LA BIÈVRE A PARIS
que la capitale de l’Espagne, où il est, en été, plus facile infiniment d’obtenir un verre de vin d’Alicante qu’une goutte d’eau du Mançanarès! Disette intolérable, souffrance indicible, cause permanente de fièvres pernicieuses et d’épidémies meurtrières. A la fin du dixhuitième siècle encore, on distinguait les Eaux du Roi des Eaux de la Ville : les premières destinées à l’usage des palais, des hôtels et des monastères, absorbaient presque tout entier le rendement des sources et des acqueducs très peu nombreux, construits, exploités
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aux frais des bourgeois et du trésor royal. Sourdant de Belleville et dos Prés Saint-Gervais, les sources fournissaient les rares fontaines publiques, Maubuée, des Innocents et des Halles. L’aqueduc de Pellcville remontait seulement au quinzième siècle; celui d’Arcueil, construit de 1613 à 1624, apportait les eaux jaillissantes de Rungis. La Seine, par la volonté d’Henri IV, alimentait la pompe de la Samaritaine ; par le talent de Daniel Joly, les pompes de Notre-Dame, d’où étaient nées quinze fontaines publiques et par l’industrie des
frères Perricr, la pompe à feu de Chaillot. Pompes, fontaines, aqueducs, sources, unies à la Seine, distribuaient à peine aux 650,000 habitants de Paris 14 litres par tôte, chaque vingt-quatre canal et les docks a la villettk
heures.
Un arrêté des consuls en date du 6 prairial an XI, un décret impérial du 4 septembre 1807, proclamèrent l’égalité detousles citoyens de Paris devant le service des eaux, comme devant la loi. Et, pour remédier à leur insuffisance, le canal de l’Ourcq, affluent de la Marne, dont la source est dans l’Aisne et dont la canalisation débute àMareuil (Oise), amena le 15 août 1805 les eaux de la Beuvronne, celles de l’Ourcq, et en 1841, celles du Clignon. 106,000 mètres cubes d’eau par vingt-quatre heures arrivent par cette voie, dans le bassin de la Villctte et contribuent un peu à l’alimentation des Parisiens et beaucoup aux arrosages des avenues, squares et parcs d’agrément.
Depuis, grandissant toujours, Paris a demandé plus; on a dû satisfaire à ses nouveaux besoins. MM. Emery et Mary ont creusé le puits artésien de Grenelle ; M. Kind le puits artésien de Passy; d’autres les puits de la place Hébert et de la butte aux Cailles.
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M. Belgrand, éminent ingénieur en chef de la navigation de la Seine, a fait adopter en 1859, par le Conseil municipal, le vaste projet qui a doté Paris des eaux de la Dhuis et de la Vanne définies par lui « sources considérables d’eau limpide, fraiche, ne contenant eu dissolution ni sulfate de chaux, ni sel de magnésie, ni même un volume de carbonate de chaux assez grand pour les rendre incrustantes »
L’aqueduc de la Dhuis a été construit le premier. 11 suit d'abord la vallée où s’encaisse cette petite rivière, dont la source est au canton de Condé en Brie, la vallée de la Marne ensuite. Après 114 kilomètres de circulation, tantôt souterraine, tantôt à ciel ouvert, il verse à 108 mètres d’altitude, dans les réservoirs de Ménilmontant, 40,000 mètres cubes d’eau potable, chaque vingt-quatre heures. Cette provision fournit les hauts quartiers de Montmartre, Belleville,Passy et Montrouge.
On a terminé de notre temps l’aqueduc de la Vanne ; vous vous rappelez, lecteur, en avoir vu les regards dans la vallée de l’Yonne qu’il parcourt, après la vallée de la Vanne, avant colle du Loing, de l’Essonne et de l’Orge. C’est à lui que frayent passage les arcades monumentales d’Arcueil, qui touchent à l’arche moisie, ruinée, de l’aqueduc de Julien, et surplombent les arches modestes, mais noblement décorées de Jacques de Brosse. 11 aboutit par ce chemin, àda hauteur de Montsouris, où il répand dans deux étages de bassins, dissimulés sous un parc charmant, 275,000 mètres cubes d’eau chaque vingt-quatre heures.
Est-ce tout? Non, pas encore. Puisque la ville croît sans cesse, ne faut-il pas augmenter constamment scs ressources ? La Marne a dû lui fournir son contingent. N’avez-vous pas observé ou entendu près de Joinville-lc-Pont la tonnante chute d’eau produite par un barrage, à l’aval de la rivière? Cette chute, des machines en utilisent la puissance pour transporter à la Butte de Gravelle 12,000 mètres cubes d’eau pour l’arrosage du bois de Vincennes, et, dans deux bassins de Ménilmontant, de 50,000 à 53,000 mètres cubes d’eau par vingt-quatre heures, destinés aux Parisiens.
Bientôt, pour combler un déficit permanent, pourvoir à de futures exigences, calmer les plaintes fondées, de prochaines constructions auront lieu. On complétera l’aqueduc de la Vanne, afin d’obtenir un supplément de 150,000 mètres cubes d’eau; on établira des macliines
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élévatoîres à Port-à-l’Anglais, àlvry; on doublera, si ce n’est déjà fait, le rendement des usines d’Austerlitz, de Passy, et l’on achètera peut-être quelques-unes des sources de l’Avre.
Ainsi, les dessous de Paris, de toutes parts et dans tous les sens, sont traversés par de petits fleuves enfermés dans des conduites en fonte et placés, soit dans un système d’égouts complets, soit enfouis dans la terre. Ces conduites, divisées en biefs, sont pourvues de robinets tous les 5 mètres, et alimentées par les deux bouts. Les unes appartiennent au service public, les autres au service privé : elles se répartissent en deux canalisations que des robinets de partage subdivisent en tronçons munis chacun de deux robinets plus petits : l’un en amont, pour servir de décharge au bief supérieur; l’autre en aval, laissant échapper l’eau du bief inférieur. Puis d’autres multiples canaux rendent au fleuve ce que les aqueducs, les pompes ont emprunté à lui-même ou à ses affluents et nous ramènent, nous aussi, de cette digression à notre point de départ.
... Le quai Saint-Bernard limite le Jardin des Plantes et la Halle aux vins ; celle-ci, entassement régulier de futailles sous des marronniers et des acacias; celui-là pensionnat d’animaux, retraite de badauds, dédale de bosquets paisibles, enveloppée d’odeurs de fauves et de parfuns de fleurs. Devant nous, au milieu du fleuve, s’élève un correct édifice du dix-septième siècle. Son nom? L’hôtel Lambert. Lebrun, Lesueur et Phillippe de Champaigne le décorèrent à l’envi pour un opulent magistrat de Louis XIV, et l’île dans laquelle il fait si bonne figure et si harmonique est la discrète île Saint-Louis, pleine encore des hôtels des Parlementaires, amples et de haute mine, dont les portes cochères s’entre-bâillent le long des quais silencieux.
Par le Pont de la Tournelle l’île Saint-Louis se rattache à la rive gauche ; par le pont Marie, à la rive droite, c’est-à-dire au quai des Cclestins bordés encore de vieux logis et où brillent, bien que délaissés, l’hôtel de la Vieuville et l’hôtel Fieubet, agrémentés des ronflantes sculptures du quinzième siècle.
Comme la poupe d’un énorme vaisseau, symbolique image de la Ville toujours flottante, jamais submergée, le chevet de Notre-Dame s’avance en pointe sur le fleuve à l’extrémité de l’île de la Cité, berceau de Paris et s’entoure d’un jardin public où les souffreteux, les
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oublieriez tout le reste : la sombre Morgue qui est en face, le splendide Hôtel de Ville, le parvis où se dresse la statue de l’empereu.- Charlemagne, l’Hôlel-Dieu, la Préfecture de police, le Tribunal de commerce, le Palais de justice ; le désespoir, l’intelligence, la foi, la douleur, le crime, l’argent, les affaires, la chicane et le droit de la capitale de France.
De là, du pont Saint-Michel pour la rive droite, du Pont-au-Cbango pour larive gaucho, nous irons voir deux fontaines des plus rcinar-
malingreux du pauvre quartier Maubert vont se chauffer au soleil, mais où aussi, comme les oiseaux dans les arceaux des tours et du portail gothique, des enfants s’ébattent en des parties sans fin. Si !e hasard vous amenait ici, à l’heure d’un radieux crépuscule, cerfei, vous verriez un spectacle magique, tel qu’à le contempler, vous
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quables. La canalisation des eaux, qui promet à chaque Parisien, quand elle sera terminée, une moyenne de deux cents litres d’eau par jour, a fait disparaître la plupart des fontaines marchandes ; rAuvergnat, qui roulait partout, comme Diogène, son tonneau, mais un tonneau plein d’eau, et qui en montait jusque sur les toits deux seaux pour doux sous, n’est plus qu’un souvenir, un mythe!... Mais la grande ville continue d’aimer le décor des fontaines monumentales.
Nos fontaines se nomment la fontaine Saint-Michel, la fontaine du Palmier ; loin de nous la prétention de vanter le mérite artistique de la première, groupe bizarre de ligures hétéroclites autour d’un symbole apocalyptique ; mais la seconde n’est point sans originalité ni sans élégance. On regarde avec plaisir les quatre statues de Bosio, la Foi, la Vigilance, la Loi et la Force, assises sous les palmes de bronze, comme on lit avec un peu d’orgueil chauvin, sur des bandeaux, les noms, en lettres d’or, des victoires remportées en Egypte et en Italie.
Des deux côtés de Paris, nous sommes dans le'rayon où s’élèvent ses plus belles fontaines; restons-y un moment. Entrons au jardin du Luxembourg : la fontaine Médicis, construite par De Brosses, excellent architecte du palais, s’y cache, chaste nymphe, dans une grotte tapie au fond d’un bocage idyllique. Que fait, dans cette retraite mystérieuse, le groupe étranger d'Acis et Galathée, surpris par Polyphème ?... Dans le prolongement du meme jardin, au milieu de l’avenue de l’Observatoire, l’architecte Davioud a réuni dans une fontaine monumentale les quatre parties du monde de Carpeaux soulevant le globe terrestre de Legrain ; des chevaux marins, des tortues, de Frémict : ensemble vaste, hardi, mais peut-être tourmenté et discordant.
La fontaine de la place Saint-Sulpice, par Visconti, pourrait s’appeler la « fontaine des Evêques » : Bossuet, Fénelon, Massillon et Fléchicr, sculptés par Feugère, Hanno, Feuquier et Desprez, s’y reposent en des niches, à l’abri d'un élégant édicule, au-dessous duquel l’eau tombe dans trois bassins superposés.
Presque dans le même faubourg, rue de Grenelle, une grande fontaine, élevée en 1739 aux frais de la ville de Paris par Boucliardon, développe un large hémicycle, décoré avec goût d’une ordonnance classique et peuplé de bas-reliefs, de statues représen-
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tant la Seine, la Marne, les Quatre-Saisons; elle serait d'un bel effet ailleurs que dans une rue étouffante.
Sur la rive droite, à côté des Halles, la fontaine des Innocents, qui remonte au treizième siècle, et que Pierre Lescot réédifia en 1550, a subi plus d’une métamorphose, plus d’un déplacement. Elle fut, au dix-huitième siècle, démontée pièce à pièce, compliquée d’une
FONTAINE ET PLACE SAINT-MiCDSL
nouvelle arcade et de nouvelles figures; en 18G5, on l’a transportée au milieu d’un square et surélevée désagréablement de plusieurs marches, ce qui ne laisse pas de choquer les regards des connaisseurs. Elle n’en est pas moins, l’art divin de la Renaissance l’ayant façonnée, un véritable joyau où l’on no cessera d’admirer les sculptures de Jean Goujon : cinq figures de nymphes, d’une grâce captivante, des frises, des bas-reliefs d’une charmante fantaisie, sans
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compter trois autres nymphes, dues à l’habile ciseau de Pajou, et non trop indignes d’approcher les suaves créatures du maître.
La fontaine du Château-d'Eau, après avoir tant de fois changé
d'aspect, a-t-elle mainte-* nant reçu de M. Davioud; sa forme définitive? Nous n’osons l’assurer et nous passons.
Visconti a donné le plan de la fontaine de la place Louvois, à laquelle s’adossent quatre figures.de Klagmann : la Seine, la Loire, la Garonne et la Saône, et celui de la fontaine Molière, élevée à la gloire du grand comique, par souscription nationale. L’auteur de Tartuffe y est assis au-dessus d’un bassin demi-circulaire, un génie le couronne, et aux deux côtés du piédestal deux statues de femmes en marbre blanc, représentant ; l’une, la Comédie sérieuse, l’autre la Comédie plaisante, rendent hommage au poète, comme au talent sûr et délicat de Pradier. Bien d’autres fontaines encore intévisiter toutes ces à l’aventure.