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CHAPITRE X

LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU

Entre la Champagne, la Brie et la Beauce, plaines ail les, cultures monotones, la forêt de Fontainebleau est l’oasis; on dirait qu’un poète a présidé au jeu des forces diluviennes, qui l’ont insérée parmi ces plates régions, comme un poème délicieux entre des chapitres de prose.

.. Laissons la Seine, dont les nonchalantes sinuosités, effrangeant la lisière de la forêt, arrosent les coteaux où mûrit le chasselas, et ces heureux villages : Saint-Mammès, où le Loing la grossit de ses eaux transparentes, By, où demeure la charmante peintresse Rosa Bonheur, Champagne, Tliomery, Samoreau, plein de villas et de treilles dorées ; seulement, au petit port de Valvins, que le Primatice encombra des antiques et des moulages envoyés d’Italie pour François P'', et que recommandent aujourd’hui ses tonnelles et ses matelotes, prenons à gauche la route de terre. Au bout de cette route, spacieuse avenue embaumée, la ville, le palais apparaissent, entourés de la forêt, laquelle enclôt pareillement le faubourg élégant des Basses-Loges, et les hameaux rustiques : Changis au beau viaduc, et Avon, dont la vieille église, longtemps paroisse de Fontainebleau, a reçu la dépouille mortelle de plus d’un artiste de la Renaissance et garde encore — unique memento d’une tragédie atroce — la sépulture de Monaldeschi.

Le palais, œuvre diverse, étonne d’abord, plus qu’il ne séduit, par son immensité, son irrégularité, le contraste et le mélange des styles employés dans’ sa construction, sa décoration. C’est un groupe de palais, qui semblent n’avoir de commun que leur rapprochement. Mais le lien indestructible de l’histoire unit ces bâtiments distincts. Us sont comme de grandes pages de nos annales, représentant les goûts artistiques, rappelant les mœurs, la politique, les fastes, les fêtes de grands ou de longs règnes. Celui-ci nous parle de François 1". de Henri 11, de Charles IX; celui-là de Henri IV et de Louis Xlll; cet autre de Louis XIV et de Louis XV. A l’angle d’une cour moussue

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un donjon étouffe, quelques pierres noircies, nous entretiennent de saint Louis, l’aieul vénéré de tous ces rois. Et nous reportant presque à l’origine de Fontainebleau, une chapelle souterraine, sous le vocable de saint Saturnin, évoque le nom du grand évêque du moyen âge, Thomas Becket, lequel la consacra l’an H 69, sous le règne de Louis VIL Le chastel des Capétiens et des premiers Valois paraît avoir occupé l’emplacement de la cour Ovale ; ce n’était sans doute qu’une maison de plaisance, fortifiée, d’où les princes pouvaient aller en sûreté « à l’esbattement de la chasse » , dans leur giboyeuse forêt de Bière. Charles V orna cet « hostel » de tout le luxe de son époque, et fit si bien que la voluptueuse reine Isabeau de Bavière, qui le reçut en douaire de Charles VII, s’y plut infiniment. Mais François I" n’était pas homme à se contenter d’une habitation gothique ; il transforma le Fontainebleau de ses ancêtres, comme leur Louvre et leur Saint-Germain. En 1528, commencèrent les travaux, d’après les plans de plus d’un maître, Gilles le Breton, Bastianet Scrlio, sous la direction supérieure de Messire Philibert Delorme, abbé d’ivry, architecte ordinaire du Roy. L’édifice construit, aussitôt les peintres, les sculpteurs, les stucateurs, les tapissiers, les mosaïstes, étrangers et français, y répandirent sans compter les belles et gracieuses imaginations de la Renaissance ; leurs travaux, qui se prolongèrent au delà d’un demisiècle, ont servi puissamment le progrès des arts dans notre patrie, et justement immortalisé l’école de Fontainebleau. Aux chefs illustres de cette école : Le Rosso, le Primatice, Benvenuto Cellini, Nicolo dell’Abbatte, succédèrent, sous Henri IV, les maîtres inférieurs, Fréminet, Ambroise Dubois, Toussaint Dubreuil, Francarville, Jacquet de Grenoble, qui décorèrent de nouveaux bâtiments. Si Imuis XIV changea peu de chose au Palais, en revanche il permit à LeNostre d’en refaire les jardins. Enfin Louis XV osa, barbarie insigne, substituer à l’aile Renaissance, qui renfermait l’admirable galerie ^'Ulys!ie, chef-d’œuvre des Italiens, le lourd et ennuyeux corps de logis, où, chaque année, en automne, séjourne le président de la République.

* Au fond d’un morne espace, toujours nomm.c. cour du Cheval Blanc^ bien que depuis Louis XIII on n’y voie plus, dressée au milieu, sur un socle, le modèle en plâtre du cheval de Marc-Aurèle, s’élève une longue façade, composée de cinq pavillons, en pierre de grès, sur-

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montés des énormes toitures en ardoises, à la mode au seizième siècle En maints endroits s’ent elacent les chiffres F. F., et la salamandre incombustible coiffée de la couronne royale se tord dans les flammes Au bas du pavillon central, l’escalier de Jacques Lemercier s’inscrit dans les doubles courbes d’un fer à cheval, et ses deux larges rampes montent au vestibule où s’ouvre la galerie de François F\

Gravissons cet escalier. Que les massives portes sculptées du vestibule nous livrent passage à travers les splendeurs de la Renaissance. Mais quoi? Est-ce bien elles que nous avons sous les yeux? Ces boiseries mates, ces ors éclatants, ces stucs immaculés, ces fraîches incrustations, ces peintures, d’un coloris si égal ou si vif, sont-ils aussi vieux que cela? Non, il est vrai. Déjà retouchées sous Henri IV par Dubreuil, sous Louis XV par les Vanloo, les fresques du Rosso, du Primatice, de Nicolo se perdaient entièrement, lorsque, par ordre de Louis-Philippe, incomparable restaurateur de palais abandonnés, des artistes de mérite, Âlaux, Abel de Pujol, Couderc, à force d’ingénieux procédés, de précautions minutieuses, leur rendirent la couleur, le mouvement, la vie. Maintenant, un sang pâle circule dans les veines, une faible chaleur anime les figures plus héroïques ou plus gracieuses que nature de la galerie de François P'' et de la Salle de Bal ; femmes d'une sveltesse démesurée, blondes déesses, tendres et flexibles, sirènes enlaçantes, dieux et demi-dieux aux muscles d’athlètes, personnages poétiques de mytbologies quintcssenciées ou do savantes allégories, pures créations d’un siècle épris d’antiquité, de galanterie et d'idéal.

La Renaissance n’a rien laissé à Fontainebleau d’aussi complet que la galerie de François P’’ et la Salle de Bal, encore voit-on de belles fresques, de caractère, sinon de coloris authentique, dans le vestibule de la Porte Dorée et dans l’ample Escalier du Roi, qui fut jadis la chambre de la duchesse d’Etampes : en celui-ci, sur de larges panneaux que les nymphes de Jean Goujon encadrent de leurs blanches nudités, divinement légères, élégantes et mignonnes, se déploien* les amours et les générosités d’Alexandre Macédonien, allusions hyperboliques du Primatice ^aux galanteries et aux munificences du vainqueur de Marignan

Diminuées ou agrandies par les héritiers des Valois, les pièces suivantes offrent à la fois d’inestimables débris de leur splendeur pre-

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niière et tout le luxe disparate des époques suivantes. Les salles de ' Saint-Louis, pratiquées dans le vieux Donjon, et dont les murs ont 3 mètres d’épaisseur, ne sont, comme la salle des Gardes, que de

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chatoyantes restaurations de Louis-Philippe, mais le salon de Louis XIII, le salon de François /", le salon des Tapisseries, exposent ■ — véritables musées, — à côté des cheminées monumentales, peintes et sculptées, du seizième siècle, le mobilier solide et hautain, les lourdes étoffes, les peintures classiques, et les parfaits Gobelins du temps de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV. On se demande comment il est resté si peu de chose de l’œuvre considérable de l’école de Fontainebleau, des tableaux, des bronzes, des marbres achetés en Italie par le Primatice? Les graves Bourbons, méconnaissant la valeur de ces richesses, les ont anéanties ou dispersées, et l’on sait à ne s’en ponvoir consoler, que de prudes reines, vertueuses

LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU

à la façon d’Ârsinoé, ont effacé ou détruit, comme licencieuses, la plupart des fresques et des toiles (entre autres la Léda de Michel- Ange), dont le libre génie de la Renaissance avait orné à profusion le palais des Valois.

En revanche le dix-huitième siècle, non moins gracieux que la Renaissance, et plus vif, plus sémillant, surtout plus français, a mis ici plus d’un chef-d’œuvre. Passons du salon des Tapisseries dans le salon des Dames d’honneur, de celui-ci dans le salon de Musique, puis successivement dans la chambre à coucher des Reines, dans le boudoir de Marie-Antoinette, auquel attient, perle sur perle, le joli boudoir turc, et enfin de la salle du Trône, splendeur féerique du temps de Louis XllI et de Louis XIV, dans la salle du Conseil, joyau d’un écrin sans rival.

Sous les plafonds, dédoublés en compartiments ingénieux, répartis encore encaissons et en rosaces, reposent, inutiles, les nids voluptueux, les salons brillants où l’imagination appelle aussitôt les ombres spirituelles, frivoles et charmantes d’une société disparue, car elles seules n’y seraient pas déplacées. Entre des lambris aux nuances tendres, mouchetés d’or jaune ouvert, des soieries lunaires brodées de fleurettes, des sièges douillets mollement cambrés pour le facile plaisir ou la causerie légère que font, sinon des taches, nos vêtements lugubres ? Mais les ombres ne se dérangeront pas, les seules âmes de ces logis déserts et merveilleux seront toujours les pastorales de Barthélemy, les grisailles de Sauvage, les bergeries et mytliologies galantes de François Boucher et d’Antoine Vanloo, ces derniers, véritables maîtres de céans, par le génie et l’invention. On ne verra jamais, sans doute, dans l’olympienne salle du Conseil, conseillers plus graves et plus éloquents que les êtres divins qu’ils y ont placés, en camaïeux ravissants : dieux roses à la barbe frisée; déesses blondes, enrobes flottantes et diaphanes, êtres de rêve dont les chairs roses, vertes, bleues, safranées, lilas ou ponceau, trônent avec une si gracieuse majesté, un si captivant abandon, sur des nues d’aziir et d’aurore, pareilles aux moelleuses ottomanes d’un sérail Louis XV... Un sourire, un désir, émanés de ces délicieuses chimères, distrairaient les plus hommes d’état des idées politiques.

Après ces admirables décorations, que citer encore ? Hormis la splendide chapelle de la Trinité et les fresques épiques de Fréminet,

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le reste paraît bien pâle. On visite, par acquit de conscience, la longue (jalerie de Diane, revêtue des glaciales peintures à la mode sous Louis XVllI; la galerie des Assiettes, bizarre conception de Louis. Philippe, présentant des vues de résidences ro^’ales et même des caricatures, peintes sur des assiettes en porcelaine de Sèvres; et si

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