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SUR LE TRANSPORT DES BLOCS

Il a été souvent question, dans cet ouvrage, du transport des blocs de grès et d'autres roches par les courants diluviens, par les cours d'eau de l'âge de pierre et même par nos cours d'eau modernes (3, A, 6, 10, 13, là, etc.). Lorsqu'un grand afïouillement détermine la chute d'un ouvrage de maçonnerie, il est rare que des morceaux de pierre de taille ne soient pas transportés à d'assez grandes distances. C'est encore ainsi que les enrochements qui protègent les piles des ponts sont emportés par des rivières qui , dans leur lit normal, déplacent à peine du sable ou du petit gravier.

La plupart des ingénieurs qui ont étudié le régime des eaux courantes peuvent citer des faits de ce genre constatés par eux dans leur pratique.

Mais il est bien rare que l'ingénieur ou le savant ait été témoin du déplacement d'un bloc par l'eau; on se borne donc à constater la disposition des lieux après le fait accompli, sans qu'il soit toujours possible de se rendre compte du mode d'action des eaux.

M. Alphonse Favre a été témoin, dans les Alpes, de l'éboulement et du transport, par les eaux courantes, d'un grand massif de terrain. «Pendant que nous descendions, dit-il, «M. Studes et moi, la pente gazonnée dont je viens de parler, la glace du glacier d'Orly «entraîna tout à coup une partie de la moraine, et détermina un éboulement énorme qui «se précipita non loin de nous dans un torrent coulant au fond d'une gorge étroite. On

«n'a aucune idée d'un pareil spectacle lorsqu'on ne l'a pas vu il y a eu deux chutes

« successives de pierres et de glace. Au début de l'une d'elles , trois gros blocs se précipitèrent; l'un d'eux avait environ 7 mètres de longueur, 3 à A mètres d'épaisseur et autant «de largeur; les autres, moins volumineux, avaient environ 5 mètres de longueur. Ils «firent tous trois des bonds prodigieux de plusieurs centaines de pieds de hauteur en tour- « noyant en l'air. Lorsque cette énorme quantité de débris, grands et petits, arriva dans la «partie peu inclinée du torrent, elle s'arrêta jusqu'à ce que l'eau, continuant à arriver «sans cesse, finit par exercer une pression assez puissante pour pousser la masse. Celle-ci «se mit alors en mouvement, et coula comme si elle eût été plastique et formée de boue; «cependant elle renfermait des milliers de blocs. Au bout de trois cents pas environ, le plus «gros des blocs se fixa en terre, arrêtant avec lui toute la masse, n

■■ |)cii\ choses m'avaient encore frappé dans ce grand spectacle: la première, c'était de « voir une si grande masse de blocs acquérir une espèce de plasticité sous l'action de l'eau «du torrent; la seconde, c'était la manière dont les plus gros blocs |>;iraissaient flotter à la

« surface de cette débâcle. Mais il est évident qu'ils ne flottaient pas plus que s'ils avaient « roulé sur des boulets de canon (l). v

Cette description d'un phénomène dont les hommes de science ont été si rarement les témoins donne une idée exacte de ce qui devait se passer dans la destruction des roches du bassin de la Seine. Le lit du torrent de M. Favre représente les glissières éphémères qui se creusaient sous les blocs du grès de Fontainebleau. J'ai trouvé un reste de ces glissières à Courcouronne (6, page 16, diag. n° 3). Les cailloux du torrent qui, semblables à des boulets de canon , facilitaient le déplacement des blocs , sont exactement représentés sur le diagramme n" 3. Le fait observé par M. Favre prouve que des masses énormes peuvent se mettre en mouvement sous l'action d'un cours d'eau de médiocre grandeur, lorsque l'eau, avant de se frayer un passage, s'accumule en arrière. Quelle devait être l'action de ces courants diluviens dont nous trouvons des traces si visibles sur toute la surface du bassin de la Seine?

Quelques-uns de ces blocs des roches détruites sont restés sur les plateaux , tantôt à peu de distance, tantôt très loin de la place qu'ils occupaient autrefois; M. Leymerie, dans la Statistique géologique de l'Aube , cite plusieurs dépôts de blocs provenant des terrains tertiaires détruits et reposant aujourd'hui sur la craie (cantons d'Aix, de Marcilly, de Nogent, de Romilly, de Villenauxe). J'ai exploité ces dépôts, comme carrières, dans la construction de l'aqueduc de la Vanne; c'est de l'un d'eux que provient le polissoir de Cérilly, déposé aujourd'hui au musée Carnavalet.

Ces blocs du département de l'Aube sont à peu de distance de l'ancien gisement du terrain dont ils sont les restes. Beaucoup ont été employés à l'âge de la pierre polie, dans la construction des dolmens; quelques-uns ont servi, comme celui de Cérilly, au polissage des outils en silex.

La présence de ces blocs à la surface des plateaux dénudés confirme ma théorie du ravinement du bassin de la Seine; elle prouve, en effet, que ces dépôts de grès tertiaires que nous voyons encore en place au-dessus des plaines de la Beauce et de la Brie existaient de même autrefois au-dessus des plaines de la Champagne; quelques blocs sont restés sur place à la surface de la craie, la plupart ont été emportés, ce qui prouve que les courants destructeurs étaient d'une grande violence: si l'érosion de la Champagne était due à l'action lente des agents atmosphériques, les tables de grès seraient toutes restées sur les plaines crayeuses de cette province dans la ligne verticale passant par leur ancien gisement.

Quelques géologues ont cru reconnaître dans ces restes de terrains détruits une preuve de l'existence d'anciens glaciers dans le bassin de la Seine. Suivant eux , ces rares blocs épars à la surface du sol, loin de leur ancienne place géologique, seraient les derniers débris des moraines de ces glaciers.

M. Collenot, qui a étudié avec beaucoup de soin les terrains qui entourent le Morvan, considère comme blocs erratiques glaciaires: i° des blocs de grès rouges qu'on remarque près du cours de l'Yonne en amont d'Auxerre, dans la commune de Magny; 3° les blocs

W Alph. Favre, Recherches géologiques, etc. (Genève, 1867), t. III, S 585.

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