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CHAPITRE PREMIER

LES SOURCES

Il n’est pas facile aux étrangers d’atteindre sans guide la source de la Seine, entendez, car il en est plus d’une, la source jadis consacrée par les anciens à la déesse Scquana et naguère décorée par les édiles parisiens d’une emblématique statue. Elle se cache, chaste nymphe, sous le voile obscur, sous le voile rugueux des bois. Des chemins vaguement frayés à travers les champs, les ravines et les taillis d’une région montueuse et forestière, censément y conduisent; mais qui s’y fie court le risque de s’égarer. Pour nous, nous l’avons cherchée longtemps, avec la délicieuse inquiétude de coucher à la belle étoile. Non loin de Verrey, d’où nous étions partis, c’était déjà presque le soir ; derrière la cime bleue du mont Tasselot, princière colline de la Côte-d’Or, le soleil disparaissait. D’autres cimes, plus basses, également bleues, arrondies, enchaînées, allongeaient leur grande ombre sur le vallon où sautille la Fontaine de la Dame. Nulle issue visible : nous prîmes sur la gauche, au hasard. A mille pas, un paysan ramenait à une ferme isolée une voiture chargée d’échalas : nous lui demandâmes où nous étions.

11 répondit, lentement, un peu méfiant, — que faisions-nous à cette heure par la campagne déserte ?

— Vous êtes aux Mazenottes (la carte écrit aux Maisenottesh

— Suis-je loin encore de la source de la Seine ?

— Oh ! ben oui ! C’est donc là qu’vous allez?

EN BOURGOGNE

— Oui, et Je voudrais me reposer à Chanceaux, chez le père Chopin.

— Vous aurez d’mal. Enfin v’ià vot’route. Faut qu’vous d’scendiez à la Combe-au-Fournier, tout en bas d’ici, puis vous remonterez à l’Ermitage, et là vous verrez des bois, dos bois, des sentiers, et vous marciierez tout droit, toujours droit devant vous.

— Merci, camarade.

— Bonsoir, monsieur 1

La Combo-au-Fournier ! Un ravin profond que les demi-ténèbres du crépuscule ensauvagent étrangement. Au plus creux, un ruisseau cascade sur dos roches. Les chiens d’une cabane de garde forestier aboient au jour déclinant. Cinq, six sentiers s’ouvrent et vous tentent : l’un grimpe, l’autre rampe, celui-ci côtoie le ruisseau, celui-là file sous la fouillée. Nous avons suivi le mauvais, et apres deux ou trois heures de marche, après avoir à gué, sur des pierres, passé de naissants fleuves, que le moindre orage doit changer en torrents, un groupe d’habitations se montrait, au bout d’une longue plaine. C’était sans doute Saint-Germain-Source-Seine, ou bien Chanceaux ? Point, c’était Bligny-lc-Sec, à l’opposé.

— Mi vous conduirait demain, pisque c’est dimanche, nous dit un homme du pays, bonne âme hospitalière, qui vint avec nous boire bouteille d’excellent bourgogne.

Et le lendemain, à la clarté du petit jour, notre erreur d’itinéraire fut expliquée.

Si, à gauche de la Comhe-au-Foiirniei\ on gravit un chemin ardu, on trouve en haut une croix de fer, très antique, et, en face la croix, sous les rameaux d’arbres séculaires, se dresse la chapelle ogivale, aux lourds contreforts, où vivait l’ermite de saint Jean de Bonnevau. En avant, une clairière s’élargit, bordée de taillis épais, une muraille de rochers aux formes tourmentées s’élève : vous êtes dans la bonne voie. Tout n’ira pas encore sans obstacles ; fréquemment les sentes se perdront sous les ondes des herbes folles ; fréquemment aussi vous aurez à traverser des ruisseaux, ou, pensant fouler des tapis de fleurs aromatiques, vous enfoncerez en des tourbes perverses ; mais ce n’est rien que cela ; vous touchez au but. Et quelle charmante pérégrination ! Pays doucement agreste, robuste, sans apprêts,

LES SOURCES

embaumé et peuplé de patriotes, de braves et nobles cœurs : les Allemands l’apprirent à leurs dépens en 1870 1 Alors nos forestiers, tous chasseurs, s’exerçaient à pourchasser, surprendre, embûcher et relancer l’ennemi, comme le gibier. Notre guide de Bligny-le-Sec est là-dessus aussi plaisant qu’intarissable : « Mi n’aimions point les Prussiens cheux nous, ah m’non ! Et dam ! tant pis. Nous les tirions à l’affût comme des lapins s’ils venaient dans nos bois ; et eusse i pouvaient jamais nous prendre. »

Ainsi la guerre n’a pas ensanglanté la source du fleuve illustre.

La rude épaisseur de son voile, la vaillance de ses défenseurs ont soustrait la nymphe pudique à la malfaisance des barbares, sinon n’auraient-ils pas meurtri ton image, o déesse Sequana !...

La voici enfin, la source de la Seine. Récompense du voyage, nous éprouvons à la contempler une joie proportionnée à nos fatigues : il nous semble la découvrir. Croyez-le, ce plaisir d’explorateur n’est pas réservé aux seuls Livingstone, aux Brazza ; le monde connu est plein (le choses inconnues, qui, lentement, se révfdent aux regards attentifs. On les a vues avant vous, qu’importe, si vous les voyez, vous, pour la première fois ? Les sensations sont personnelles :

EN BOURGOGNE

chacun de nous à son tour est le Christophe Colomb de quelque « terra ignota » : des terres ignorées de ses yeux.

Au fond d’une clairière légèrement encaissée, encadrée de bouleaux, de peupliers grêles, et cernée d’un treillage clôturant la propriété de la ville de Paris, une grotte, artificiel entassement de rochers, s’arrondit en voûte arquée : sous la voûte un bassin placide miroite ; au milieu du bassin, un rocher porte l’effigie marmoréenne de la nymphe sculptée par Joufîroy. Son beau corps, à demi enveloppé d’un souple tissu, s’allonge nonchalamment ; son bras gauche, accoudé, s’appuie sur l’urne symbolique d’où s’épanche un mince filet d’eau, et, de sa droite, s’échappe une guirlande de fleurs et de fruits : bénignement ses doux yeux regardent couler les premières gouttes du fleuve enfant, du fleuve civilisateur.

Et nous lisons sur du marbre cette inscription, où certains noms, maudits depuis 1870, sont furieusement grattés :

Sous le règne de Napoléon ///, empereur des Français, avec le concours du Conseil général de la Seine, sur la proposition de M. le baron Haussmann, sénateur, préfet de la Seine, grand-croix de la Légion d’honneur, par délibération du XVIII aoiit MDCCCLXV, fut érigé ce monument aux sources du fleuve gui a donné son nom au département de la Seine et auquel Paris doit son antique prospérité.

MDCCCLXVII.

Devant la grotte le fleuve épandu verdit un marécage ; à côté, gisent de noires pierres taillées, assises en ordre, des morceaux de colonnes et des statues, débris du temple antique, exhumé par les fouilles, élevé par les anciens polythéistes à la déesse Sequana. Les siècles, ensevelisseurs de ces ruines, n’ont pas détruit les idées qu’elles représentaient. Et nous aussi, nous dressons aux mystérieuses forces de la nature, des temples, de symboliques statues, destinés à éveiller en nous des idées de reconnaissance, de culte !

La Seine coule directement vers le nord, s’abaisse rapidement. Née à quatre cent soixante et onze mètres d’altitude, elle aura déjà, à dix ou douze lieues de distance, à Châtillon, descendu la moitié de sa pente. D’abord faible ruisseau que l’on peut sauter d’un élan, à pieds joints, les chaleurs de l’été l’évaporent, l’assèchent, mais le

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sol perméable de l’aqueuse Bourgogne — waterish Burgundy, selon l'épithète shakespearienne, — en recueille les eaux, les transvase en des réservoirs, des courants souterrains, et lui prépare d’abondantes sources nouvelles, surgissant de place en place. « La Seine, a écrit l’éminent ingénieur Belgrand, coule au-dessus d’autres Seines profondes ; les étangs, les lacs de son bassin reposent eux-mèmes sur d’autres étangs, sur d’autres lacs. » Aussi, partout des fontaines cristallines, partout dos ruisseaux jaseurs dans ce pays de collines

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