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ANCIEN CHATEAU DE MEUDON

Non loin du port, un peu à l'écart de Sèvres, ce vaste bâtiment carré, que des fossés entourent, c’est la manufacture abandonnée où, par la volonté de Mme de Pompadour et de Louis XV, jadis on fabriqua les mignons bijoux de porcelaine, les biscuits en pâte tendre, dont la fragilité, la finesse, la couleur séduisante, la forme galante et maniérée symbolisaient parfaitement le frivole dixhuitième siècle, le plus français des siècles. Un jour, un heureux découvreur y apporta le kaolin des Chinois, le mystérieux feldspath de la Saxe, trouvé dans l’argile du Limousin. Dès lors, renonçant à la fantaisie, la manufacture du rococo produisit toute sorte de pièces froides, solides et correctes : elle en produirait encore, pour

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l’honneur de l’industrie et l’ennui des yeux, si on ne l’avait remplacée par le nouvel établissement dont la façade, rehaussée d’or et d’azur, s’élève sous les ombrages du parc de Saint-Cloud. En celuici, M. Laulh a demandé à la chimie le secret de fixer des nuances fugitives et Deck, l’éminent artiste, réalise- l’idéal décoratif, selon le goût moderne.

Il y a longtemps qu’on ne voit plus, auprès de Sèvres, le galant château qui s’appelait Bellevue, la coquette maison, que l’on nommait Brimborion; des bourgeois s’en sont partagé le parc, des maçons les matériaux, des brocanteurs le mobilier. Ce qu’étaient ces résidences pleines de chefs-d’œuvre, les descriptions des contemporains pourraient seules nous l’apprendre. Il en reste cependant un débris, la terrasse : de cet objectif incomparable regardons Paris, enlacé par son fleuve comme par une rivière de diamants, et moitié fondu dans l’or du soleil, moitié dans la bleuâtre atmosphère du bois de Boulogne. La marquise favorite, un jour passant où nous voilà, voulut en posséder le merveilleux horizon, caprice de maîtresse plus vite obéi que le vœu d’une reine. « Le 20 juin 1740, écrit Dulaure, les ouvrages furent commencés et continués avec tant de vivacité, qu’ils furent absolument achevés au mois de novembre 1750. » On y pondit la crémaillère le 25 de ce mois, tout ce qu’il y avait de mieux dans la cour y assista, en bel uniforme pourpre brodé d’or; une pièce de circonstance, \ Amour architecte, où l’on voyait une montagne touchée par un enchanteur accoucher du château si lestement construit, obtint l’applaudissement général, et il faut avouer qu’on ne ferait aujourd’hui ni mieux ni plus vile.

Une large chaussée mène de Bellevue vers une autre terrasse également belle, et vers l’emplacement d’un autre château plus illustre. La guerre a détruit le Meudon du grand Dauphin et de Mlle Choin, dont l’hôte dernier fut le prince Napoléon. Sous les grands appariements des princes, les Prussiens avaient installé leurs krupps, pointés sur Paris, et leurs obus énormes tombaient, massacreurs, dans les quartiers de Grenelle, de Plaisance et de la Glacière. Mais qui songe à ces désastres ? Des promeneurs nonchalants, appuyés à la balustrade du haut mur d’enceinte, contemplent l’immense ville, étalée sous leurs yeux, dans sa force et sa splendeur, ils entendent sa voix puissante et vague, comme le murmure de l’Océan,

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l’écho de sa pensée, toujours active et créatrice, le bi uissement de ses pas, et ils oublient.

Est-ce qu'ici tout ne repousse pas l’image de la mort? Ne respironsnous pas les jeunes parfums du parterre, dessiné, il y a plus de deux cents ans, par le jardinier Le Nostre? Les arbres séculaires ne sontils pas aussi chargés de feuilles qu’autrefois? Egarons-nous avec des groupes amoureux, des époux, des enfants, enivrés de liberté, sous les longues allées sombres ; leurs ébats nous inspireront l’amour de la vie et l’indomptable espérance. Les bois de Meudon sont « aimables », comme aux jours lointains où la future Mme Roland, demoiselle Philippon, s’y promenait en chapeau de paille, en robe de linon, en fichu de gaze ; ils ont autant de fraises et de fleurs sauvages à cueillir, des étangs, où les hautes futaies reflètent leurs cimes tremblantes, des collines, où l’on grimpe à la file indienne, des restaurants où la gaieté se met à table, des pelouses où l’on dîne à moins de frais sans que la joie soit moins vive, des clairières où se déroulent les rondes... Villebon, Trivaux, Vélizy, Les Ponceaux, quel vrai Parisien n’a pas laissé aux branches de vos charmilles, aux bords de vos étangs, quelque cher souvenir de son cœur?

On éprouve à gagner Versailles, par le chemin sous bois de Chaville et de Viroflay, une émotion étrange. De loin, par une éclaircie soudaine et fréquente des taillis, le palais du grand roi vous apparaît dans sa majesté glaciale, dans son repos imperturbable, comme le mausolée de la monarchie. La réverbération du soleil allume dans chacune de ses fenêtres des flammes sourdes, pareilles à celles qui brûlent au fond des tombeaux, et les ombrages autour de lui montant en amphithéâtre, tout étoilés de statues, semblent le draper de larges tentures funèbres, piquées de lames d’argent. On approche, le mirage s’évanouit, mais l’impression reçue d’abord ne s’efface point, et votre âme, dominée et comme accablée par cette grandeur morte, porte le deuil de l’irrévocable passé.

Versailles, en effet, n’appartient plus qu’à l’histoire : il est peuplé d’ombres illustres, que l’on vous nomme en passant, et dont l’image partout où vous allez, vous accompagne et vous intimide. De là le plaisir rare et particulier, mêlé de mélancolie, d’une visite à Ver-

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sailles ; de là aussi, sans doute, le petit nombre de ceux qui désirent, l’ayant vu, le revoir de nouveau : le commerce des ombres n’est point pour nous attacher, le beau, mélangé de tristesse, nous étonne sans nous séduire, et la vie ne se plaira jamais qu’au spectacle de la vie.

Cependant les jouissances les plus délicates s’offrent aux yeux, à

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l’esprit, si l’on sait apprécier les plus parfaites créations de l’art du grand siècle. Oubliez, si vous le pouvez, que vous ôtes riiùtc de l.ouis XIV, et regardez, pour eux-mèmes, tant de chefs-d’œuvre : les admirables peintures de Le Brun, du Poussin, de Jouvenet, des Coypel, des Vanloo, de Ph. de Gliampaigne, deParrocel, de II. Rigaud, de La Fosse, d’Audran, de Sanlcrre, des Boullongne, d’Ilouasso, pour ne citer que les fresques, les trumeaux, panneaux et dessus de porte inséparables des murailles ; les divines sculptures de Marsy, d’Adam, de Coysevox, de Pu"ct, de Coustou. les meubles uniques de

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Boule, les bronzes ciselés de Germain, les tapisseries de Beauvais, plus mille objets sans prix et sans nom d’auteur, créés par de modestes artisans, alors que les ateliers ignoraient le mécanisme et le travail parcellaire. Toutes ces belles choses animent la chapelle déserte, les vastes pièces vides, l’enchaînement de décors féeriques appelés, comme autrefois, salon d’Hercule, salon d’Abondance, salon de Vénus, salon de Diane, salon de Mercure, chambre parée, galerie des Glaces, antichambre de l’OEil-de-Bœuf, salle du Trône, salon de la Guerre, salon de la Paix, appartement des rois, des reines... (1)

Ces magnificences sans rivales caractérisent Versailles ; tout ce qu’il renferme encore pâlit auprès d’elles, et lui semble étranger. Le « Musée consacré aux gloires de la France » ne sera jamais qu’un intrus dans la demeure de Louis XIV. Ces froides images de grands hommes figés dans la pierre ou le marbre, ces représentations des fastes de la patrie, exprimés sans chaleur ni vérité dans des kilomètres de toile peinte, réalisent peut-être une haute pensée, mais leur place n’était pas ici. Versailles est l’auguste nécropole d’une monarchie, à qui ces symboles auraient paru aussi bizarres que la philosophie éclectique et la théorie du juste milieu.

Les jardins, le parc de Le Nostre ont heureusement échappé aux innovations; leurs parterres, leurs bassins, leurs marbres, leurs bosquets ne sont pas chargés de nous apprendre l’histoire de France, et, dans leur style superbe, ne nous parlent que du grand art, du goût très pur et de la poésie païenne du dix-septième siècle.

Quelle largeur, quelle majesté, quelle sérénité dans l’ensemble de ces décorations du vieux temps! Quelle grâce, quel charme dans leurs moindres détails. Les longues façades de Mansart se développent liarmonieusement dans Tentour des parterres embaumés, des pièces d’eau, des vases de Coysevox et de Tuby, des bronzes des Keller, et des innombrables statues de Marsy, de Le Pautre, de Lespagnadel, de Begnauldin, de Houzeau, de Le Gros, do Bouchardon, déités de l’Olympe ou spirituelles allégories, abritant leurs chastes nudités et leurs formes irréprochables sous les arbres docilement courbés. Allez à gauche, vers l’Orangerie, la pièce d’eau des Suisses et les

(1) Voir, au sujet de Versailles, l’excellent ouvrage historique publié chez l’éditeur des Fleuves de France, par M. Paul Posa • Vf^'cnilles et les Trianons, 1 vol. in 8 illustré.

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D ois marches de marbre rose chantées par Alfred de Musset, à droite, par la si jolie allée des Marmousets, vers le bassin de Neptune, en avant, vers le Bassin de Latone, le Char d’Apollon et le grand Canal... l\Iais arrêtez-vous, d’instants en instants, regardez, abandonnez-vous à la contemplation, car ces réalités d'un monde évanoui sont pour nous comme les visions d’un songe magique ; elles agissent sur nos sens à la façon de l’opium sur un cerveau oriental, et nous nous promenons au milieu d’elles comme le dormeur éveillé des Mille et une Nuits, transporté pendant son sommeil dans le palais éblouissant du Calife.

La Colonnade, les Bains d’Apollon, la salle du Bal, l’Arc de

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