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CHAPITRE IX

LA BRIE

« Voulez-vous nous indiquer la maison de M. Quénescourt?

— L’ex-maire de Sézanne?

— Lui-même.

— Montez cette rue ; la maison est au bout de la côte. «

Nous montâmes et nous vîmes un homme heureux, un déserteur de la rue Montmartre, enchanté de posséder, loin du fracas de Paris, une maisonnette où il se sent vivre et s’écoute penser, partageant ses heures toujours trop courtes entre la sculpture, la peinture, la lecture, ses espaliers, sa vigne et sa famille. C’est le citoyen de Sézanne qui sait le mieux l’histoire de sa petite ville ; nous en causâmes :

— Comme elle est rustique, simple ! Qu’a-t-elle de curieux? — Rien du tout, et je l’aime pour cela; elle n’attire pas les touristes. Malgré l’apparence, elle est très ancienne ; les comtes de Champagne et le duc d’Orléans y avaient un château, et avant 1789, on entrait dans son enceinte par quatre portes et deux poternes.

— Elle a souffert de l’invasion en 1814? — Et de bien d’autres. Pendant la guerre de Cent Ans, un certain comte anglais de Salisbury, l’ayant prise, l’abandonna au pillage. Ce fut affreux : on tua les femmes, les enfants sans aucune pitié. Et devinez pourquoi? Parce qu’un loustic, parmi les assiégés, avait jeté dans le camp de l’Anglais un mouton crevé, roulé dans l’ordure, avec ce jeu de mots : « Voilà votre général Salehrebis ». « En 1632, les ruines de Sézanne étaient réparées, lorsque, le 20 mai, un effrayant incendie, allumé par un charbon incandescent tombé de la pelle d’une servante, consuma ses deux cent cinquante maisons ; cet événement émut la France, la consterna : un prédicateur de Paris attribua le sinistre à la Providence qui nous punissait de nos péchés. Voyez plutôt sa brochure : Le déplorable embrasement et ineendie de Césanne en Brie, avec la désolation universelle des habitants d'icelle. En vente à Paris chez Mathieu Colombier, demeurant à la rue Neufve Saint-Loys, près du Pales, a la Colombe. Le vertueux prêtre, ayant raconté l’incendie.

LA BRIE

termine par cette phrase : « Ny la largeur des rues, ny le secours et effets des passages ne peuvent empêcher le feu de suivre la route qui lui a esté donnée d’en haut. »

Ët depuis ce désastre? — Sézanne a été rebâtie plus solidement,

AUCIS-S OR-AUbE

mais il eut encore à supporter de cruelles épreuves. Après la Fronde — c’était là jeux de prince, — notre curé suppliait Vincent de Paul en faveur « d’une population souffrant la faim, le froid, la maladie, car ils n’ont pas un grain de blé à se mettre sous la dent, et à peine leur a-t-on laissé la chemise » ; et les missionnaires du saint homme envoyés chez nous lui écrivaient : « Nous ne voyons partout que malades des fièvres chaudes et dysenteries, couchés sur la terre

L'ILE-DE-FRANCE

dans des maisons à demi démolies et découvertes, les vivants avec les morts... toute la moisson emportée ; les terres sans labour et sans semences; la famine et la mortalité presque universelles, les corps sans sépulture et exposés pour la plupart à servir de curée aux loups. » — Ah ! je vous promets que la triste histoire du bonhomme Misère, que publiait alors le libraire Oudot, à Troyes, enseigne du Chapon-d’Or Couronné, trouvait ici son application. Vous connaissez celte légende du pauvre hère qui, n’ayant pour tout bien qu’un poirier, offrit néanmoins aux apôtres Pierre et Jean, très fatigués et repoussés de chacun, l’hospitalité desa couche de paille. En récompense, il obtint que son poirier aurait le pouvoir de retenir dans ses branches quiconque s’en approcherait pour en dérober les fruits. La mort gourmande y fut prise : grimpée sur le poirier, elle y resta. Et si le bonhomme Misère lui rendit la liberté, ce fut seulement quand la camarde lui eut donné sa parole de désoler la terre jusqu’à la fin du monde, avant de le frapper lui, le pauvre vieux éternel !

— Puis vous avez eu l’invasion?

— Oui; mais comme le disait déjà le vieil historien de la Champagne, Claude Haton, des retires venus en France sous prétexte de religion « tous ne s’en retournèrent pas dire des nouvelles aux gens de leur pays; il en demeura beaucoup pour engraisser le terrain et pour nourrir le poisson des rivières ; car [autant qu’on en trouvait aux écarts, autant on en tuait » ! Aujourd’hui, nous vivotons; il n’y a presque pas de malheureux dans la commune. On récolte des grains, on fait du vin ; les bonnes années compensent les mauvaises. Venez

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