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CITADELLE DE GUISE

jeune statue de l’enthousiaste Camille Desmoulins. Dans un quartier distinct, symétriquement, en damier, s’alignent les vastes immeubles en briques rouges, couverts de tuiles, où demeurent, indépendants les uns des autres, les associés du Travail et du Capital. Si l’on regarde au delà des portes, on entrevoit de vastes cours protégées contre la chaleur par un vitrage, égayées par des pelouses, rafraîchies par un jet d’eau. Ces bâtiments sont divisés en chambres et en logements de deux ou trois pièces, louées à des ouvriers isolés ou à des ménages. Des femmes, rétribuées pour cela, se chargent de les tenir propres ; l’administrateur y surveille les mœurs, interdit les querelles, les abus, fait respecter la liberté commune. Au pourtour de chaque étage, les balcons, formant galerie, facilitent les allées et venues, les services utiles à tous. L’incessant rapprochement de tant d’individus, rassemblés par une éducation pareille et des intérêts équivalents, ne semble pas avoir pour eux les hideuses conséquences de la promiscuité, mais les amener au contraire à

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des sentiments affectueux les uns pour les autres, à la fraternité possible

A.U delà de ces bâtiments d’architecture semblable, froids, réguliers, vraies casernes du travail, s’étendent les ateliers, merveilleusement agencés. Entre eux, au centre du Familistère^ se dresse la statue en bronze élevée à J. -B. -A. Godin, mort le 15 janvier 1888, après une existence vraiment intelligente et utile. 11 est debout, en longue redingote; la physionomie énergique est celle d’un ouvrier et d’un penseur.

Le Familistère remonte à 1859. M. Godin, parvenu de simple ouvrier au rang de patron, dirigeait déjà d’importants ateliers, où l’on fabriquait, d’après ses modèles, des instruments de chauffage en tout genre. 11 voulut alors, en développant ses affaires, réaliser, dans un établissement original, ce que les conceptions humanitaires de Fourier, de Richard Owen et de Victor Considérant lui paraissaient avoir de pratique. 11 appela ses ouvriers et ses employés au travail en commun, à la vie commune; pour les rendre dociles à ses idées, pour les attacher à son industrie, il les admit à participer à ses bénéfices. Les adhérents ne lui manquèrent pas; les commandes affluèrent, les ateliers s’accrurent; on éleva bientôt de nouveaux bâtiments, des annexes ; bains, buanderies, pouponnats, nourriceries, salles d’asile, école élémentaire d’apprentissage pour les enfants des deux sexes, hospice, théâtre même : dépendances de la cité laborieuse conçue par les innovateurs socialistes. Enfin, des sociétés de secours mutuels, des caisses de retraite et de rente viagère, des assurances contre les accidents et sur la vie, des associations coopératives de consommation, suppléèrent, dans l’intérêt général, à l’insuffisance des salaires et des bénéfices promis.

L’habile philanthrope Godin a été généreusement récompensé de ses efforts; il est mort comblé d’honneurs, décoré, député, possesseur d’une fortune de plusieurs millions, dont il a laissé une partie à ses collaborateurs. Sous sa direction, l’usine de Guise, devenue l’une des premières du monde, s’est augmentée d’une succursale située en Belgique, à Laeken, et l’on a fondé d’autres familistères à Landrecies et à Cambrai. Le capital social se chiffre à près de 9 millions; les épargnes réalisées sur les salaires et les profits figurent dans ce chiffre pour 3 millions de francs, constituant pour les ouvriers une

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réserve économique. Plus de onze cenls personnes sont fixées au Pamilislére. Le salaire des ouvriers oscille en moyenne entre et 5'^'', 50 ; celui des femmes entre 3 et 2 francs. Est-ce là une création socialiste, selon l'idéal des réformateurs ? 11 ne nous le semble pas. Mais c’est une industrie prospère, durable, assurant à de nombreux travailleurs la vie matérielle et des avantages réels susceptibles d'une amélioration indéfinie.

<( Etes-vous heureux? demandions-nous à l’un des anciens ouvriers du Familistère. Sa réponse fut : Oui. — Satisfait ? — Oui . — A l’abri du chômage ? — Oui. — Rassuré sur votre avenir? — Oui. — » Que pourrions-nous objecter à ^ ces rares aveux? Certes les fêtes du Travail et de

l’Enfance, prescrites par les statuts de l’association, ne doivent manquer, sur cette triste terre, ni de sincérité ni d’allégresse.

... L’Oise arrose Guise; nous entrons dans la vallée de ce grand affluent de 'la Seine, dont la source est en Belgique et que double le canal de la Sambre ; nous traversons avec elle le bourg manufacturier de Ribemont, la ville forte de la Fère, toute hérissée d’artillerie, tout animée par des fabriques d’engins de destruction. Voilà Chauny, où se fait le polissage des superbes glaces fabriquées à Saint-Gobain, Folembray, autrefois résidence royale et verrerie de premier ordre aujourd’hui. Chauny, Saint- Gobain composent un groupe intéressant de cités laborieuses, vouées depuis des siècles à une industrie si périlleuse et si difficile, que ceux qui s’y adonnaient avaient titre de gentilhommes et droit de porter l’épée.

C’est dans la première moitié du seizième siècle que la princesse Marie de Luxembourg fonda, près de l’abbaye de Saint-Nicolas au

LES BORDS DE l’oISE A LA FÈRE

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Bois, la première verrerie de la région. Favorisé par l’exploitation de vastes forêts et de carrières de sable, le nouvel établissement déclinait pourtant, lorsqu’il fut, en 1G92, loué avec le terrain voisin, pour la somme de 24 livres, au représentant des manufactures royales des grandes glaces, installées quatre années auparavant à Paris, et en 1665, par Colbert, à Tourlaville, près de Cherbourg.

En 1695, Saint-Gobain passa à la société Thévard (Abraham Thévard venait d’inventer le procédé du coulage) qui siégeait rue de Reuilly : elle acquit <lès lors la réputation qu’elle a su garder. Elle est encore aujourd’hui la plus importante et la mieux organisée de l’Europe. Sur tous les points du monde où le grand luxe est répandu, elle expédie des glaces de dimension extraordinaire et du plus beau fini.

Comme tous les districts industriels, le pays de Saint-Gobain est moins agréable qu’utile, et la campagne offre de médiocres délassements aux mille travailleurs de la manufacture. On en doit excepter le joli paysage de Saint-Nicolas au Bois, dans lequel subsistent les ruines, antérieures au onzième siècle, de l’ancienne abbaye : une tour ronde, le donjon, le logis de l’abbé, une tour carrée à oubliettes. On peut se plaire aussi un instant à Chauny, vieille petite ville, moitié laborieuse, moitié bourgeoise, présentant, d’un côté du chemin de fer, un faubourg de maisons noires et de fabriques; de l’autre, un ensemble de rues larges et d’ombreuses avenues, que termine un délicieux parc légué à sa ville natale par un généreux abbé.

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