CHAPITRE XXIII
Résumé et Conclusions.
95. Le relief actuel du bassin de la Seine, son orographie, la disposition des vallées et des plateaux, sont dus à des phénomènes d'érosion.
Autrefois une grande partie de ce bassin était recouverte par les terrains tertiaires miocènes, par les sables de Fontainebleau, peut-être par les calcaires de Beauce; ces terrains ont été presque entièrement détruits. Il ne reste, pour ainsi dire, aucune trace des vallées qui existaient dans ces temps anciens (1, 2).
Les vallées ont donc été creusées ou du moins profondément modifiées et les plateaux ont été rasés depuis le dépôt des terrains miocènes inférieurs. Ce phénomène de destruction est dû à un grand déplacement d'eau, à une action violente et de courte durée. Une action lente et prolongée des eaux courantes aurait laissé à la surface des plateaux dénudés et des grandes érosions de l'Auxois, du Châtillonnais, de la Champagne, de l'Ile de France, du Valois, les débris des parties solides des roches détruites; nous savons, au contraire, qu'il ne reste rien sur ces plateaux, et que tout a été emporté et entraîné dans les vallées principales.
L'action violente est encore démontrée par le parallélisme des lambeaux de sables miocènes demeurés en place sur les plateaux, et notamment dans la forêt de Fontainebleau. L'orientation sud-est nord-ouest de ces lambeaux et des sillons qui les séparent dans la partie supérieure et inférieure du bassin, orientation qui devient presque exactement est-ouest dans la partie moyenne, indique la direct ion «lu courant destructeur W (3, à, 5).
Quoique les lambeaux de terrains miocènes restés en place sur les plateaux tertiaires indiquent encore cette orientation sud-est nord-ouest des courants, néanmoins les vallées ont pu se creuser dans toutes les directions, parce que tout obstacle déterminait des tourbillonnements, des affoitillements, et par conséquent des ravinements, dans des directions quelconques, à la surface des plateaux. Je
(,) Cette direction n'est pas nécessairement celle midi ou de l'est, il est évident qu'elle devait se di-
que suivaient les eaux avant d'envahir le bassin de riger suivant l'orientation sud-est nord-ouest dès
la Seine. Que la masse d'eau qui s'est épanchée par- qu'elle avait franchi celte arête, puisque c'est la di-
dessus la chaîne de la Côte-d'Or vînt du nord, du rection générale de la pente du bassin de la Seine.
La Sei»,e. 28
démontre notamment comment se sont creusées la petite vallée de l'Ecolle et les autres vallées de la forêt de Fontainebleau, et l'examen de la carte générale du bassin de la Seine prouve que toutes les autres vallées de la Brie se sont creusées de la même manière.
Cela fait comprendre comment les débris des roches solides se trouvent au fond des grandes vallées, et non sur les plateaux et à la surface des grandes plaines d'érosion de l'Auxois, du Ghâtillonnais et de la Champagne. Ces débris ont été jetés d'abord dans les vallées secondaires qui se creusaient, puis de celles-ci dans les vallées principales, par les violents courants qui se sont établis dans toutes ces petites vallées vers la fin du cataclysme (6 et 7).
L'action des eaux diluviennes explique tout naturellement l'énorme largeur des vallées dans les terrains mous de l'oxford clay, de la craie inférieure et de la craie de Champagne (8).
Le creusement rapide des vallées dans les terrains durs est démontré par la disposition des coteaux, tous coupés en pente raide, et parfaitement dépouillés de tout débris lorsqu'ils étaient exposés par leur orientation à l'action directe et violente des eaux, par exemple dans les parties resserrées et rectilignes, sur le côté concave des tournants; taillés en pente douce et couverts de détritus et d'éboulis dans les parties abritées, notamment dans les anses, sur le côté convexe des tournants, surtout à l'aval du sommet de la courbe, où l'eau ne pouvait agir qu'en tournoyant (9, 10).
Ces actions violentes ne peuvent être confondues avec les actions lentes des torrents qui prolongent encore, sur certains points, les petites vallées de la Brie (11).
Les petites vallées des terrains jurassiques et crétacés, les grandes excavalions de l'Auxois, du Chàtillonnais et de la Champagne, ont été creusées par l'action violente des eaux, comme les vallées de l'Ecolle et de la forêt de Fontainebleau (12,13).
Au fur et à mesure que les vallées se creusaient, le courant abandonnait, sur les hautes terrasses qui les bordent, des dépôts composés de débris peu roulés des roches détruites; sur la fin du phénomène, des dépôts du même genre ont formé un long cordon au fond des vallées principales, tandis que les petites vallées étaient presque complètement vidées, dans les terrains jurassiques et tertiaires surtout.
Le courant diluvien, au fur et à mesure qu'il creusait les grandes vallées, perdait de sa violence sur les plateaux. Il est arrivé un moment où sa vitesse est tombée au-dessous de om,2o par seconde, et alors les limons qu'il tenait en suspension ont commencé à se déposer. Les parties les plus grossières, les sables fins, entraînant un peu d'argile et d'oxyde de fer, sont tombés brusquement; les parties argileuses se sont ensuite abaissées lentement et en nuage, formant ainsi une seconde couche de limon plus fin. C'est ainsi qu'on sépare dans les laboratoires les
parties grossières des argiles sableuses. Telle est l'origine des deux couches superposées de limon qui couvrent une grande partie des plateaux du bassin de la Seine, l'inférieure plus grise et plus grossière, la supérieure plus fine et de couleur ocreuse.
Ces limons sont composés, pour les 777 au moins, des détritus des roches voisines; ils sont colorés par une petite quantité d'oxyde de fer dont les eaux diluviennes se sont chargées, soit avant d'envahir le bassin de la Seine, soit en détruisant les nombreux terrains ferrugineux qu'elles ont rencontrés sur leur route.
Les plateaux ondulés du bassin, où la vitesse de l'eau diluvienne n'a jamais dû s'abaisser au-dessous de om,2o, notamment les plaines de la Champagne, ne sont pas couverts de limon; l'eau diluvienne les a envahis comme les autres, mais sans y former aucun dépôt appréciable aujourd'hui.
Le limon diluvien s'est déposé sur les hautes terrasses comme sur les plateaux horizontaux, et a imprégné complètement les dépôts de débris de roches solides : telle est l'origine de ces singuliers mélanges de cailloux et de boue ocreuse qu'on trouve non seulement sur les hautes terrasses des vallées de la Seine, de la Marne et de l'Oise, mais encore sur les plateaux du Vexin normand et du pays de Caux; peut-être conviendrait-il de donner le nom à'alluvion ancienne à ce terrain de transport diluvien (14, 15 et 16).
La deuxième partie de ce travail s'applique spécialement à l'étude des grands cours d'eau de l'époque quaternaire.
Le relief du bassin de la Seine était alors à très peu près ce qu'il est aujourd'hui (18, 19). Les rivières permanentes commencèrent à couler immédiatement après la fin du cataclysme diluvien; c'est dans les graviers remaniés par elles, comme dans les cavernes, qu'on trouve les débris de silex taillés et non polis, premiers ouvrages de l'homme, ce qui justifie le nom de cours d'eau de l'âge de pierre que je leur ai donné; c'est aussi dans ces terrains de transport qu'on trouve les ossements des animaux de race éteinte (20).
J'indique différentes lois très importantes pour l'étude des cours d'eau. Je fais voir notamment que c'est dans les tournants et les anses ou échancrures des vallées que se portent les alluvions; cette loi est générale et s'applique aussi bien aux rivières modernes qu'aux anciens cours d'eau. C'est là aussi qu'on recueille les débris des corps flottants, les ossements des grands animaux de race éteinte ou émigrée (21-22).
Lorsque les cours d'eau abaissent leurs lits, ils n'entraînent pas jusqu'à la mer les graviers qu'ils déplacent; ils les jettent sur les bords, remblayant ainsi leurs lits devenus trop larges. C'est encore une loi générale. Comme toutes les sablières exploitées s'élèvent au-dessus des cours d'eau modernes, elles appartiennent à des lits remblayés; les graviers qu'on y exploite se composent donc de deux parties principales : le gravier de fond, qui tapissait le fond du fleuve
dans les temps de régime permanent, et l'alluvion jetée sur les bords pendant le travail d'abaissement des lits. Les eaux des crues en temps de débordement ont couvert les parties de lit abandonnées; le limon rouge des plateaux, entraîné par les eaux fluviales jusqu'au fond des vallées, s'est étendu, avec les eaux débordées, sur les graviers qui ne faisaient plus partie du lit, et a formé cette alluvion de couleur ocreuse qui s'étale à la surface des sablières; les terrains de transport du fond des vallées ont donc été entièrement remaniés par les cours d'eau de l'âge de pierre, et je propose de leur donner les noms suivants, à partir du fond des sablières :
i° Gravier de fond;
2° Alluvion;
3° Limon des débordements.
Dans les anses et sur la rive convexe des tournants, le gravier de fond devient la couche à ossements. Je propose de substituer ces noms à ceux de dUuvium gris, diluvium rouge, qui ne sont propres qu'à embrouiller la science (23).
J'indique ensuite dans quelles conditions voyagent les terrains de transport. Je fais voir que les graviers se déplacent par rides, comme les sables des dunes, et que les blocs n'ont été entraînés qu'aux époques où les eaux étaient assez violentes pour aiïouiller les vallées (24).
Les cours d'eau de l'âge de pierre ont d'abord coulé dans des lits beaucoup plus élevés que ceux où nous les voyons aujourd'hui, et j'ai adopté le nom de lits des hauts niveaux, proposé par M. Prestvvich, pour les désigner.
J'ai cherché à tracer sur la planche n° k les lits des hauts niveaux de la Seine et de la Marne dans la traversée des terrains tertiaires, et j'ai reconnu qu'ils étaient presque sans pente depuis la limite de la Champagne et de la Brie jusqu'à la mer. Le fait se vérifie également dans la vallée de l'Oise. Dans cette étendue, les sablières des plus hauts niveaux sont toutes au-dessous de l'altitude de 63 mètres. Ce tracé m'a conduit à des résultats fort importants : il m'a permis de constater notamment la forme des anses et des tournants où les corps flottants pouvaient se déposer, où l'on doit trouver et où l'on trouve en effet les restes des grands mammifères de cette époque ancienne. J'ai reconnu ainsi que le dépôt ossifère de Sevran, décrit par Cuvier et Brongniart, se trouve dans un défilé dont le point le plus élevé est à peu près à l'altitude de 62 mètres, et par lequel la Marne communiquait avec la Seine (25, 26).
Je passe ensuite à l'étude spéciale de ces sablières des hauts niveaux. Les matériaux qu'elles renferment se distinguent immédiatement de ceux des hautes terrasses dont l'origine est diluvienne. Ceux-ci se composent toujours d'un mélange grossier de cailloux et de limon. Les graviers fluviatiles des hauts niveaux contiennent des zones de vrai sable de rivière parfaitement pur, ne tachant pas les doigts.
Les sablières des hauts niveaux de Paris se trouvent principalement, sur la
rive droite, à l'avenue Daumesnil et dans l'anse de Montreuil, et, sur la rive gauche, au plateau d'Ivry, au cap de la roule d'Italie et de la Butte-aux-Cailles.
On ne recueille dans les sablières que des détritus de roches provenant du bassin de la Seine; on y trouve, en moindre quantité que dans les bas niveaux, des débris de granit du Morvan; les graviers sont peu roulés. Lorsqu'ils ont été déposés en plein courant vers le milieu du lit, ils renferment très peu d'ossements et moins encore de coquilles fluviatiles et terrestres. Le sable est très pur et ne fait point effervescence avec les acides; il a été imprégné après coup, très irrégulièrement, de limon rouge, qui y forme de grandes dentelures. Tels sont les dépôts de l'avenue Daumesnil; sur le plateau d'Ivry et de la Butte-aux-Cailles, le gravier est presque entièrement imprégné de limon rouge (27, 28, 29).
Dans les anses, au contraire, où le courant pénétrait en tournoyant et sans grande vitesse, on trouve beaucoup d'ossements, de coquilles fluviatiles et terrestres. Les sables sont plus impurs, font effervescence avec les acides, sont moins perméables, et le limon rouge y a pénétré plus difficilement.
A cette époque des hauts niveaux, la Seine n'avait pas moins de 6 kilomètres de largeur à Paris (30).
La Seine, à Paris, a abaissé son lit de l'altitude de 6o mètres et même de 63 mètres, où elle coulait autrefois , à l'altitude de 2 6m,2 5, où nous la voyons aujourd'hui. Dans tout le reste du bassin, nous voyons également que le fleuve et ses affluents ont aussi abaissé leur lit. Cet abaissement est dû, dans la traversée des terrains tertiaires et de la craie normande, au relèvement du continent; dans les terrains granitiques, jurassiques et crétacés, à la forte pente du fond des vallées (31, 32).
L'abaissement du lit dans les terrains tertiaires et la craie de Normandie, à l'époque des hauts niveaux, a été très lent d'abord. Le relèvement du continent déterminait une chute sur le bord de la mer; puis, lorsque cette chute devenait sensible, elle produisait des rapides qui se propageaient de l'aval vers l'amont. Au fur et à mesure que le lit s'abaissait, les sables déplacés par ces rapides étaient jetés le long des rives abandonnées, surtout dans les anses et sur la convexité des tournants; ce sont ces déjections qui constituent ce que j'ai appelé l'alluvion. Il n'y a aucun phénomène diluvien dans cet alluvionnement, qui se produit tous les jours sous nos yeux dans nos cours d'eau modernes. Toutefois il y a une séparation brusque entre les hauts et les bas niveaux des terraintertiaires. Cetle séparation est due sans doute à un relèvement subit du continent, qui a déterminé dans le cours du fleuve, non plus des rapides, mais dos cascades. C'est à ces cascades qu'on doit ces longs caps qui s'entre-croisent dans la vallée de la basse Seine et donnent à son lit ce caractère sinueux si remarquable.
Après cette séparation, le travail d'abaissement a continué à se faire lentement par des rapides, comme dans les premiers temps (33, -i'i, 35).
Les terrains de transport des bas niveaux forment un cordon continu au fond des vallées principales, tandis que les restes des hauts niveaux ne se voient plus qu'en lambeaux peu étendus dans les anses et sur la rive convexe des tournants. Je donne une coupe complète de l'ancien lit des bas niveaux de la Seine, relevée à Levallois, à l'aval de la convexité du tournant du bois de Boulogne; ce lit a été entièrement comblé par l'alluvion, composée de gravier et de sable, et recouverte par le limon des débordements. Cette figure est certes la démonstration la plus nette et la plus simple de la théorie de ralluvionnement donnée ci-dessus. On trouve les mêmes dispositions dans tous les tournants de la vallée de la Seine. Je donne des coupes de détail prises dans l'ancien lit que cette coupe représente; elles offrent toutes les mêmes dispositions: gravier de fond riche en ossements et silex taillés; au-dessus, alluvion pauvre en ossements et en silex taillés, et enfin, par-dessus le tout, limon des débordements (36, 37, 38).
Je décris ensuite le limon qu'on trouve au fond des vallées et qu'il ne faut pas confondre avec la boue diluvienne des plateaux. Il y en a deux espèces au fond des vallées principales: i° le limon qui s'est déposé dans le lit même des cours d'eau, et dont les dépôts alternent avec les zones de sable et de gravier dans les anses et sur la rive convexe des tournants où le courant perdait de sa force; 2° le limon des eaux de débordement, qui s'est déposé à la surface des graviers lorsqu'ils ne faisaient plus partie du lit. Le premier est généralement gris, peu homogène, et se compose le plus souvent des détritus des roches de la rive opposée. L'autre est de couleur ocreuse, toujours à la surface du sol, et n'est jamais zone, ce qui prouve qu'il s'est déposé en couches très minces et a pénétré par infiltration dans la masse des graviers et des sables. H n'est pas possible d'admettre que ces limons se relient à ceux des plateaux et qu'ils soient dus à une action diluvienne. 11 s'est encore déposé du limon sur tous les points où l'eau était sans vitesse, par exemple au débouché des vallées secondaires, dont les eaux étaient refoulées au loin par celles du cours d'eau principal (39, 40, 41 , 4'2).
J'ai cherché à déterminer le débit des plus grandes crues de la Seine à Paris à l'époque des hauts niveaux. Je fais deux hypothèses d'après lesquelles ce débit devait être compris entre 27000 et 60000 mètres cubes par seconde (43).
Je justifie l'existence de ces grands cours d'eau en faisant voir qu'avec de très petits changements dans le climat de la France ces crues énormes se produiraient encore (44). Je démontre que probablement le fleuve couvrait en grande partie les graviers de son lit même en temps de basses eaux (45).
Le dernier lit des grands cours d'eau de l'âge de pierre était à très peu près au niveau du lit des rivières actuelles. 11 s'est rétréci au fur et à mesure que le volume des eaux diminuait, exactement comme se rétrécissent nos rivières modernes lorsqu'on leur donne une largeur trop grande ou qu'on détourne une partie de leurs eaux.
Le reniblayement de ce lit s'est opéré tantôt avec du gravier, du sable et du limon, tantôt avec de la tourbe (46). Cette époque de transition me conduit donc naturellement à l'étude de l'époque des tourbes, dont je donne l'histoire dans la troisième partie.
A l'origine de l'âge des tourbes disparaissent les grands cours d'eau et les grands animaux de l'âge de pierre. La tourbe correspond aux âges de la pierre polie. du bronze, du fer, et aux temps historiques.
Les marais tourbeux se divisent en deux classes : les marais émergés, qui se développent aussi bien sur les pentes et au sommet des plateaux qu'au fond des vallées, et les marais immergés, qui n'existent qu'au fond des vallées.
11 n'y a que deux points du bassin de la Seine où il ait pu se former des marais émergés : la petite étendue de terrains paléozoïques qui se trouve vers les sources de l'Oise, et le Morvan. Les petites sources, innombrables pour ainsi dire, répandues sur toute la surface du granit du Morvan, alimentent des marais tourbeux peu étendus aussi bien sur les plateaux que sur les pentes. Ces marais peuvent être fort anciens, plus anciens peut-être que l'âge de pierre (47, 68).
Les marais immergés du fond des vallées se sont formés le long des cours d'eau dont les bassins sont presque entièrement perméables, de telle sorte que la plus grande partie des eaux pluviales passe par les sources avant d'arriver aux thalwegs. Les cours d'eau ainsi alimentés n'ont point de crues violentes, sont presque toujours limpides; en un mot, ils sont franquilles , condition indispensable pour que la tourbe se produise. Lorsque le bassin d'un cours d'eau est imperméable, les eaux pluviales ruissellent rapidement vers les thalwegs, produisent des crues violentes et limoneuses, des crues torrentielles, qui entraînent tous les détritus légers dont l'accumulation aurait pu produire la tourbe.
Les terrains imperméables du bassin de la Seine qui sont exempts de marais immergés au fond des vallées sont : le granit, le lias, la craie inférieure et les argiles de Brie. Les terrains perméables favorables à la production de la tourbe au fond des vallées sont : l'oxford clay, la craie blanche, le calcaire grossier, les sables de Fontainebleau et le calcaire de Beauce (49, 50, 51).
Pendant l'âge de pierre, la tourbe n'a pu se déposer au fond des vallées, parce que les crues étaient violentes et limoneuses même dans les plus petites dépressions des terrains perméables (52).
Je donne une coupe du fond de la vallée crayeuse de la Vanne à Chigy, qui prouve que, dans l'âge do pierre, cette petite rivière, qui coule aujourd'hui dans un lit de 10 à 12 mètres de largeur, en occupait un de plus de 1200 mètres, qu'elle roulait du limon et du gravier, puis que ce lit est devenu tout à coup trop large, et qu'il a commencé à se remplir de tourbe lorsque la rivière avait encore plus d'un kilomètre de largeur dans celle localité (53).
J'indique dans quelles conditions les derniers grands lits de l'âge de pierre
se sont remplis. Dans les terrains restés imperméables, où les eaux pluviales ruissellent encore à la surface du sol, les derniers grands lits se sont remplis avec du gravier ou du limon; dans les terrains perméables, le remplissage s'est fait en général avec de la tourbe.
Il n'y a jamais eu de tourbières dans la vallée de la Marne, même dans la traversée de la craie blanche, parce qu'en raison de l'imperméabilité d'une partie du bassin les crues sont violentes et limoneuses.
La Seine est tourbeuse en amont de l'Yonne, parce que son bassin est presque entièrement perméable. A partir du confluent de l'Yonne, rivière violente qui reçoit les eaux des terrains imperméables du Morvan et de l'Auxois, il n'y a plus de tourbe dans la vallée de la Seine, jusqu'en aval de l'Oise à Meulan; mais on retrouve une mince couche de tourbe en aval de Meulan, dans la traversée de la craie de Normandie (54).
Les graviers et les limons des anciens cours d'eau des terrains perméables sont une nouvelle preuve de la violence des pluies dans l'âge de pierre, puisqu'il fallait, pour alimenter ces cours d'eau violents, que les eaux pluviales ruisselassent à la surface de ces terrains si arides aujourd'hui (55).
La disposition des marais tourbeux fait voir pourquoi, dans les terrains perméables et dans les terrains franchement argileux, on ne trouve presque aucun dépôt charbonneux , et pourquoi ces dépôts ne se trouvent que dans les terrains imperméables arénacés (56).
La quatrième partie comprend l'histoire paléontologique du bassin de la Seine pendant l'âge de pierre.
Les limons des plateaux et les graviers des hautes terrasses ne renferment ni ossements ni coquilles fluviatiles ou terrestres, parce qu'ils sont diluviens; ce qui ne prouve nullement que le bassin de la Seine fût désert avant l'invasion des eaux. Ces limons n'ont pu se déposer qu'à la fin du déluge, lorsque les cadavres des animaux et les autres corps légers étaient entraînés bien loin par les courants (57).
Les animaux de l'âge de pierre se sont noyés sur place, ou bien leurs cadavres sont arrivés en flottant dans les sablières où nous les rencontrons aujourd'hui; les plus volumineux exigeant, pour flotter ou se noyer, un mouillage plus grand, les ossements des plus gros animaux ne se retrouvent que dans les eaux profondes, dans les plus basses couches des graviers de fond. Les silex qu'on recueille dans les graviers ont été taillés sur place; on trouve dans les sablières de Paris les nucléus et les déchets de la fabrication (58, 59).
L'homme et les animaux de l'âge de pierre ont vécu en grand nombre sur les pentes de la chaîne de la Côte-d'Or (60). Cependant les traces du travail de l'homme et les ossements des grands animaux sont fort rares dans les graviers des cours d'eau de cette contrée; ce qui tient au rapide abaissement du niveau des lits. Dans la traversée des terrains jurassiques, les rivières coulaient à leur
niveau actuel dès l'époque de YUrsus spelœas, c'est-à-dire avant le développement de la faune des herbivores. C'est ce qui est démontré par la présence de cet ours dans les grottes d'Arcy, à 3 mètres au-dessus des basses eaux actuelles de la Cure. Il est résulté de là que les graviers abandonnés par les cours d'eau dans les hauts et les moyens niveaux ne renferment, pour ainsi dire, aucun ossement. Ce rapide abaissement des lits doit être attribué à leur forte pente et au peu de largeur des vallées dans la traversée des calcaires jurassiques. Dès que les vallées s'élargissent dans les terrains plus mous du portlandien et de la craie inférieure, et qu'ainsi les cours d'eau ont perdu leur violence en s'étalant au fond d'un large lit, la faune de l'âge de pierre se montre, même dans les graviers des hauts niveaux (61 , 62, 63, 6â, 65).
Cet effet de l'élargissement des lits se fait sentir jusque dans les vallées secondaires des terrains crétacés, dans les graviers desquelles les découvertes d'ossements ont été plus nombreuses peut-être que dans les vallées principales (66, 67, 68,69).
L'homme et les animaux de l'âge de pierre étaient fort nombreux sur les plateaux tertiaires, et cependant les ossements et autres débris sont rares dans les petites vallées, parce qu'elles sont trop étroites et ne renferment pour ainsi dire pas de graviers. Les graviers des vallées principales étaient, au contraire, très bien disposés pour recevoir ces débris, puisqu'ils sont à très faible pente et que les thalwegs sont sinueux. C'est là surtout que les lois énoncées plus haut se justifient (70, 71).
L'étude complète de la faune parisienne fait ressortir les faits suivants. Les ossements se sont conservés surtout dans les anses et à l'aval de la rive convexe des tournants, c'est-à-dire sur les points où se portent habituellement les alluvions. On ne les trouve ordinairement que dans les graviers de fond; l'alluvion en est presque toujours dépourvue; par conséquent, les graviers de fond ont formé longtemps le lit d'un cours d'eau permanent qui a été remblayé rapidement par l'alluvion.
La faune parisienne est presque identique dans les hauts et les bas niveaux: on y a recueilli beaucoup de débris d'animaux considérés jusqu'ici comme appartenant à l'époque pliocène, tels que les Wtinocerns MenL'i'i et clniscus, le Irogonllierium, etc.
Les principaux gisements explorés jusqu'ici à Paris sont: pour les hauts niveaux, les graviers de Montreuil et les limons de la Bièvre vers Genlillv: pour les bas niveaux, les anses de Paris, de Grenelle et les sables du tournant du bois de Boulogne à Levallois et Clichy. Des découvertes très nombreuses ont élé faites dans ces diverses localités, notamment par M. Martin à Grenelle, par M. Reboux à Levallois, et par moi à Montreuil.
On n'a jusqu'ici trouvé aucun silex taillé dans les hauts niveaux, ce qui tient peut-être à la disposition des lieux : les sablières de Montreuil étaient sur la rive
La Seine. ag
d'une île. On en a recueilli un grand nombre dans les bas niveaux de Grenelle et de Levallois-Glichy.
M. Martin a découvert de nombreux ossements humains dans l'alluvion du dernier des grands lits à Grenelle (72, 73, 74, 76, 77, 78, 79, 80, 81).
Les mêmes faits se constatent dans le reste de la vallée de la Seine et dans celles de la Marne et de l'Aisne. Les découvertes y sont nombreuses quand ces vallées sont sinueuses, et rares quand elles sont rectilignes (82, 83, 84, 85).
La vallée de l'Oise est une des plus riches en ossements; la faune est presque la menu; que celle de la vallée de la Seine, et les ossements s'y sont déposés dans les mêmes conditions. La plus riche sablière est celle de l'anse de Viry-Noureuil (86).
Les coquilles fluviatiles et terrestres se recueillent en grand nombre dans les sablières des anses des hauts niveaux; on ne les trouve point en plein courant, et elles sont rares dans les bas niveaux (87).
Je termine l'étude paléontologique par celle de la faune de Saint-Prest, que beaucoup de géologues considèrent comme pliocène (88). Je fais voir que les animaux de l'âge de pierre devaient se cantonner comme ils le feraient encore aujourd'hui si la domesticité cessait; que les bœufs, par exemple, devaient chercher les prairies des terrains imperméables, et les cerfs les bois des terrains perméables. De là peut-être les différences entre les faunes de diverses localités (89).
J'établis par la paléontologie une nouvelle preuve de l'abondance des pluies de l'âge de pierre (90).
La grandeur des cours d'eau de l'âge de pierre est prouvée par la présence de l'hippopotame. Ce monstrueux pachyderme n'aurait pu vivre dans ces cours d'eau si les hivers avaient été aussi rigoureux qu'aujourd'hui (91).
De même, le renne et la marmotte n'auraient pas habité nos plaines, si les étés avaient été aussi chauds que de nos jours. Il est probable que la température moyenne ne dépassait pas 8 degrés dans les six mois chauds; ce qui prouve que le niveau des neiges éternelles ne s'élevait guère qu'à 1600 mètres d'altitude sous la latitude de Paris, et que Y époque quaternaire correspond à l'époque glaciaire (92).
Les ossements d'animaux marins trouvés en divers points du bassin de la Seine y ont été apportés par l'homme (93).
La flore de l'âge de pierre du bassin de la Seine n'a pas été étudiée (9 à).
Le tableau suivant comprend les découvertes paléontologiques, correspondant à l'âge de la pierre taillée, qui ont été faites dans le bassin de la Seine. C'est le complément de la quatrième partie de cet ouvrage.