin de connaître mon impression. A première vue, il me semblait incontestable que la main de l'homme seule avait pu laisser ces traces sur un ossement; que les entailles avaient été faites avec un silex tranchant, lorsque la mâchoire était encore fraîche; mais M. Lartet s'est montré plus réservé.
Cette pièce, le plus ancien indice connu de l'existence de l'homme sur la terre, a été présentée par M. Laussedat à l'Académie des sciences et à la Société géologique de France.
M. l'abbé Bourgeois a recueilli hors du bassin de la Seine, à Thenay, près Pontlevoy (Loir-et-Cher), dans le calcaire de Beauce, un grand nombre de silex qu il croit travaillés par l'homme. Ces silex ont élé mis sous les yeux de plusieurs géologues. Beaucoup, et je suis de ce nombre, n'y ont vu que des • '(lais de silex brisés par des causes naturelles, coninn' on en trouve dans
Preu i
de la
:oexistence en Frain ■
de Vhaiïnm
du mammouth, du renm
Lx.xii LA SEINE.
toutes les sablières; mais des hommes très compe'tents, tels que MM. Worsaae, directeur du musée de Copenhague, de Mortillet, etc., partagent l'avis de M. Bourgeois, et sont convaincus que ces silex ont été travaillés par l'homme1.
M. l'abbé Delaunay a découvert dans les faluns de la carrière de la Barrière, commune de Chazi-le-Henri (Maine-et-Loire), les débris d'un squelette d'halithérium, de la famille des Siréniens. Deux des côtes portaient des coupures et des incisions profondes, faites évidemment lorsque les os étaient encore frais. M. de Mortillet a présenté ces ossements à la Société géologique, et il nous a semblé à tous que ces incisions avaient été faites avec un instrument tranchant, dirigé par la main de l'homme. M. Hébert a fait remarquer que certains poissons portaient des dents très tranchantes, qui pouvaient faire des incisions semblables (2).
M. Crocchi a signalé à la Société d'anthropologie^ la découverte d'un crâne humain à Olmo, dans les marnes lacustres du terrain pliocène du val d'Arno, en amont de Florence. Au congrès d'anthropologie de 1867, M. Arthur lssel a annoncé que des ossements humains avaient été trouvés dans les marnes bleues pliocènes de Savone.
M. l'abbé Bourgeois a recueilli des silex grossièrement taillés dans les sablières de Saint-Prest, où se trouvent les ossements de l'éléphant méridional. Dans les mêmes sablières, M. Desnoyers a trouvé des ossements portant des traces d'incisions faites avec des outils en silex.
Le calcaire de Beauce s'est déposé avant le soulèvement des mollasses alpines; les faluns de Touraine, les marnes bleues de Savone et celle de l'Olmo ont précédé le grand soulèvement des Alpes du Valais, et les géologues considèrent les sables de Saint-Prest comme contemporains des derniers terrains pliocènes ou des terrains quaternaires les plus anciens. L'homme aurait donc été témoin du soulèvement des mollasses alpines, ou au moins
1 Au moment où je corrigeais les épreuves de les pierres à fusil. On ne peut guère comprendre
cette introduction , le 1 a décembre 1 808 , M. l'abbé que ces retouches soient dues à une cause naturelle ;
Bourgeois a provoqué une nouvelle conférence dans les traces du travail de l'homme paraissent évidentes, le cabinet de M. de Quatrefages. J'assistais à cette ; M. l'abbé Bourgeois nous a montré un os du
conférence. Au premier abord, l'impression gêné- même halithérium, présentant des incisions faites
raie était défavorable; mais M. Bourgeois nous a avec un instrument tranchant, montré, sur ces silex grossiers, de fines retouches, (;' Bulletin de la Société d'anthropologie , séance
semblables à celles (pie tout le monde a pu voir sur du i 9 décembre 1 867.
INTRODUCTION. lxxiii
de la dernière convulsion qui a relevé les terrains pliocènes subapennins. Les faits relate's ci-dessus, trop peu nombreux encore, sont de simples indices de l'existence de l'homme aux époques miocène et pliocène; les géologues prudents réservent encore leur opinion, mais la science doit enregistrer ces commencements de preuve.
Après le relèvement des marnes bleues, dès l'origine de l'époque quaternaire, lorsque le mammouth apparaît sur la terre, les preuves de l'existence de l'homme deviennent si nombreuses, si positives, qu'elles ne laissent plus subsister aucun doute.
Cuvier n'admettait pas que l'homme eût vécu avec le mammouth; pour lui, ce couronnement de l'œuvre était aussi le dernier terme de la création, et l'autorité de ce grand naturaliste était telle, que, pendant longtemps, les savants ne s'occupèrent plus de rechercher les traces de l'homme dans les terrains quaternaires, convaincus d'avance de l'inutilité de ces recherches. L'annonce des découvertes de quelques chercheurs obstinés fut accueillie par les hommes de science avec la plus complète incrédulité.
En- 1823, M. Boue découvrait un squelette humain dans l'ancien limon (loess) du Rhin, à Lahr, petite ville du grand-duché de Bade, presque en face de Strasbourg.
En 1828, M. Tournai recueillit des ossements humains, associés à de grossières poteries et à des ossements d'animaux de race éteinte, sous les limons de la caverne de Bize, dans le département de l'Aude (1).
M. de Christol publia, en 1829, un mémoire(2) sur des découvertes du même genre faites par lui et M. Emilien Dumas, un an auparavant, dans la caverne de Poudres, près de Mîmes.
Le docteur Schmerling, de Liège, fît paraître, en 1 833 et 1 834, deux volumes sur les objets trouvés dans plus de quarante cavernes explorées par lui le long de la Meuse et de ses affluents. Parmi ces objets se trouvaient de nombreux ossements humains, et notamment les restes de trois individus au moins, déterrés dans la caverne d'Engis, à 3 kilomètres au sud-est de Liège. Près de ces ossements gisaient des restes d'animaux de race éteinte, tels
(1) Annales des sciences naturelles, 1828, t. XV. Notice sur 1rs osseAunts humains des cavernes
p. 3/i8. Ibid., 1829, t. XVIII. du dard. Montpellier. 1829.
La Seine. j
lxxiv LA SEINE.
que Y ours des cavernes, le mammouth, le rhinocéros à narines cloisonnées, ['hyène des cavernes, ou encore vivants, comme le chat sauvage, le castor, le sanglier, le chevreuil, le loup et le hérisson. On trouva, dans la caverne d'Engis, un os et plusieurs silex taillés.
Les meilleurs esprits n'attachèrent point à ces premières découvertes l'importance qu'elles méritaient. Ces dernières surtout auraient dû ouvrir les yeux des savants; Schmerling lui-même était fort embarrassé pour expliquer le mélange des autres ossements avec ceux du mammouth et de l'hyène, qu'il considérait comme des espèces tropicales. C'est en 1860 seulement que sir Charles Lyell fit, avec M. le professeur Malaise, une nouvelle visite des cavernes explorées autrefois par Schmerling. M. Malaise y découvrit des fragments d'un crâne humain, et deux mâchoires inférieures intactes, avec leurs dents. Ces ossements étaient associés avec des os d'ours, de grands pachydermes, etc.
Suivant sir Charles Lyell, MM. John frères auraient signalé, en 1800, l'existence de silex taillés à Hoxne, près de Diss en Suffolk. En 1859, M. Prestwich trouva deux instruments en silex dans cette même sablière, qui a donné depuis des ossements de mammouth, de daim et de cheval.
M. Delanoue signale des découvertes très anciennes d'ossements humains et d'instruments en silex, faites par M. Austin dans les cavernes du Devonshire.
Ces découvertes étaient contestées, ou n'avaient point attiré l'attention des hommes de science; l'opinion de Cuvier était encore dominante; Yhomme fossile, mauvaise locution admise alors par le public, était l'objet des plaisanteries de tous, même de nos chansonniers.
C'est à un savant français qu'était réservé l'honneur de déchirer le voile qui cachait la vérité. En i83(), M. Boucher de Perthes trouvait, dans les sablières d'Abbeville, des silex taillés de main d'homme et mêlés, dans ces sablières, avec des ossements d'animaux de l'âge du mammouth^. Ces objets étaient si nombreux, qu'il était impossible de nier leur existence; cependant les savants, toujours sous l'impression des opinions de Cuvier. résistèrent
' Un premier mémoire, adressé à l'Institut le demie des sciences, tome XXIII, pages 355, 017 17 août 18/1G, fut suivi de plusieurs autres cpii et 10/10; tomes XXIV, XXV et XXVI, pages 106-2. furent publiés dans 1rs Comptes rendus île l.'Aca- 1-27, i-î'S et yo3.
INTRODUCTION. lxxv
longtemps encore. Ces outils si grossièrement travaillés e'taient, suivant eux, l'œuvre des ouvriers qui exploitaient les sablières et abusaient de la crédulité des explorateurs. Mais, enfin, les yeux s'ouvrirent à la lumière. M. Prestwich, en 1 858 , faisait photographier, dans la sablière même, à Saint-Acheul près d'Amiens, une hache en silex encore en place, près d'une dent de mammouth.
Dans les séances des 3 et t 7 novembre i85o,, M. Isidore Geoffroy Saint- Hilaire présentait à la Société d'anthropologie un grand nombre de silex taillés, qui lui avaient été remis par M. Boucher de Perthes lui-même, et dont l'authenticité ne pouvait, être contestée.
Le 1 9 mars 1860, M. Lartet constatait, sur des ossements trouvés à Sevran et décrits par Guvier, des traces d'incision faites avec des instruments en silex.
La glace était enfin rompue, et les preuves de la coexistence de l'homme', du mammouth et des autres grands mammifères de l'âge de pierre, affluèrent de toutes parts.
Je ne dirai rien, dans cette introduction, des faits constatés dans le bassin même de la Seine par MM. Lartet, Gosse de Genève, marquis de Vibraye, Beaudoin, Collenot, Martin, Beboux, etc. L'histoire de ces découvertes trouvera naturellement sa place dans la quatrième partie de cet ouvrage.
M. Lartet rendit compte, dans la séance de la Société philomathique du 1 8 mai 1861, de la découverte de la sépulture d'Aurignac, au pied des Pyrénées. Des ossements ayant appartenu à dix-sept squelettes au moins furent, en 1862, transportés et enfouis dans le cimetière du village; ils sont donc complètement perdus pour la science; mais , en dehors de cette sépulture, on trouva des lits de cendres et de charbon, et, dans ces restes d'anciens foyers, des silex taillés, des instruments en os et en bois de renne , et enfin de nombreux ossements provenant des animaux, suivants: ours des cavernes, ours brun, blaireau, putois, tigre, citai sauvage, hyène, loup, renard, mammoulli . rhinocéros (à narines cloisonnées), cheval, âne, porc, cerf, mégacéros, chevreuil, renne, aurochs.
Plusieurs des ossements avaient été passés au l'eu; les os à moelle étaient fendus. La plupart de ces débris étaient rongés, comme si les hyènes avaient
iaxvi LA SEINE.
l'habitude de visiter les lieux dans l'intervalle des repas funéraires. M. Lar-
tet découvrit, dans les cendres, les coprolithes de ces carnassiers.
Le 2 3 mars 1 863 , M. Boucher de Perthes découvrit lui-même à Moulin- Quignon, près d'Abbeville, une mâchoire humaine dans une sablière située à 33 mètres au-dessus de la Somme, à 37 mètres au-dessus de la mer. Cette sablière renferme des silex taillés. Cette découverte donna lieu à de vives discussions; des savants anglais et français se rendirent sur les lieux. Après les constatations les plus minutieuses, l'antiquité de cette relique ne fut plus contestée par aucune des personnes présentes. M. Alphonse Milne Edwards rendit compte de ces constatations à l'Académie des sciences, mais la Société géologique de Londres refusa de donner un avis sur cette découverte.
Un autre crâne humain a été recueilli, depuis, dans la même sablière, par M. l'abbé Martin.
M. Boucher de Perthes a constaté qu'on trouvait des coquilles marines roulées dans les sables de Moulin-Quignon; ce qui prouve que ce terrain de transport, situé aujourd'hui à 37 mètres d'altitude, était autrefois au niveau de la mer. C'était l'ancien cordon littoral de la baie de la Somme. Le 16 juillet 18 64, de nouveaux ossements humains furent découverts à Moulin-Quignon, en présence de plusieurs personnes, et notamment de MM. Buteux et de Mercey.
Vers la même époque, MM. Lartet et Christy rendirent compte à l'Institut et à la Société d'anthropologie du résultat des explorations faites par eux, en 1 863 , dans les cavernes du Périgord. Huit grottes ou stations avaient été visitées(1), et MM. Lartet et Christy y avaient trouvé une quantité incroyable de silex taillés, d'ustensiles en bois de renne, d'ossements de toute sorte, restes des repas des habitants des grottes; mais la découverte la plus inattendue a été celle de ces manches de poignard et de ces ustensiles sans nom et sans destination, tels que bois de renne sculptés, ornés de figures des animaux
(,) Grotte de la Combre-Granal, commune de Grotte de la Gorge-d'Enfer, commune de Tayac.
Domme. Grotte des Eyzies, commune de Tayac.
Grotte de Puy-de-1'Azé, commune de la Ganedat. Station de la Madeleine, commune de Tursac.
Grotte de Liveyre, commune de Tursac. Station de Laugerie-Haute, commune de Tayac
Grotte de Moustier, commune de Peyzac. et de Laugerie-Basse.
INTRODUCTION. lxxvii
de l'époque, aurochs, rennes, chevaux, tous très reconnaissables. Une plaque d'ivoire, découverte par M. Lartet, porte un dessin au trait représentant un mammouth, avec sa toison, sa queue de cheval, son front protubérant, en un mot, une image complète de ce singulier éléphant, qu'on trouve dans les glaces de la Sibérie, conservé avec ses chairs et sa peau.
M. le marquis de Vibraye rendit compte à la Société d'anthropologie, dans la séance du %k février 1 864 , des découvertes faites par lui dans les mêmes cavernes des communes de Tayac et de Tursac, à Bourdeilles, dans le département delà Dordogne;à la Colombe-Rolland, à la roche Andry, à Montgaudier, à la Chaise, dans le département de la Charente.
Il a recueilli de nombreux silex taillés, pointes de lance ou de flèche, hachettes, ustensiles de toute sorte, objets en bois de renne et en ivoire sculptés, notamment une figurine de femme nue, une autre représentant une tête de mammouth, etc.
L'homme de l'âge du mammouth avait donc le goût des beaux-arts, et, dans ces ébauches primitives, on trouve toujours un sentiment delà vie qui manque souvent aux artistes des peuples plus avancés dans la civilisation. Ces objets d'art n'ont point été trouvés jusqu'ici dans les gisements plus récents de l'époque de la pierre polie.
Les grottes du Chafïaud , dans le département de la Vienne, ont été explorées par M. de Longuemar, qui a publié à Poitiers, en 1867, le compte rendu de ses recherches. Parmi des ossements d'animaux de race éteinte, il a découvert quelques débris humains, des os travaillés de main dhomme et servant de poinçons, aiguilles, harpons, spatules, etc.; des dents d'animaux percées, des bois de renne sculptés avec figures d'animaux, des coquillages apportés de loin, et surtout une quantité prodigieuse de silex taillés.
M. de Rochebrune a fouillé la grotte du Montil, dans le département de la Charente, et y a découvert de nombreux silex taillés, des amulettes en bois de renne, etc.
M. Lalande a publié une notice sur les grottes des enviions de Brives, dans lesquelles il a découvert divers objets remontant ;i l'époque du renne.
Un des ateliers les plus importants où se taillaient les outils m silex, dans
lxxviii LA SEINE.
cette partie de la France, est Pressigny-le-Grand (Indre-et-Loire). «Ses pro- -duits, dit M. Paul Gervais(1), étaient portés dans des lieux plus ou moins « éloignés. On en retrouve partout, notamment à Pontlevoy, dans le même ce département, à Paris et ailleurs. L'art qui a présidé à la taille de ces objets rrest, en général, très remarquable, et il a fallu à la fois des ouvriers très «exercés et très intelligents pour en varier ainsi la confection, v
Des découvertes non moins importantes ont été faites dans le midi de la France.
J ai signalé ci-dessus celles des premiers explorateurs, MM. Tournai et de Clinstol, qui remontent au temps de l'incrédulité, à 1828 et i83o.
MM. Emilien Dumas et Marcel de Serres firent des découvertes analogues, mais sans modifier l'opinion de Cuvier. Voici ce que disait notre grand naturaliste à propos de ces découvertes : rOn a fait grand bruit, il y a quelques rcinois, de certains fragments humains trouvés dans les cavernes à ossements r*de nos provinces méridionales; mais il suffit qu'ils aient été trouvés dans les cr cavernes pour qu'ils rentrent dans la règle, v — ce Or, ajoute M. Paul Gervais, rr qui cite ce passage, la règle, telle que Cuvier l'avait posée, c'est qu'on ne -rencontre pas d'os humains dans les couches régulières, même dans celles rr qui renferment les éléphants, le rhinocéros, le grand ours, les grands félis rr et hyènes, n
Les faits ont donné tort à Cuvier, on l'a déjà vu ci-dessus, puisque Ion a trouvé les ossements humains et les produits de l'industrie de l homme mélangés avec les ossements d'animaux de race éteinte, que ces derniers ossements sont souvent taillés en aiguilles, poinçons, etc., ou même sculptés comme objets d'ornement, et que la plupart des os longs ont été fendus pour l'extraction de la moelle.
De nombreuses découvertes ont été faites dans les brèches osseuses et les cavernes de la France méridionale, si dédaignées par Cuvier.
Plusieurs de ces grottes, celle de Roca-Blanca explorée en 1809 par M. Graff, celle de Baillargue fouillée par MM. Delmas, Sauvadet et Ricard, celle du Pontil visitée par M. l'abbé Àzaïs, celle de Diou-Lou-Gard , de l'Aven-Laurier, etc., toutes situées dans le département de l'Hérault, n ont
■' Recherches sur l'ancienneté (h l'homme, Paris, \rthus Bertrand.
INTRODUCTION. lxxix
donné, avec des ossements humains, que des restes d'animaux, de race encore vivante.
Mais, dans les cavernes de Bize, de La roque, de la Salpêtrière, des Demoiselles, de Mialet, de Saint-Julien d'Ecosse, de Duret, de Pondres, on a recueilli, avec les restes de l'industrie humaine, de nombreux ossements d'animaux de race éteinte, de Yours des cavernes, du renne, du grand tigre, d'une espèce de tigre de petite taille, nommé par M. Gervais Fehs servaloides, d'hyène, etc.
En 1863, MM. Trutat, Garrigou et Filhol publiaient, dans le Bulletin <l< la Société géologique de France, une note sur la caverne de Bruniquel, située dans la vallée de l'Aveyron, à 10 mètres au-dessus de ce torrent; ils \ avaient trouvé le renne, Yantdope, le cerf, le chamois, un grand bœuf, le cheval . le loup, le chien, le renard, deux, oiseaux de la famille des gallinacés , perdrix, coq, et deux poissons. Parmi ces débris se trouvaient des preuves incontestables de la présence et même de l'habitation de l'homme : deux mâchoire* humaines orthognathes, une grande quantité de charbon, un os d'oiseau de grande taille, sur lequel était gravée une figure de poisson, des silex taillés. des os travaillés en poinçons et en pointes de flèches, etc.
Le 1 3 avril 1 8 G 3 , M. le docteur Garrigou rendait compte à la Société géologique de France de ses découvertes dans les cavernes de Lherm et de Bouïcheta, situées sur les bords de FAriége.
Ces recherches ont été continuées par MM. Garrigou, Filhol, Trutat el Noulet, qui en ont rendu compte dans divers mémoires. M. Garrigou a exploré deux cent douze grottes. C'est dans ces cavernes qu'on a recueilli les plus nombreux ossements du grand ours et du grand tigre. La seule grotte de Lherm a fourni assez d'ossements de grand ours pour qu'il lui possible de reconstituer deux squelettes entiers, qui sont au muséum de Toulouse. Une tête entière de grand tigre, découverte par M. Filhol, a figuré à l'exposition de 1867. Deux squelettes de grand ours ont été remontés, au muséum de Paris, avec des ossements provenant des mêmes cavernes; de magnifiques ossements d'aurochs ont été découverts dans la caverne de Miquet (Ariége).
Suivant M. Garrigou, les cavernes situées à une grande hauteur au-dessus du fond des vallées renferment la faune la plus ancienne, le grand ours, le
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grand félis, le rhinocéros (à narines cloisonnées), le mammouth; telles sont les grottes de Bouïcheta, des Enchantés de Loubens, de Lherm, qui sont à 200 et 2bo mètres au-dessus de l'Ariége.
Les cavernes qui sont à flanc de coteau, à une petite hauteur au-dessus du fond des vallées, comme celles de Bize près de Narbonne, de Massât (inférieure), de Mas-d'Azil, de Lourdes et d'Espaleuquès, sont surtout caractérisées par les restes du renne.
Enfin les cavernes du fond des vallées, Bédeilhac, Sabart, Niaux, Alliât, Ussat, Lambrives, Fontanet (Ariége) et Mialet (Gard), ne renferment que des objets plus modernes, appartenant à l'âge de la pierre polie.
Plus récemment, M. Bourguignat a exploré d autres cavernes dans le midi do la France; il y a fait des découvertes de la plus haute importance, et il s'occupe en ce moment d une publication sur ses travaux, ce qui ne me permet pas d'entrer ici dans de plus grands détails. Je me bornerai à dire que, dans la caverne de Mars et diverses autres excavations de Saint-Césaire (Alpes-Maritimes), il a découvert une nouvelle espèce de grand ours (Ursus Bourguignati, Lartet), un léopard, un nouveau tigre d'une très grande taille, et le cuon , aujourd'hui relégué dans l'Himalaya.
Dans les départements de Lot-et-Garonne et du Lot, M. Combes a visité la brèche osseuse de Las Pelenos, la grotte de la Prouguière et les graviers des bords du Lot; il y a trouvé des ossements de mammouth, rhinocéros (à narines cloisonnées), mégacéros, grand bœuf, renne, bouquetin, ours, hyène, chat, chien, lièvre, castor, petits rongeurs, oiseaux voisins de la perdrix et de la grive, avec silex taillés et nucléus.
MM. Brun et Peccadeau de l'Isle, Cazalis de Fondone, ont également lait d'importantes découvertes dans les cavernes des bords de l'Aveyron. Les pièces exposées en 1867 par M. Peccadeau de l'Isle, dans la galerie de l'histoire du travail, étaient des plus curieuses. On a remarqué surtout une ligure de renne sculptée sur ivoire, et un manche de poignard en bois de renne représentant un mammouth. C'était la trompe, malheureusement brisée, qui s'allongeait pour former la lame.
De nombreux ossements d'ours ont été découverts dans la caverne de la Salpêtrière (Hérault). Au-dessus se trouvaient des poteries grossières.
INTRODUCTION. lxxxi
Sur le plateau de Larzac, qui sépare la vallée de l'Aveyron des plaines de l'Hérault, M. de Sambucy-Luzençon a découvert une caverne dans laquelle étaient ensevelis douze squelettes humains mis en rond et à demi couchés.
On a recueilli, dans la grotte de Coumba-Negra (Gorrèze), des silex taillés , grattoirs, pointes de lances, poteries grossières modelées à la main, ossements en partie broyés et indéterminables; à Treste, arrondissement d'Aix (Bouches-du-Rhône), des silex taillés, couteaux, grattoirs, etc. (M. Marion); dans les grottes de la Balme et de Béthenas (Dauphiné), des ossements de grands bœufs, de renne, de cerf, de cheval, avec silex taillés et ossements humains; enfin des silex taillés, haches, couteaux, grattoirs, pointes de flèches, nucléus, au Mont-d'Or, département du Rhône (MM. Faisan et Locard), et dans le département de la Creuse (M. le comte de Chastagnes).
M. Chantre a fait connaître l'industrie de l'homme préhistorique dans le Dauphiné.
MM. de Ferry et Arcelin ont décrit les diverses localités du Maçonnais où l'on trouve des traces de l'homme de la pierre taillée. Ils ont découvert, à Solutré, une véritable nécropole qui remonte à ces temps anciens.
A Treiche, près de Toul, M. Guérin a découvert, sur une surface de près de cinquante hectares, un atelier de fabrication de silex taillés, analogues à ceux du Grand-Pressigny.
M. Benoît a signalé, dans la grotte de Baume (Jura), la découverte de poteries, d'instruments en corne de cerf, associés à des ossements d'ours, d hyène, de grand tigre, de cheval . d éléphant, de rhinocéros, de cerf et de bœuf.
M. Faudel a découvert, en janvier 1867, le frontal et le pariétal d'un crâne humain, avec molaire de mammouth et ossements de grand bœuf, dans le loess du Rhin, à Eguisheim, près de Colmar. Suivant M. Faudel, le développement cérébral de ce crâne serait moindre encore que celui du crâne de Néanderthal, dont il sera question plus loin.
M. Danglure a signalé des silex taillés, analogues à ceux de Saint-Acheul, dans des graviers peu épais de la commune de Vaudricourt, près de Béthune (Pas-de-Calais). M. Bauchard a recueilli trois mille silex taillés à Chàlillon, près de Boulogne; c'était un atelier de fabrication établi dans une falaise.
MM. Emmanuel Sauvage et Etienne Hamy ont fait mention de la décou-
La Seine. k
lxxxh LA SEINE.
verte de près de deux cents silex nulles dans divers gisements de limon du
Boulonnais.
M. Martin (de Dijon) a donné des détails pleins d'intérêt sur les brèches à ossements de Santenay (Gôte-d'Or). La brèche osseuse de Santenav est tonnée d'ossements d'ours, de tigres, renards, blaireaux, rhinocéros, bœufs, cerfs, charriés par les eaux et accumulés dans les crevasses béantes de la montagne. Cette brèche est à 5oo mètres d'altitude. Dans une fissure du lias, à Nolay, à 38o mètres d'altitude, on a trouvé un squelette presque entier de mammouth.
Des ossements du même éléphant et de rhinocéros ont été recueillis à Chubly, à 3 oo mètres d'altitude, à Chagny, à 2 1 o mètres, presque au niveau de la plaine de la Saône. Je ferai voir que des découvertes analogues ont été faites dans le bassin de la Seine, sur un grand nombre de points.
M. le comte de Saporta a fait une très intéressante étude de la flore quaternaire en Provence; il arrive à cette conclusion, que le climat était alors plus humide et plus égal qu'aujourd'hui. C'est un travail presque unique, sur lequel je regrette de ne pouvoir donner des détails suffisants.
Preuves En Belgique, M. Dupont a fait de curieuses recherches dans les cavernes
de la vallée de la Lesse, commune de Furfooz, province de Namur; il a rendu <ic l'âge de pie™ COmpte , en i 8 6 5 , de ses découvertes à la Société géologique de France et à
: Bi lgique,en Sniss.>, 1 O O 1
la Société d'anthropologie. Dans deux grottes, le trou des Nutons et le trou du Frontal, il a trouvé plus de douze cents silex taillés, des poteries grossières, un frontal humain avec de nombreux ossements de renne, élan, glouton, ours brun, cheval, chamois, bouquetin, hamster, castor. Une sépulture a été découverte au fond de la grotte; une douzaine de squelettes humains y étaient renfermés; on a pu en retirer deux crânes complets, dont un remarquable par le prognathisme de ses màchoires(l).
(1' On dit qu'un homme est prognathe lorsque que celte projection (tes dents et de la mâchoire les os de su mâchoire et ses dénis sont projetés en n'existe pas. L'Européen est généralement orlhoavant, ce qui donne à sa figure l'apparence d'un gnathe, quoiqu'il se trouve bon nombre de promuseau; les nègres, par exemple, sont générale- gnalhes, et même de fort intelligents, parmi nos menl prognathes. L'homme est orthognathe lors- concitoyens.
de la m e de Vhommc 1 1 des animaux
«nr les bords de In Méditerranée
INTRODUCTION. lxxxiii
Les fouilles furent continuées pendant l'hiver de 1 8 6 5 et 186G, et, dans le trou de la Naulette, on découvrit une mâchoire, un cubitus et un autre os humain travaillé, avec ossements de mammouth, renne, rhinocéros (à narines cloisonnées), etc. Cette mâchoire de la Naulette est fort remarquable; au dire des anthropologistes, c'est, de tous les ossements humains connus, celui qui se rapproche le plus de ceux du singe.
La plupart des découvertes signalées ci-dessus ont été faites dans le limon • les cavernes, souvent sous des couches plus ou moins épaisses de stalagmites. Ce limon a parfois une grande épaisseur et remplit même entièrement l'excavation. Les savants se sont naturellement préoccupés du mode de transport de ce terrain. Est-il le produit d'un déluge? A-t-il été déposé par dos cours d'eau, ou par les eaux pluviales? Les ossements ont-ils été apportés par les eaux, ou par les habitants des cavernes?
Srhmerling pensait que le dépôt entier avait été formé par les eaux diluviennes, et sir Ch. Lyell ne paraît pas éloigné de partager cette opinion. «Les ff faits, dit-il, en parlant des cavernes explorées en Belgique, confirment la -•théorie de Schmerling, que la plupart des matières organiques et inorganiques remplissant maintenant les cavernes ont été précipitées par les «aux à l'intérieur, à travers d'étroites fissures verticales ou obliques, dont -les ouvertures supérieures sont encombrées de terre ou de gravier, et sont à peu près introuvables à la surface, surtout dans une contrée aussi - boisée, v Sir Ch. Lyell cite un cas où les tuyaux émissaires ont été dé ••ouverts, en Belgique, à Fond-de-Forêt, au-dessus de Chaude-Fontaine. "L'une des fentes communiquant avec la surface a été comblée, jusqu'en -liant, de pierres plus ou moins rondes, avec des ossements, notamment ■ceux de l'ours des cavernes. En relation avec le conduit principal, qui a de •.H» à do centimètres de diamètre, il s'en trouve plusieurs autres plus pelil^
r Suivant Liebig, tant qu'un courant, même intermittent, traverse une succession de cavernes, les dépôts stalagmitiques purs ne peuvent se former
Les découvertes de M. Dupont en Belgique, de MM. Lartet, de Vibraye, Filhol, Garrigou, etc., en France, prouvent que les matières organiques, les ossements, n'onl point été apportés parles eaux dans les cavernes. Ces excavations ont été habitées d'abord par les grands carnassiers, qui y ont Laissi
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leurs os et les débris de leurs proies, puis par l'homme, qui y a transporté le gibier dont il se nourrissait, qui y préparait les armes et les grossiers ustensiles dont il faisait usage.
Le remplissage a pu se faire de bien des manières, quelquefois par l'invasion des crues des cours d'eau, comme aux grottes d'Arcy, d'autres fois par des boyaux, aujourd'hui comblés, qui servaient de chemin aux eaux extérieures, comme dans les cavernes explorées par Schmerling en Belgique. Je crois que ces eaux extérieures étaient tout simplement le produit de la pluie, qui, je le ferai voir, était bien plus abondante dans ces temps anciens qu'aujourd'hui.
Ce résumé, trop court et très incomplet, suffit néanmoins pour démontrer que Xhomme de l'âge du mammouth et du renne a habité, dans toute leur étendue, la France, l'Angleterre et la Belgique, et qu'il a laissé partout des traces de son industrie primitive. Ces traces existent de même dans le reste de l'Europe.
Il sera question plus loin du crâne humain découvert, en 1867, dans la caverne de Néanderthal, près de Dùsseldorf, avec des ossements de grand ours.
En Suisse et en Savoie, on a fait récemment des découvertes analogues.
M. de Mortillet a signalé, dans les graviers remaniés par les cours d'eau au-dessus des moraines (l'alluvion des terrasses de M. Favre), des restesdes animaux de 1 âge de pierre, notamment dans une tranchée du chemin de fer de Grenoble à Valence, et dans le voisinage de Lausanne, à 2 5 mètres au-dessus du lac. Dans la première localité, on a trouvé des défenses, des molaires et autres ossements de mammouth; dans l'autre, une molaire du même éléphant.
Le même géologue a donné la figure d'un bâton de commandant en bois de renne, sur lequel est gravée une très jolie figure de bouquetin; celle belle pièce a été trouvée au mont Salève, près de Genève.
M. de Mortillet signale encore la découverte faite, dans le département de l'Ain, d'ossements de mammouth, dans des graviers remaniés par les cours d'eau , au-dessus de dépôts glaciaires.
INTRODUCTION. lxxxv
Voici, suivant M. Favre, les noms des localités où les ossements du mammouth ont été trouvés en Suisse et en Savoie : bords de la London, affluent du Rhône (en 1786), Fribourg, Aarau, Lucerne, Zurich, Hertin, Mutterz près Baie, Rheinfeld, la Wasserfallen près Soleure, la Chaux-de-Fonds, Rapperschwyll, Ghiesaz près de Vevey (deux dents d'éléphant) , Tenay sur le chemin de fer de Lyon.
A Durnten, canton de Zurich, on a trouvé avec le mammouth, l 'éléphant antique et le rhinocéros leptorhinus. Enfin, au pied du mont Salève, on a recueilli des silex taillés, avec des ossements de renne.
Nous pouvons suivre les traces de l'homme de la pierre taillée dans tout le pourtour du rivage méditerranéen.
MM. de Verneuil et Louis Lartet annonçaient, le 22 juin 1 863 , à la Société géologique la découverte de silex taillés dans les graviers anciens de Madrid.
En i 866, M. Louis Lartet a fait connaître la découverte de silex taillés et de vieilles poteries , faite par lui dans les cavernes de la Vieille-Castille.
M. RafFaello Foresti a publié, en i865, à Florence, un mémoire sur les silex taillés, haches semblables à celles d'Abbeville, pointes de flèches, couteaux de la forme de ceux des cavernes de la Vézère, nucléus du type de Pressigny recueillis par lui dans 1 île d'Elbe.
Des découvertes nombreuses ont été faites à Rome : dents d'éléphant antique et divers ossements, à peu de distance de l'église Saint-Ange, sur la rive gauche de l'Aniene (M. Blucher, 1 8 6 5 ) ; haches semblables à celles d'Abbeville, recueillies à Ponte-Molle (M. Pigorini); atelier de fabrication dans le lit d'un affluent du Tibre (M. Rossi).
Un crâne humain a été trouvé, à 7 mètres de profondeur, dans les fondations du pont de Muzzana sur le Pô, entre Pavie et Voghera. On a découvert, tout au fond de la caverne de Fontane, près de Fabrosa, les ossements du grand ours. 11 faut deux heures de marche pour atteindre le fond de cette caverne. Dans une brèche osseuse de l'île de Pianosa, on a constaté la présence des ossements des animaux suivants: grand ours , fouine , renard , sanglier, cheval . bœuf, cerf, antilope. (Gastaldi.)
Lxxxvi LA SEINE.
On a trouvé, dans les graviers du Pô, des restes de la plupart des animaux de l'âge de pierre, notamment le mammouth et le mégacéros. (Test là qu'on a recueilli les plus belles têtes de grands bœufs. (De Mortillet.)
Quoique cette vallée ait été peu habitable dans l'âge de la pierre taillée, en raison de la grandeur des cours d'eau qui la submergeaient, on y a trouvé les traces de l'industrie humaine, notamment des fragments grossiers de terre ruile. (Enrico Paglia.)
Dans la Ligurie occidentale, M. Giovanni Ramolino a exploré la grotte de Gapra Zoppa, commune de Verezzi, à 5o mètres de la mer et à 7 mètres au-dessus de son niveau. Il y a découvert Yours des cavernes, le grand tigre. léchai, le lynx, Yhyène, le loup, le renard, la fouine, le hérisson, le sangli le cheval, le bœuf, le cerf, le renne, la chèvre, Yantdope, le lièvre ou lapin, le mulot, le rat, la musaraigne, des oiseaux divers et des coquilles.
En Sicile, les premières découvertes du travail de l'homme et des ossements d'animaux de race éteinte sont dues à M. le baron Anca et à Falconer; depuis, la caverne de Carbonenceli a été visitée par M. G.-G. Gemmellaro. qui a découvert Yours ordinaire, X éléphant antique, Yhyène, le cheval, Y an le sanglier, le cerf, beaucoup de couteaux et d'armes en silex et des coquilles marines. La grotte a donc été au niveau de la mer; plus tard, elle émergea et fut habitée par l'homme à l'âge de pierre; puis elle se releva encore, et les Sicules fondèrent, à 1 5 mètres en contre-bas, l'ancienne ville d'Icare.
Dans l'expédition de M. le duc de Luynes en Syrie, M. Louis Larti visité une grotte qui s'ouvre dans la vallée de Nahr-el-Kelb (Liban). Il v a
découvert une brèche osseuse, avec silex taillés. Parmi les ossements, M. Ed. Lartet a reconnu ceux du daim.
Au-dessus de la grotte s'étendait une plate-forme où Ion a recueilli des silex taillés, couteaux, grattoirs, etc.. de même forme que ceux de France.
M. Taylor a découvert des silex taillés du type de Sainl-Acheul dans le voisinage de Babylone; M. de Yogiïé en a recueilli dans les environs de Bethléem.
Dans le congrès d'anthropologie tenu à Paris en 1867, M. Issel a déclaré qu'il avait découvert en Egypte des silex taillés. M. Worsaae a cité des découvertes du même genre faites dans le Sahara égyptien. Ukippopotame esta
INTRODUCTION. lxxxvu
l'état fossile dans la basse Egypte; M. Charles Laurent en a rapporté de nombreux ossements provenant des tranchées de l'isthme de Suez.
En Algérie, M. Bourgeot a exploré des cavernes, où il a découvert un grand nombre de silex taillés.
M. Dubosq a recueilli, sur le plateau de Mansourah, près de Constantine . beaucoup d'ossements, provenant presque tous d'animaux d'espèces gigantesques, et qui ont été décrits par M. l'ingénieur en chef des mines Bayle. Ces ossements appartenaient très certainement à des espèces de l'époque quaternaire. Ils ont été découverts dans uue couche d'argile, sous un dépôt de calcaire d'eau douce (travertin). M. Bayle a reconnu dans ces ossements le cheval, le grand bœuf, 1 antilope, Y hippopotame , le rhinocéros. Il s'y trouvait une lamelle de molaire à'éléphant méridional, ou peut-être d'éléphant antique.
M. Duvernoy a décrit une autre espèce de grand ruminant, le bubale antique, dont une portion de crâne a été recueillie à Sétif.
Un ours dune nouvelle espèce a été reconnu en Algérie, dans la caverne de Thuya, par M. Bourguignat, qui l'a nommé Ursus Faidherbianus , en l'honneur de M. le général Faidherbe.
Falconer a décrit une espèce particulière d'éléphant fossile (Elephas militensis) dont les ossements ont été trouvés, à Malte, associés à ceux de l'hippopotame.
Un hippopotame a été découvert dans l'île de Crète, mais il n'est pas certain qu'il appartienne à l'époque quaternaire.
Il n'est donc pas douteux que l'homme sauvage de l'âge de pierre n'ait habité les bords de la Méditerranée, c'est-à-dire la région que nous considérons à juste titre comme le berceau de la civilisation.
Si nous passons eu Amérique, nous nous trouvons dans un assez grand „,■.,.„